mercredi 20 mai 2026

Le portrait d' Aurore

 


Gilles n’attendit pas qu’ Aurore vienne poser pour son portrait ; il se mit immédiatement au travail après son départ et réalisa de nombreuses esquisses, Aurore en char à bancs, Aurore contemplative face à ses toiles, Aurore mangeant délicatement une part de far breton.

Je vais pouvoir produire une série dans le style des Martine, livres charmants qu’adoraient mes petites sœurs pensa-t-il en posant ses fusains.

Le lendemain, il peignit une suite de fresques, ajoutant la scène du marché où ils avaient lié connaissance ; il reproduisait en nature morte la magnifique cotriade qu’ils avaient savourée à La Marée Bleue , le restaurant gastronomique de Roscoff.

Mis en appétit par son dernier tableau, il commanda ce plat typique à la cuisinière qui le dépannait lorsqu’il n’avait pas le temps de s’activer derrière les fourneaux.

Au même instant, Aurore cherchait une tenue appropriée à l’intitulé légendaire que Gilles voulait offrir au monde, Yseult !

Focalisée sur le personnage hors du commun de cette Yseult aux cheveux d’or, Aurore peina à trouver une toilette conforme à la légende.

Mise au fait de l’objet de sa recherche, la responsable du magasin Frou-Frou sortit d’une malle des tenues de princesse qui avaient servi lors du tournage d’un film mettant en scène La Princesse de Clèves.

Aurore ne savait comment remercier la directrice de Frou-Frou, véritable fée en l’occurrence.

Soizic ne voulut pas accepter d’argent : «  Vous faites vivre le commerce local ; à présent, peinte par Gilles Le Guen, vous serez l’icône de notre cité. Je vais rafraîchir les toilettes et vous les enverrai pour que vous soyez désormais la plus belle Yseult que l’on puisse imaginer » !

Aurore acheta quelques robes pour renouveler sa garde-robe et elle commanda une tenue bretonne complète, coiffe comprise.

Les deux femmes se quittèrent bonnes amies et Soizic tint à offrir à cette cliente passionnée des articles de lingerie et un lot de mouchoirs brodés à l’ancienne.

Lorsqu’Aurore apparut sur le seuil de l’atelier, dévoilant ses atours masqués par une cape lors du voyage, Gilles sentit son cœur s’emballer comme un cheval fou.

Il emmena son Yseult dans sa roseraie et ne prit ses pinceaux qu’au bout d’une heure. Il peignit longtemps avec fureur et,  dans un état proche du délire, il finit par poser ses pinceaux sous les étoiles.

L'atelier de Gilles

 

 

 


Aurore se rendit à l’atelier de Gilles en char à bancs conduit par Hervé du Trégor, disciple de Per Jakez Hélias célèbre pour son amour de la Bretagne magnifiée dans  Le cheval d’orgueil.

Cet attelage était nécessaire car le peintre avait choisi un promontoire face à la mer pour avoir sous les yeux les multiples facettes des paysages au fil des heures.

Gilles accueillit Aurore avec sa courtoisie innée, invita le conducteur du char à bancs à se désaltérer d’un excellent cidre de marque Coat Albret et conduisit son invitée dans la salle d’exposition de ses toiles. Les marines étaient nombreuses et l’on avait l’impression en les contemplant de se trouver sur le pont d’un navire, croyant même sentir la fraîcheur des embruns et entendre les cris des goélands présents sur de nombreux tableaux.

«  Comme vous le voyez, j’ai peint peu de portraits mais je compte bien remédier à ce manque en vous choisissant comme modèle. Vous serez mon Yseult et je réaliserai ainsi comme Garlonn dont les toiles respirent la légende le portrait idéal de cette figure mythique qui hante les amants ».

Sur ces mots, Gilles invita la jeune femme dans un boudoir joliment décoré garni de coupes de fruits et de gâteaux juste sortis du four.

«  La pâtisserie est mon violon d’ Ingres » ajouta-t-il.

Ils savourèrent des tranches de cake qu’Aurore assimila au gâteau confectionné par Peau d’Ane dans le célèbre conte.

Ils burent du sirop maison confectionné à partir des fruits du verger qu’il fallait disputer aux oiseaux.

Au terme de cet intermède, Gilles installa sa muse sur le char à bancs et il recommanda l’élue de son âme au conducteur. Ils convinrent d’un rendez-vous pour une séance de pose et l’artiste vit s’éloigner celle qui comblait son âme et son cœur au-delà de ses espérances.

Blanchefleur

 

 


La belle Blanchefleur, sur son blanc palefroi, chevauche dans les prairies et sourit aux hirondelles qui volent autour d’elle et lui servent d’ombrelle, s’inscrivant dans la mouvance solaire en forme de cortège.

Des chevaliers tentent de s’emparer de sa personne mais Blanchefleur s’isole dans une bulle turquoise qui la met hors de portée des mains gantées de cuir des prédateurs.

Son cheval déploie ses ailes et nouveau Pégase emmène sa princesse dans le ciel des Poètes occupés à jouter comme dans les cours royales au temps de l’amour courtois.

Lais, rondeaux, ballades, sonnets se succèdent au rythme de la musique des mots. Des noms sont scandés, ceux des villes mythiques, Florence, Rome, Constantinople, Toulouse, Albi et Chartres, ceux des belles de toujours, Hélène, Béatrice, Héloïse, Blanchefleur et Yseult, ceux des royaumes où vivent les poètes et suit alors une litanie de noms, allant de la France au Burundi en passant par les royaumes oubliés enfouis sous les sables du Temps.

Heureuse d’avoir été citée, Blanchefleur se lève et entre dans l’arène pour chanter, de sa belle voix de soprano, un hymne à la Poésie. Le chœur des anges l’accompagne et c’est dans cette ambiance céleste que la belle Blanchefleur se pare des nuages comme d’un manteau royal et peut redescendre dans le monde quotidien sur son cheval ailé. C’est avec bonheur qu’elle retrouve son cortège d’hirondelles, trait d’union entre la terre et le ciel