mardi 26 mai 2026

La fontaine au coeur ardent

 

 

 


Dans la clairière d’un bosquet, une fontaine dispensait son eau limpide.

Sur la margelle, une coupe en or ciselé était destinée au passant qui souhaitait goûter ce breuvage de jouvence.

Clotilde au cœur ardent désira utiliser la coupe après avoir cueilli des plantes dont elle ferait des tisanes épicées et parfumées.

Elle but cette eau chantante et son cœur ardent se mêla au tourbillon de la fontaine qui reçut ainsi une propriété inattendue.

Panier au bras elle reprit son pas dansant et rentra chez elle, pressée de mettre sa cueillette en sachets.

Régis, le tisserand du village voisin, toujours à la recherche de fibres nouvelles qui viendraient enrichir ses tissus, arriva à son tour à la fontaine, but son eau fraîche et se sentit envahi par une onde bienfaisante qui lui donna une énergie nouvelle.

Il mangea quelques fruits des bois et rêva de la matière qui jaillirait de ses mains expertes grâce à des fibres de bambou et des plantes aux sucs abondants et filandreux.

Il collecta quelques œufs de caille pour se faire une omelette et rentra chez lui afin de se mettre rapidement au travail.

Unis sans le savoir par la même énergie provenant de la fontaine, les promeneurs de la forêt conçurent leurs plus belles œuvres.

Clotilde mêla savamment des plantes qui produisirent un parfum inédit. Ajoutant cette épice nouvelle à un appareil laitier destiné à l’élaboration d’un flan, elle obtint un ensemble savoureux qu’elle nomma Flan du cœur ardent.

Elle prépara ensuite un velouté pour son repas du soir en utilisant les racines comestibles récoltées lors de sa promenade.

Le lendemain, heureuse de la réussite de sa recette nouvelle, elle rongea son frein jusqu’à la veille du marché pour mettre en vente son flan révolutionnaire.

De son côté, Régis tissa une pièce à la texture souple et lumineuse. Une couturière avec qui il avait l’habitude de collaborer, Rolande, se saisit du coupon avec fièvre et réalisa une robe si extraordinaire qu’elle envisagea de l’exposer au marché.

Le jour du marché, Clotilde vendit tous ses flans et reçut des félicitations pour cette création savoureuse et légère.

Elle eut un coup de foudre pour la robe féerique de Rolande et déboursa une somme rondelette pour l’acquérir. La robe lui allait à merveille et elle sentit battre son cœur avec une énergie nouvelle.

Quelque temps plus tard, Régis et Clotilde se rencontrèrent près de la fontaine et se reconnurent : ils portaient l’énergie de la source miraculeuse.

Ils marchèrent de concert, admirant la cueillette de son voisin. Ils décidèrent de s’unir pour que perdure l’amour de la fontaine sacrée au cœur ardent.

La forêt enchantée de Colargol

 


Dans la forêt bleue de l’enfance, Vincent croise l’ours Colargol qui tâchait d’échapper au directeur de cirque et ses velléités de le mettre en cage.

«  C’est moi qui suis Colargol

L’ours qui chante e fa en sol

En do diese en mi-bemol

En gilet et en faux-col

Le roi des oiseaux

Vous le savez mes amis

M’a donné un beau

Sifflet pour faire cui-cui

Cui cui cui cui cui cui cui

C’est moi qui suis Colargol

L’ours qui chante en fa en sol

En do dièse et mi-bémol

C’est moi qui suis Colargol ».

Rassuré par l’expression souriante de Vincent, l’ours Colargol se laissa prendre la main et ils cheminèrent en chantant gaiement pour s’arrêter dans une clairière où murmurait l’eau d’une fontaine.

La fée des enfants perdus s’adressa à eux, leur offrit une coupe d’eau fraîche dont la vertu consistait à éloigner les mauvais esprits :

«  Jamais plus on ne te mettra en cage, Colargol, j’y veillerai personnellement » puis elle annonça à Vincent qu’un grand avenir s’ouvrait à lui dans le domaine de la comédie musicale.

«  Chantez pour les enfants, cher Vincent, ils ont besoin d’un ami ».

Sur ces mots, elle disparut, emmenant Colargol dans son royaume enchanté.

Vincent, en rentrant chez lui, se mit au piano et composa l’air de la forêt enchantée.

lundi 25 mai 2026

La lettre de Roxane

 

 



Après le petit déjeuner consistant en café et chicorée à la crème double, parts de pain perdu et brioches à la confiture maison, Ophélie se cala dans le rocking-chair de sa mamie et lut attentivement la lettre que le notaire lui avait transmise avec les clefs de la maison et le chèque du legs correspondant aux économies de Roxane.

«  Ma chère Ophélie, lorsque tu liras cette lettre, je ne serai plus de ce monde. Sache que je t’ai chérie comme la meilleure partie de mon être et que j’ai aimé ton choix de vie et les tours de chant qui cependant m’éloignaient de toi.

Tu as composé sans le savoir des paroles et de la musique que n’auraient pas désavouée la grande Taos Amrouche et le groupe Djurdjura.

Le sang de nos ancêtres coule dans tes veines.

Je me nomme Soraya en réalité ; le prénom de Roxane venu de la pièce de théâtre que j’avais étudiée en classe m’a servi à m’intégrer dans le village de ton grand-père Gabriel.

Je l’ai rencontré dans le maquis, en grande Kabylie où je vivais sans souci jusqu’à ce que nos colonisateurs s’acharnent à nous maintenir dans l’état de dépendance où nous étions depuis tant d’années et se livrent à une guerre sans merci sans oser lui donner ce nom.

Gabriel n’avait pas supporté cet état de fait, jugeant la guerre illégitime et il avait quitté son unité à l’aube.

Se débarrassant de son uniforme, il était en train de revêtir des vêtements civils lorsque je l’ai surpris.

Poignard à la main, il m’aurait été aisé de le tuer mais nos regards se sont croisés et ce fut un coup de foudre réciproque.

Nous ne nous sommes jamais quittés et lorsque la guerre fut terminée, Gabriel m’emmena dans son village Maroilles et j’y trouvai tout de suite mes marques.

Désormais j’y vécus, vêtue à l’européenne, avec un prénom emprunté au théâtre.

La naissance de ton père Raphael nous a emplis de joie. Nous formions une famille unie et sans histoire.

Ton grand-père avait repris son poste de professeur d’Histoire au lycée de Cambrai et de mon côté, je cousais, brodais, dessinais, vendant mes ouvrages à la commande. Nous étions aisés et avons pu donner à Raphael une éducation soignée.

Il avait hérité de mon don pour le dessin et nous l’avions inscrit dans un établissement renommé pour l’obtention de diplômes recherchés dans le domaine industriel.

C’est dans cet établissement, à Armentières, qu’il a rencontré ta jolie maman, Déborah au beau sourire et aux talents culinaires exceptionnels.

Ils ont été heureux et le point d’orgue de leur bonheur fut ta naissance.

Hélas, un jour funeste, ils ont croisé un conducteur qui avait perdu le contrôle de son véhicule. Ils ont été tués sur le coup et leur véhicule broyé fut l’élément clef de la collision.

Selon leurs volontés, tu m’as été confiée : tu n’avais que cinq ans !

Voilà, ma chère Ophélie, ce que tu dois savoir.

Je suis si lasse que je vais devoir poser la plume. Le reste, tu le découvriras au fil de tes recherches car l’âme de nos ancêtres s’est infiltrée dans ton être, te poussant sans cesse à aller au fond des choses.

Ta grand-mère qui t’aime plus que tout depuis le départ de son cher Gabriel, atteint par une longue maladie qui l’a bien fait souffrir.

Il me tarde de le retrouver dans les champs d’éternité où depuis longtemps il m’attend. Soraya ».

Après la lecture de cette longue missive, Ophélie se recueillit dans le jardin, cherchant, parmi les fleurs, l’âme de sa grand-mère chérie.