Conçue dans l’île aux fleurs, la princesse Jacinthe naquit au
château de Tournebride et suscita l’admiration de tous par sa beauté, sa
vivacité et sa faculté à faire siennes toutes les formes de l’art.
Elle dansait à merveille, jouait du piano, cousait et
brodait, peignait des paysages et des portraits avec délicatesse et précision.
Jacinthe aimait beaucoup ses parents, la princesse Aurore et
le prince Amour mais elle adorait sa nourrice cajun, la belle Réjane venue de
Louisiane pour rappeler aux heureux parents l’origine de la conception de leur
fille.
Pour chaque anniversaire, un repas cajun était privilégié.
L’un des plats préférés de Jacinthe était le jambon clouté de girofle et
quadrillé de cubes d’ananas caramélisés. Accompagné d’une purée de patates douces, ce plat était
souvent au menu du château.
Dans les cuisines il y avait un emplacement réservé à Réjane.
Des flans à la noix de coco, du blanc-manger, des tourments d’amour, des
gaufres étaient en préparation ou sur le feu, cuisant doucement avec des
gousses de vanille.
Réjane cousait de jolis costumes créoles à celle qu’elle
chérissait comme si elle était sa propre fille. Des jupons brodés en percale
mettaient en valeur le coloris des jupes et des tabliers en madras. Des
chemisiers blancs à trou-trou où passaient de beaux rubans jetaient une note
fraîche et amidonnée.
Jacinthe était aimée de tous et semblait être la fée du
bonheur.
Or, un jour, elle demeura introuvable. On la chercha partout,
en vain. On interrogea le personnel du château, les villageois des alentours,
sans résultat. Elle semblait s’être volatilisée.
Réjane avait l’impression de voir ses cheveux blanchir en se
regardant dans l’eau du ruisseau que Jacinthe aimait peindre.
« Elle aura peut-être voulu saisir du bout de son
pinceau les reflets du soleil dans les fleurs de nénuphar » se disait-elle
pour que s’épanouisse la rose de l’espérance qui battait dans son cœur.
Elle n’avait pas tort, du reste, car le génie de la rivière
s’était emparé de la princesse alors qu’elle reproduisait sur la toile les
remous du courant.
Silver, le dieu de la rivière endormit Jacinthe en lui
faisant respirer un parfum envoûtant à base de passiflores et d’aubépines. Il
la déposa dans une grotte aménagée en luxueux abri, véritable nid d’amour.
En ouvrant les yeux, Jacinthe découvrit un univers marin
plein de charme. De petites ondines lui présentèrent des jus de fruits et des
mignardises à base d’algues. Jacinthe n’était pas habituée à ce type de
nourriture mais elle reconnut que leur saveur était douce au palais.
Les naïades
s’efforcèrent de lui être agréables. Bains de fleurs, chants accompagnés
de la lyre, danses se succédèrent et on la vêtit d’une robe ample aux motifs
marins.
Silver lui rendit visite. Il s’excusa de l’avoir enlevée et
la rassura en lui disant qu’il avait fait parvenir au château un message
apaisant.
Selon les dires du génie, Jacinthe explorait un territoire
fascinant et serait bientôt de retour.
« Qu’il en soit ainsi » dit-elle à son geôlier et
elle s’efforça de se montrer avenante dans l’espoir qu’il exécute à la lettre
les termes du message.
Elle ferma un instant les yeux et se vit, de retour à
Tournebride, les bras chargés de cadeaux aux couleurs océanes.