samedi 4 avril 2026

La nef des pèlerins

 

 


Poussé par les vents alizés, un voilier croisait dans son sillage des dauphins qui l’escortaient joyeusement.

En route vers Saint-Jacques-de-Compostelle, les voyageurs, des pèlerins psalmodiaient des prières, dans l’attente de la grande rencontre avec l’esprit divin.

Soudain, une île qui n’était pas répertoriée sur les cartes maritimes faillit surprendre le timonier qui esquiva de justesse un récif non signalé sur son guide de navigation.

Le capitaine jugea prudent de mouiller au large et il envoya des volontaires, matelots et pèlerins pour moitié, partir en reconnaissance.

En accostant, les expéditionnaires qui comptaient deux femmes, Madeleine et Flore, spécialisées dans la botanique, découvrirent un univers insulaire riche en couleurs. Oiseaux, papillons, arbres-fleurs et étendues d’eau douce offraient des beautés à couper le souffle.

L’un des pèlerins, fin cuisinier, mit à cuire sur un feu de bois mort improvisé des mets récoltés sur la plage, coquillages divers, crabes que chacun savoura en buvant de l’eau emportée et stockée dans un tonnelet.

Les matelots montèrent des tentes et après avoir observé les étoiles, chacun s’endormit, attendant le lendemain pour explorer l’île en profondeur.

De bon matin, la petite troupe se mit en marche, découvrant peu à peu les trésors de l’île.

Licornes, oiseaux de feu, biches et fleurs cristallisées s’offraient à eux.

Madeleine et Flore mirent les fleurs en sachets pour les observer à loisir à l’aide de leur microscope dans le bateau.

On laissa de côté des fruits et des champignons inconnus de crainte d’un empoisonnement.

Les deux herboristes mirent des gants pour prélever des échantillons.

Pendant ce temps, le commandant de bord du voilier fit mettre une chaloupe à la mer pour envoyer dans l’île des experts en bois précieux et des guerriers pouvant défendre les compagnons si besoin était.

Le premier commando découvrit au terme d’une longue marche une maison de verre au cœur d’une clairière où chantait une fontaine en coquillages. Il n’y avait personne pour les accueillir et les explorateurs franchirent une porte de cristal pour recevoir la caresse d’un univers lumineux.

Un mobilier féerique donnait à cet intérieur élégant une touche fantastique tout à fait hors du temps.

«  Prenez place  dit une voix, on va vous servir les rafraîchissements d’usage. Vous avez tant marché que vous avez besoin de vous ressourcer ».

Des mains ailées posèrent des bols et des carafes ainsi que des timbales sur une table biseautée. Riz au crabe, salades composées aux œufs de caille, poisson cru cuit au citron et servi avec du lait de coco, porc au caramel offraient un large éventail de plats pour satisfaire tous les goûts.

Quatre paires de mains ailées disposèrent des coupelles de riz nature et versèrent du lait de coco et des jus de fruits dans des gobelets d’argent.

Chacun mangea et but à satiété, appréciant la qualité et la diversité des produits proposés.

«  Nous demanderons quelques recettes » dit Madeleine à la fin du repas et cette proposition plut à tous.

«  Qu’à cela ne tienne : je vais vous les imprimer sur le champ » répondit une jolie voix et comme par enchantement, alors que les petites mains avaient débarrassé et nettoyé la table, des parchemins en papier de riz portant les recettes calligraphiées à l’encre de Chine tombèrent en pluie devant chaque invité.

Puis la jolie voix cristalline leur enjoignit de se reposer dans leur chambre après s’être détendus dans un bain parfumé.

Chaque personne fut guidée par des mains gantées et prit possession d’un magnifique havre de paix, clair, joliment meublé et habité par une musique divine.

Madeleine et Flore partagèrent la même chambre, attention que les jeunes filles apprécièrent.

«  Si ce n’est pas une dérive satanique destinée à nous écarter du pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, alors c’est un avant-goût paradisiaque dit Flore, ce à quoi la voix cristalline répondit

Ne craignez aucun maléfice ; cette île a été mise sur votre route pour vous aider à vaincre les difficultés qui vous attendent ».

Rassurées par ces propos tout en gardant une réserve imposée par la prudence, les jeunes filles s’endormirent après avoir prié.

Le deuxième commando établit un feu de camp à l’abri des cocotiers, mangea des victuailles emportées dans ses bagages et dormit sous une tente solidement ancrée.

«  Demain nous irons à la rencontre de nos camarades et nous ne manquerons pas de couper quelques arbres en bois précieux car c’est aussi le but de notre mission » dit le chef de l’expédition, Pierre de Paimpol, réputé pour sa sagesse et ses connaissances forestières.

La lune éclaira l’île, la nimbant d’une lumière où flottaient des créatures fantastiques qui n’avaient pas encore été vues dans le monde d’où venaient les pèlerins.

Gwendoline aux yeux couleur de mer

 

 


Le lendemain du sauvetage de la jeune inconnue en pleine mer, Valentin fit plus ample connaissance avec la naufragée.

Il fut frappé par l’éclat de ses yeux aux nuances océanes.

Ils prirent leur premier repas de la journée : bol de lait chaud au miel, pain, beurre, confiture et crêpes étaient au menu.

Une fois leur collation terminée, la jeune fille remercia chaleureusement son sauveteur et se présenta :

«  Je suis née dans l’île de Bréhat, une île bretonne surnommée l’île aux fleurs. Je me prénomme Gwendoline et j’ai vécu au rythme des vagues de la mer en fille de marin. Toute petite, j’ai appris à distinguer les coquillages comestibles de ceux qui servent à la décoration. Ma mère m’a enseigné l’art de transformer les coquillages frais en plats gastronomiques.

Mon agilité m’a permis de récolter les pouces-pieds qui se cachent dans les rochers ; ce mets rare et délicat fortement iodé produit un effet foudroyant lorsqu’il est bien préparé.

Ma vie s’est scindée en deux parties, la pêche, la transformation culinaire des mollusques de qualité et l’artisanat bijoutier avec création de parures marines pour les élégantes de la région.

Je me suis embarquée sur le voilier La Belle Océane afin de découvrir sur d’autres plages des coquillages nouveaux. Le bateau a fait naufrage lors d’une énorme tempête, j’ai nagé aussi longtemps que je l’ai pu et vous êtes arrivé à temps pour me sauver.

En reprenant connaissance sur le rivage, j’ai pu noter que mon but était atteint ; j’ai aperçu des coquillages somptueux, jamais vus pour ma part et je me fais fort de vous offrir un aperçu de mon talent en vous préparant des plats de ma composition et en créant une parure digne de la princesse dont vous êtes certainement épris ».

Le prince écouta cette présentation en souriant. Il remercia Gwendoline et la félicita d’avoir une personnalité si créative.

Il resta muet sur son aversion pour les coquillages et se contenta de dire qu’il souffrait vraisemblablement d’allergies aux fruits de mer.

«  Naturellement ajouta-t-il je serai heureux de mettre à votre disposition un pôle cuisine d’exception. Une brigade de cuisiniers vous apportera une aide nécessaire à la confection de plats d’exception. Lorsque tout sera parfait, j’organiserai un banquet afin de sublimer votre travail ».

Gwendoline sauta de joie et voulut se rendre sur la plage pour récolter ses premiers coquillages.

«  Patience, chère amie lui dit le prince ; je vous accompagnerai et il me faut mettre sur pied une escorte composée en grande partie de membres de mon personnel ; ils se chargeront de mettre en sac réfrigéré les coquillages à cuisiner tandis que d’autres serviteurs emballeront les trouvailles destinées à la création d’objets décoratifs et de bijoux .

En attendant, reposez-vous encore car vous avez subi un choc en milieu océan ».

Gwendoline accepta de remettre au lendemain la récolte miraculeuse dont elle espérait mille merveilles.

Dans cette attente, les jeunes gens se promenèrent dans les jardins et respirèrent le parfum des roses.

Le prince avait l’impression de revivre et sa mélancolie funeste s’était dissipée.

Il en vint à se dire qu’il pourrait goûter les préparations culinaires de son invitée.

Au diable les hallucinations conclut-il, une nouvelle page vient de se tourner !

vendredi 3 avril 2026

Rue de la poésie

 

 


Rue de la poésie, des amants se cherchent, Aragon cherche son Elsa, Ronsard, son Hélène et Victor Hugo, sa Juliette.

Quant à moi, si j’ai trouvé un poète, je l’ai aussitôt perdu pour m’appuyer sur l’épaule d’un mari fidèle et aimant.

La poésie a ceci de particulier qu’elle magnifie les attraits de l’être cher avec des mots.

J’ai longtemps cru qu’il me suffirait d’appliquer les préceptes d’André Breton pour trouver l’amour fou mais je suis allée de déconvenues en désespoirs solitaires, déçue de n’attirer, en fait d’amour fou, que des voyous en mal de romantisme des rues.

J’ai parfois joué le jeu, pensant que mon destin était ainsi tracé mais j’ai du fuir car, sous la chemise à jabots, le cœur ne battait que par intermittence et le regard qui se voulait doux se voilait d’éclairs fauves.

Je n’ai pas l’âme d’une dompteuse et il m’est arrivé de perdre un être cher pour n’avoir pas voulu lutter.

Et c’est ainsi que j’ai jeté par brassées, toutes les roses fanées de mon cœur dans mes contes et légendes en leur redonnant leur éclat initial.

Rue de la poésie, Pierrot aime Colombine mais Arlequin veille à récolter les fruits de cet amour volatile comme les pivoines de mon enfance, au parfum subtil et ensorcelant.