mercredi 30 juillet 2014

Mariage





Il m'avait dit : c'est pour la vie et puis il est parti, comme ça, sans se retourner, me laissant l'âme navrée et chavirée, avec ma peine et la honte d'avoir cru en ces paroles destinées à me piéger. Je me suis regardée dans le miroir et je ne me suis pas reconnue. Qui était cette femme aux yeux hagards, au sourire flétri? Alors j'ai couru chez tous les fleuristes et j'ai demandé des bouquets de roses et de lys blancs. C'est pour un mariage? m'a-t-on demandé avec un entrain commercial. J'ai opiné en utilisant mes dernières forces et j'ai ensuite contemplé le chemin de fleurs dans le cours de la rivière argentée qui serpente autour de la ville. Irais-je les rejoindre? Mais au moment où je m'apprêtais à basculer dans le ruban fleuri, une main s'est posée sur mon épaule et je l'ai reconnu, l'homme aux yeux d'émeraude étoilés de points d'or, celui que j'attendais et qui est devenu mon mari.

Un poète





Elle a peint ses ongles en bleu, s’est vêtue de turquoise filé or et elle a couru vers le Maître de l’Alexandrin et le chantre de l’Amour Courtois.
Le rencontre fut belle, comme leurs lettres et quelques heures plus tard, elle avait un enfant dans ses bras blancs, un petit garçon qui pleurait parce que ses camarades se moquaient de sa pauvreté et de ses vêtements rapiécés.
Oh bien sûr, il avait joué son grand numéro de maître en amour et elle s’y était prêtée car elle savait que leur avenir était autre.
Avec lui, elle aurait fait le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, elle se serait rendue à Jérusalem et ils auraient prié pour que la poésie règne sur la terre comme le voulait Arthur Rimbaud.
Il lui avait dit : « Ne t’inquiète pas, je te garde ta place » car s’il était le Maître de l’Alexandrin, elle était son pendant en prose. Deux corps pour une âme ! Mais il mourut après avoir pu lui prouver qu’il n’avait pas menti : son poème était en première place derrière son édito.
Cette mort la laissa désemparée et elle rangea ses stylos pour s’adonner à la broderie.
Mais un jour, une petite voix l’interpella « Cesse de remuer le passé, petite, cet homme n’était pas fait pour toi. Tu n’as jamais voulu voir qu’il avait trente ans de plus que toi et que si tu n’avais pas été jeune, il ne t’aurait jamais regardée, en dépit de ton talent. Il t’aimait pour ta jeunesse et pour se prouver qu’à son âge, il pouvait encore séduire. De plus, c’était un poète, ne l’oublie pas et les poètes n’aiment que leur personne et le renom de leur œuvre. Il t’aimait d’une certaine manière, pour jouer à quatre mains avec toi, lui, prenant le rôle du Roi Soleil et toi, celui d’une favorite. Crois-moi, sa disparition te sera utile. Reprends tes stylos et écris. Tu n’as besoin de personne. Tu as un don inné et tous les maîtres en poésie du monde ne t’apprendront jamais rien. Je suis la fée des sources, pour ta gouverne, celle qui veille sur toi d’une manière désintéressée. Adieu – Écris, c’est la tâche pour laquelle tu es faite ».
Et la petite voix se tut, laissant la jeune femme rêveuse et pensive.
Mais alors pensa-t-elle, comment se fait-il qu’une harpe céleste me distille d’aussi beaux chants d’amour ?

mardi 29 juillet 2014

La gitane au cœur de cristal






Bercée par le pas du cheval qui trainait la roulotte vers des ailleurs bleus, Anja, la gitane s’endormit, les rênes à la main. Lorsqu’elle reprit connaissance, elle était entourée par des hommes à l’allure menaçante, armés de couteaux. Sous leur foulard, leur chevelure blonde jetait une note lumineuse qui trouvait une correspondance avec l’anneau d’or jetant mille feux ornant un lobe parfait. « Alors la belle, on est seule ? dit celui qui semblait être le chef » et il se mit à rire de façon démoniaque. Joignant le geste à la parole, il tenta de s’emparer du cœur de cristal que la jeune femme portait autour du cou mais ce geste lui fut fatal. Foudroyé, il s’effondra en gémissant tandis que ses compagnons prenaient la fuite dans les bois.
Sauvée par le talisman de sa famille gitane, Anja regarda avec tendresse le lieu magique dans lequel elle se trouvait. C’était une clairière formant un bain de lumière dans une ronde de bouleaux et de charmes. Un rosier pleureur et des lianes de jasmin entouraient une fontaine d’amour garnie d’angelots.
Anja se régala de mûres et de framboises et accepta l’offrande d’un pot de crème présenté par une jeune paysanne au tablier brodé à l’ancienne.
Ensuite, elle se laissa emmener auprès d’une chaumière pimpante aux volets peints en bleu pastel de Lectoure. Nous avons abrité des Gersois dit la jeune fille en guise d’explication. Ce bleu intense était travaillé exclusivement dans le Gers et présentait une luminosité exceptionnelle.
Sa roulotte était là ainsi que son cheval, ce qui rassura Anja.
On disposa d’amples fauteuils de rotin ; chaque femme put ainsi s’installer et de jeunes garçons apportèrent des éventails pour donner une note festive.
Alors que le soleil déclinait, des hommes vêtus avec élégance arrivèrent en chantant au son de la guitare. Des petites filles circulèrent à la ronde, apportant des œillets de toutes les couleurs. Chaque jeune femme orna la boutonnière du cavalier de son choix et Anja ne se déroba pas. Celui qu’elle choisit pour cavalier et sans doute amant n’était pas le plus beau. Ce qui la frappa fut la douceur de sa physionomie, son sourire presque enfantin et surtout un beau regard et de la dextérité dans les mains. Il semblait ne faire qu’un avec sa guitare et il en était quasiment transfiguré. Lorsque les chanteurs eurent terminé leur récital, on apporta des carafes d’orangeade, des churros et des beignets aux fruits. Un magnifique pain violet de par ses composantes de raisins gélifiés fut coupé en tranches et dévoré nature ou accompagné de ramequins de confiture.
Après cet intermède festif, Anja accepta la demande d’Angelo, son chevalier servant : il, souhaitait faire plus ample connaissance dans la clairière, à l’écart du groupe.
Anja se munit de son châle de laine et tous deux s’éloignèrent, plus ou moins intimidés. Ils arrivèrent auprès de la fontaine d’amour et s’assirent sur la margelle. Angelo lui prit la main et leurs lèvres s’unirent dans un baiser qui en disait plus que les discours. Ce fut comme si de petits anges volaient au-dessus de leurs têtes pour leur murmurer des mots d’amour.
Anja se blottit contre l’épaule de son compagnon, transie de désir. Angelo lui caressait les cheveux de ses longues mains fines et peu à peu le sommeil les envahit et ils s’endormirent enlacés.
Au réveil, Anja était seule. Avait-elle rêvé ? Après s’être rafraîchie à la fontaine, elle prit la route en direction de la chaumière et curieusement, ce fut pour constater sa disparition. Fort heureusement, sa roulotte était là. Elle attela la jument et donna le signal du départ.
Au sortir du bois, elle emprunta des petites routes départementales. Elle finit par arriver dans un village qui semblait accueillant. Après avoir obtenu l’autorisation de séjourner dans une aire réservée aux gens du voyage, elle s’installa, veillant d’abord à abreuver Blondie, sa jument. Elle fit un feu et tandis que les flammes crépitaient, elle mit à bouillir des herbes sauvages, ail des ours, orties et cresson. Elle dégusta ce potage puis elle tente de faire le point sur sa vie.
Il y avait de nombreuses lacunes dans le canevas de sa mémoire. Quelques images fortes cependant s’incrustaient dans le fil de sa vie. La plus marquante était sa grand-mère lui passant autour du cou la fameuse parure, le cœur de cristal. « Ne t’en défais jamais, petite, c’est le cœur de ta vie » avait dit l’ancêtre avant de rendre le dernier soupir.
Anja contempla longuement les étoiles cherchant celle qui était l’âme de sa grand-mère. Elle en découvrit une qui avait la pureté d’une fleur de jasmin. Elle décida de l’adopter, fit un croquis de la position de l’étoile qu’elle nomma Ornella, le prénom de sa grand-mère. Rassurée sur son avenir grâce à cette présence étoilée, elle se réfugia dans sa roulotte pour y dormir.
La nuit fut traversée de fulgurances poétiques où apparaissait parfois la belle silhouette d’Angelo.
Au petit matin, elle cuisina quelques galettes et prépara du café. À peine avait-elle terminé ce petit déjeuner qu’elle reçut la visite d’un élu du village.
Cet homme voulait connaître ses intentions. Comme Anja restait évasive, ne pouvant évoquer ses rêves et son cœur de cristal, l’élu lui fit une proposition intéressante. Si elle acceptait de participer aux activités de la commune, notamment en faisant des interventions culturelles à l’école dans le tiers temps concédé aux actions culturelles, elle resterait la bienvenue au village.
« Je suis un admirateur de Django Reinhardt » ajouta l’élu et je n’aime guère la chasse aux Roms pratiquée aujourd’hui ». Il assortit ces paroles courtoises d’un geste qui toucha la jeune femme. Il sortit d’un sac de lin un beau pain parfumé à la rose qui sortait des fourneaux de la boulangerie du village et de jolis fromages de chèvre en provenance d’une laiterie locale. « Je n’ai pas oublié qu’Esméralda avait une chèvre savante » ajouta-t-il non sans malice et c’est sur ce clin d’œil littéraire qu’il prit congé de la jeune femme qui le remercia avec effusion.
Anja regarda la silhouette de l’élu, prénommé Paul, s’éloigner de son champ de vision, rangea le sac empli de saine nourriture et s’en fut, de son pas dansant, à la recherche d’une rivière. Après quelques heures de marche, elle en trouva une qui serpentait parmi les roseaux. Elle se dévêtit et nagea avec délices. Sa nudité était juste ombrée par le cœur de cristal qu’elle ne quittait jamais. Un courant imprévu l’empêcha de regagner la rive et elle fut entraînée par un tourbillon d’écume qui finit par la laisser pantelante sur le rivage. Elle se cacha dans une roselière, y découvrant un nid d’œufs. Une poule d’eau vraisemblablement pensa-t-elle. Elle tressa un petit panier qu’elle garnit de quelques œufs, laissant le reste à la mère puis se mit en devoir de se confectionner un vêtement souple pour masquer sa nudité. Jupe et corselet lui allant à ravir, elle remonta le chemin plein de senteurs d’herbes fraîches, en cueillit au passage pour agrémenter l’omelette du soir, retrouva ses vêtements qu’elle rafraîchit dans l’eau et repartit vers son aire qu’elle s’ingénia ensuite à aménager joliment, parsemant le pourtour de sa roulotte de fleurs des champs cueillies au passage.
Heureuse de ce décor, Anja se dévêtit dans sa roulotte, passa un baume adoucissant sur sa peau et enfila une jolie robe à volants. Elle mangea quelques tranches de pain dont les parfums de rose étaient suaves et goûta le fromage de chèvre qu’elle trouva savoureux. Elle se coiffa longuement, tressa ses cheveux, orna sa chevelure de fleurs virginales puis se mit en devoir d’esquisser quelques pas de flamenco, suivant une chorégraphie ancestrale. C’est à ce moment qu’Angelo fit son entrée, plus beau encore que dans son souvenir. Elle se précipita dans ses bras et bientôt les deux amants s’unirent sous la courtepointe du lit aux couleurs de la passion de la jeune fille. Leurs ébats furent empreints d’une ardente fougue et ne cessèrent qu’au tomber de la nuit.
Anja fouetta les œufs et servit une omelette brûlante qu’accompagnèrent le pain et le fromage. De l’eau fraîche captée à la source leur servit de breuvage qu’Angelo coupa de manzanilla.
Les amants s’endormirent enlacés et ne se réveillèrent qu’au chant du coq.
Le lendemain, après le petit déjeuner, Anja dut prendre un décision difficile. Soit elle reprenait la route avec Angelo, soit elle restait au sein de ce village accueillant.
Elle n’eut pas à réfléchir longuement car Angelo lui présenta ses adieux non sans l’avoir enlacée fougueusement une dernière fois.
Alanguie et meurtrie, Anja le regarda s’éloigner, sa guitare en bandoulière.
Quelques heures plus tard, elle mit de l’ordre dans sa caravane, fit une toilette minutieuse, brossant longuement ses cheveux. Elle mit le cœur de cristal dans une coupelle d’argent et l’observa avec tendresse. Du bijou s’exhala une vapeur bleue d’où sortit une petite fée en toilette d’organdi. Elle maniait un éventail et scandait un imaginaire fandango du haut de ses talons de verre. La danse terminée, elle s’adressa à Anja en ces termes :
 « Je suis l’âme de ton cœur de cristal, je suis la fée Magnolia. On m’a nommée ainsi car une seule fleur suffit à m’habiller. Ne sois pas en peine avec le départ d’Angelo. Cet homme au visage d’ange a des replis sombres en lui et c’est un bonheur qu’il t’ait quitté. Ce genre d’homme a le poignard facile lorsque la jalousie le taraude. Tu as un avenir radieux car tu mettras au monde le futur roi des gitans ». Ainsi parla-t-elle puis elle entra à nouveau dans le cœur de cristal et il ne resta de cette vision que le souvenir de cette étrange prophétie et un parfum de magnolia.
C’est alors que l’on frappa à la porte. Anja découvrit son visiteur. C’était Paul venu en costume élégant lui apporter une invitation à dîner en sa compagnie pour le lendemain. Il avait encore quelques cadeaux, notamment un Pithiviers salé et une bouteille de bon vin de Touraine.
Anja l’invita à manger pour le soir même afin de savourer en compagnie d’aussi bonnes denrées. Il lui suffirait de confectionner le gâteau de Peau d’Ane dont elle gardait précieusement la recette. Elle y inclurait non pas une bague mais des pralines roses. Paul avait apporté un magnifique bouquet de lys blancs et d’iris d’Alger, ce qui la mit en joie.
Il s’éclipsa galamment après lui avoir baisé la main.
L’après-midi se passa pour Anja en préparatifs en tous genres afin de rendre à son hôte l’équivalent de sa bienveillante amitié. Le gâteau terminé, une véritable réussite qu’elle parsema de fleurs d’amandes, elle s’occupa de la table. Une nappe brodée de sa grand-mère, un centre de table en porcelaine de Bohème, socle immaculé orné de roses délicates et ensemble harmonieux de fleurs, d’oiseaux et d’angelots, chanceliers d’argent sans oublier assiettes et couverts luxueux, verres de cristal jetèrent une note mélodieuse dans l’habitacle rutilant de la roulotte centenaire.
Tous ces préparatifs achevés, Anja procéda à une toilette minutieuse puis enfila une robe vaporeuse et élégante. Son cœur de cristal brillait avec une rare intensité et lorsque Paul fit son entrée, un bouquet de pivoines à la main, il resta un instant ébloui à la vue de tant de beauté.
 Anja le mit rapidement à l’aise en le débarrassant de son bouquet parfumé qu’elle disposa dans un vase Céladon, encore un héritage de grand-mère, et en le plaçant près de la fenêtre ornée par des brise-bise au crochet.
Paul arborait une magnifique chevalière en or dont les armoiries lui semblaient familières mais elle n’eut pas le temps de chercher à percer le mystère car il était temps de procéder au hors d’œuvre.
Un mille-feuille à base de pomme verte, de pétales de saumon fumé et de fromage de chèvre agrémenté par du miel d’acacia en filet et un accompagnement de roquette régala les convives tandis qu’un vin de Tokay rappelait judicieusement les origines hongroises de la famille d’Anja. « C’est un délice, ma chère » lui dit Paul avec beaucoup de sincérité. Concession à la modernité, un four micro-ondes réchauffa le Pithiviers salé qui s’avéra être un monument gourmand.
Un granité au champagne permit aux convives de faire une pause digestive.
Les jeunes gens échangèrent des propos divers. Paul rappela à la jeune femme ses promesses éducatives et tous deux s’ingénièrent à établir un emploi du temps où figureraient des notions de danse, des travaux manuels, notamment la création d’objets en vannerie et quelques heures de contes divers. Anja pourrait ainsi évoquer la culture gitane qui lui servait de guide.
Pour donner le change, la jeune femme complimenta Paul pour la belle chevalière qui ornait sa main droite. Paul ne se fit pas prier pour la faire glisser de son doigt et la présenter à son hôtesse. De son côté, il n’était pas insensible au cœur de cristal qu’elle portait autour du cou. Anja lui mit ce cœur dans la main et ô surprise ! il irradia de mille feux. La vapeur bleue flotta sur le centre de la table et la petite fée fit son apparition, un éventail à la main. Elle dansa avec infiniment de grâce et d’entrain puis elle disparut, en laissant derrière elle un nuage de poudre d’or.
Après ce moment de grâce, chacun reprit le bijou symbole de sa personnalité. Anja avait eu le temps de lire une inscription « Semper Rex » (Semper Rex, en latin signifie Toujours Roi.) encerclant une couronne.
Ces attributs royaux la ramenèrent à ce qui devait être le clou de sa soirée gourmande, le fameux gâteau de Peau d’Ane, joliment décoré de fleurs en pâte d’amande et de pralines. Paul complimenta la jeune femme sur le visuel de ce dessert et avoua sa hâte de goûter cette merveille. La cuisson, la garniture interne et la délicatesse du glaçage étaient une étonnante réussite et les jeunes gens firent honneur à ce monument féerique.
Enfin repus, ils restèrent un moment sans voix, le regard et son intensité suppléant d’inutiles paroles puis Paul s’enhardit pour réclamer une guitare alors qu’il venait de tremper ses lèvres dans le vin de Touraine dont il avait fait cadeau à Anja.
La jeune femme s’exécuta et apporta à son ami l’objet désiré. C’était une guitare décorée de fleurs incrustées et elle semblait avoir gardé l’empreinte des doigts gitans qui l’avaient manipulée car Paul fit sortir d’emblée des sons si purs qu’ils appelaient la ronde des artistes disparus. Après une première improvisation, il chanta une vieille romance d’amour, de passion et de mort. Le Roi a fait battre tambour puis il enchaîna avec Belle Doette et l’étang chimérique. Un parfum de rose ancienne flotta dans la roulotte et Anja fit une découverte étonnante : le visage de Paul était nimbé de ce que l’on appelait jadis l’Amour Courtois. Ses traits semblaient empreints d’une noblesse qu’elle ne lui connaissait pas et il lui apparut tout à coup que s’il était vêtu à la mode gitane, il passerait pour l’un des leurs.
Ces instants pleins de rêves et de poésie furent l’apothéose finale et Paul, après mille et un compliments prit congé de la jeune femme, lui donnant rendez-vous pour le lendemain comme promis. « Je doute que le repas soit aussi savoureux que le vôtre, ma chère lui dit-il  avec des accents de sincérité indéniables mais nous profiterons de quelques heures en tête à tête qui nous permettront de nous connaître davantage » puis il disparut dans la nuit.
Le lendemain, Anja nettoya consciencieusement l’habitacle de la roulotte, fit reluire les cuivres et l’argenterie que l’on se transmettait de générations en générations, prit un bain parfumé et n’oublia pas d’enduire son corps d’un onguent dont la recette était propre à la famille, le miel et l’eau de rose constituant les éléments essentiels. Vêtue d’une robe longue qui la protégeait du soleil, elle se reposa dans un fauteuil de rotin à haut dossier devant sa caravane et ferma un instant les yeux en rêvant à son avenir.
Une visite interrompit ce moment de détente : une postière lui remit un long paquet cadeau soigneusement emballé et enrubanné accompagné par un bouquet de roses pourpres. Un petit mot était fiché au cœur de la plus grande rose :  « à la plus belle des roses ». Anja sentit le fard lui monter aux joues car Paul n’avait pas eu besoin de signer pour qu’elle reconnaisse sa touche délicate.
Une fois seule, elle ouvrit la boite pour en sortir une toilette fabuleuse, digne d’une princesse. Une robe de soie gorge de pigeon avec des motifs de couleur vive autour du décolleté, une ceinture d’or ciselé, des bracelets nommés semainiers dans la mesure où il s’agissait de sept joncs reliés par une chaînette, un éventail, des chaussures semblables à celles que portait Cendrillon et enfin pour couronner le tout, un châle superbe, formaient un ensemble d’une rare élégance. Un autre mot disait ceci : « portez cette toilette pour l’amour de moi – Votre Paul ». Cette fois, cela se précise pensa Anja en souriant et elle se mit en devoir de faire honneur à un homme qui était si charmant.
Lorsque Paul vint la chercher, il avait revêtu un smoking blanc très élégant. Il apprécia la toilette superbement portée par sa cavalière, et le camélia qu’elle avait crânement fiché dans ses cheveux. Il la conduisit dans une voiture ancienne, une torpédo de couleur crème et lorsqu’ils arrivèrent à l’auberge retenue par Paul, on leur fit une haie d’honneur.
La table réservée était fleurie et on leur apporta tout de suite du champagne et des amuse-bouche. Les jeunes gens firent honneur à ce préambule et ils se mirent à deviser gaiement tout en buvant modérément ce vin d’exception.
Le repas était simple mais d’excellence en ce qui concernait la qualité des produits et leur sublimation en cuisine. Un coquelet et sa sauce au maïs et frites de butternut succéda à une soupe de poisson de roche très réussie. Après un assortiment de fromages, une tarte aux pralines roses, clin d’œil au gâteau d’amour d’Anja, les propulsa dans un nirvana de saveurs. Ils ne burent que du champagne et de l’eau et lorsque le repas fut terminé, un groupe de musiciens les entoura, interprétant avec brio des airs célèbres, extraits de Carmen, Les Yeux Noirs et autres airs tsiganes.
Ils quittèrent cette auberge en se promettant d’y revenir tant le charme avait été au rendez-vous.
Anja rejoignit sa roulotte et après avoir remercié Paul avec effusion de cette mémorable soirée, elle fit une toilette rapide et s’endormit presque instantanément.
À dater de ce jour, elle porta le nom de Paul en son cœur et mit un point d’honneur à se prêter aux activités culturelles qui lui étaient demandées.
Vannerie, poterie, peinture sur soie, initiation au flamenco, contes gitans, toutes ces activités rencontrèrent un écho si positif qu’Anja fut infiniment respectés dans le village. Elle était une cliente fidèle de la boulangerie où elle achetait régulièrement le fameux pain à l’hibiscus offert par Paul en guise de cadeau de bienvenue. Outre cette considération à laquelle elle n’était pas habituée, Anja perçut quelques subsides qui l’aidèrent à vivre. Le conseil municipal les vota à l’unanimité et il fut même question de créer des cours du soir pour les adultes. Six mois plus tard, tout était si bien rodé qu’Anja devint incontournable et que chacun apprécia les visites de Paul à la belle égérie du village. Cet apport culturel ajouta encore à sa notoriété qui devint proche du zénith.
Le jeune couple se rendit à nouveau à l’auberge qui avait scellé leur union. Cette fois, Anja arborait une toilette qu’elle avait confectionnée, un fourreau de satin couleur de jasmin, brodé de roses d’orient. Paul découvrit cette création magistrale lorsqu’elle confia au vestiaire une cape bleu nuit, sobre et bien coupée. Il en conçut un regain de fierté et conduisit sa compagne à la table qu’il avait réservée, fleurie de myosotis.
Après avoir bu du champagne et mangé des toasts au caviar d’Aquitaine, ils savourèrent un plat conçu par le chef Sven Chartier, un homard au beurre blanc à l’oseille. Chacun pensa qu’il se souviendrait longtemps d’une création aussi exquise. De petites tartelettes aux légumes en farandole leur permirent de revenir sur terre.
Les violons exécutèrent des valses et des impromptus de Paganini, ce qui leur permit de trouver les ressources nécessaires pour faire honneur à un splendide dessert qui portait la griffe du champion du monde en pâtisserie, Christophe Michalak. C’était un fabuleux fraisier, aérien et voluptueux. Pour mettre une pointe gasconne à ce repas, on leur servit un pousse-rapière, élixir fabriqué pour les Mousquetaires du Roi, d’Artagnan étant sa principale vedette.
Selon la légende, ce fut d’Artagnan qui introduisit cette liqueur destinée à donner du courage à ceux qui maniaient l’épée (ou rapière) à la cour. Il s’agissait d’une liqueur d’armagnac aromatisée à l’orange agrémentée d’un vin mousseux de Gascogne appelé Vin Sauvage.
Cette liqueur était si agréable au palais que l’on avait envie d’en goûter à nouveau mais Paul eut la sagesse de refuser une seconde coupe car le taux d’alcool pouvait mener à une forme d’ivresse  en cas d’excès.
Le couple sortit sous la haie d’honneur des violonistes, enchantés par les pourboires généreux laissés par Paul.
Ce dernier proposa à son amie de faire un petit détour pour lui montrer un objet cher à sa famille. Avec l’assentiment d’Anja, il arriva dans une clairière où se dressait une authentique roulotte, pimpante sous les reflets de la lune. Il prit les devants afin d’allumer les chandeliers et la jeune femme découvrit un intérieur à l’ancienne, d’une rare beauté.
Ils prirent place sur une banquette et Paul traça un bref historique de sa famille. Cette roulotte avait été reconstituée par des amis de son grand-père après une dénonciation suivie de la déportation dans un camp nazi. Sa grand-mère avait été cachée par une famille de justes ainsi que ses enfants mais à l’annonce de la mort de son mari, elle mourut de chagrin. La roulotte avait été stupidement incendiée par des miliciens puis reconstruite à l’identique par les sujets du Roi des Gitans, son grand-père.
À ce mot, Anja sentit son cœur s’emballer dans sa poitrine : la prédiction de la fée était sur le point de se réaliser.
« Mes parents, poursuivit Paul, ont tant souffert du destin tragique de mon grand-père qu’ils ont préféré briser le lien qui les unissait au peuple gitan. Je ne pense pas les blâmer mais lorsque je vous ai vue, chère Anja je n’ai pas pu m’empêcher de méditer sur cette filiation. C’est pourquoi j’ai tant voulu vous aider. Ensuite, j’ai appris à vous aimer et cet amour m’a conduit à vouloir redevenir gitan, comme mon grand-père. Anja chérie, voulez-vous m’épouser ? »
Anja répondit par un radieux sourire et tous deux connurent une nuit enflammée par la perspective qu’il y en aurait beaucoup d’autres !

lundi 28 juillet 2014

Sur la piste des Cheyennes





Lorsque la lune est apparue dans tout son éclat, j’ai décidé de peindre mon visage de tous les reflets de ton âme bleutée et je suis partie à pieds, mes mocassins laissant des pétales fauves sur le chemin.
J’ai ainsi marché, longtemps, longtemps, croyant qu’au bout de la longue route des croyants, je retrouverais ta haute silhouette, tes mains de poète et tes yeux d’émeraude mais je n’ai vu que des ombres dans le Val celtique de ma jeunesse.
J’ai appelé à mon secours mon amie de toujours, celle qui manie le pinceau comme la vestale du Graal mais elle n’a pas pu m’aider. Elle était à la recherche d’un regard, d’un sourire, d’une fleur ou d’une pyramide et les hommes ne venaient plus hanter sa mémoire.
Alors je suis repartie seule, comme toujours, un nuage sur les paupières et un sourire en forme de rose sur les lèvres.