Les jours suivants, Ophélie arpenta les rues de Maroilles
tout en songeant au legs épistolaire de sa grand-mère.
Elle se revoyait, chantant d’incroyables compositions qu’elle
croyait originales et qui n’étaient, en fait, que la réminiscence de la
bulle-souvenir attachée à Soraya, sa grand-mère chérie.
Lors de ses déambulations dans le petit village, elle
n’apprit rien de notable à part le fait que sa grand-mère était très
estimée : on parlait de ses dessins, ses dentelles, ses broderies et
surtout de sa grandeur d’âme et sa générosité.
Pour opérer un parfait retour aux sources, Ophélie programma
une excursion dans la forêt de Mormal où sa grand-mère aimait se rendre afin de
collecter les champignons, les fleurs et les plantes dont elle ferait bon usage
sur le plan artistique ou gastronomique.
Elle demanda à Françoise de lui préparer un pique-nique et
fit appel à un cocher ami de sa famille pour qu’il l’emmène, en calèche, dans
la forêt profonde où les chevreuils, les sangliers et les cerfs apparaissaient
aux élus des Dryades.
Ils firent halte dans une clairière. Ophélie explora les
alentours, cueillit quelques pervenches et du muguet.
Soudain, alors qu’elle s’apprêtait à rebrousser chemin, une
fillette de cinq ans lui apparut, pieds nus, cheveux épars et chemise longue,
vaporeuse, déchirée par les ronces. Elle pleurait et semblait perdue dans cet
univers hostile aux yeux d’une enfant.
Ophélie l’emmena jusqu’à la clairière et disposa les
préparations de Françoise sur un tapis d’orient ramené de ses voyages au pas de
danse.
La petite choisit sans hésiter un sandwich au fromage et
l’engloutit sans faire de manières. Elle but le contenu d’une gourde au sirop
de cassis-maison puis s’endormit, les bras en croix.
Emue par ce spectacle, Ophélie s’empara de son calepin et
dessina l’enfant. Puis elle composa un chant :
« Colombes du Djurdjura, coiffez cette enfant d’une
couronne de roses car elle est la reine de vos montagnes. Un souffle de vent
l’a emportée dans la forêt de Mormal où le destin m’a conduite pour que je
l’élève selon nos ancestrales traditions ».
Ensuite, Ophélie,
pieds nus à son tour, se mit à danser au son d’un tambourin.
Un cerf apparut puis un chevreuil et enfin des sangliers
pleins de vitalité se bousculèrent sur les bords des fossés.
Ophélie enveloppa l’enfant dans un manteau de laine qu’elle
emportait toujours et elles parvinrent aux Bleuets.
Elle coucha l’enfant dans un petit lit près du sien et toutes
deux firent des rêves où elles se rejoignaient comme deux âmes perdues du
Djurdjura.