Penché sur une enluminure du
XVème siècle, Darius songeait au prochain chapitre de son roman, Le chevalier
de la rose noire. L’idée séquentielle lui était venue alors qu’il se promenait
dans une roseraie. Une rose pourpre veinée de noir lui avait donné l’idée d’un
conte ésotérique dont il se délectait à l’avance dans la mesure où il écrivait
au hasard de l’inspiration.
En lisant Nord Matin, il crut
avoir une hallucination en découvrant un article signé par Jade.
Elle avait fait un récit sobre de
la découverte d’une jeune fille morte, reposant dans un lit de roseaux.
Sans dévoiler le détail de la
rose incrustée dans les parties intimes de la défunte, geste post mortem
porteur d’une morbide signature, Jade avait inclus dans son article la
reproduction d’une esquisse de la rose noire faite par Florian.
Comparant le croquis avec sa
propre observation dans la roseraie et l’enluminure d’un écrit médiéval, Darius
se sentit pousser des ailes. Son roman allait sans doute prendre une tournure
nouvelle. Comme dans Au nom de la Rose d’Umberto Ecco, son récit orienté sur
une voie ésotérique pourrait se teinter des draperies sombres de la
criminalité.
Il fourra son manuscrit dans la
serviette d’école en cuir fauve qu’il chérissait depuis son enfance, prépara
une valise avec du linge de rechange et une trousse de toilette puis il se
dirigea vers le garage où l’attendait sa partenaire chérie, une Buick Bouton
d’Or décapotable.
Il partit, cheveux au vent,
rêvant de cerisiers en fleurs pour arriver, par le chemin des écoliers, à
Fleur-Lez-Lys où il tremperait sa plume dans l’encrier sombre de la mort.
Son arrivée, dans le bourg, ne
passa pas inaperçue.
La Buick Bouton d’Or rappelait
aux anciens l’amour fou éprouvé dans les années cinquante pour ce totem de l’Amérique
triomphante et libératrice, négligeant le massacre des Indiens et la
ségrégation raciale comme quantités négligeables.
Darius demanda à une passante de
lui indiquer un hôtel ou une maison d’hôtes et la dame lui suggéra de se
présenter à la maison des contes.
« Ce n’est pas une maison
d’hôtes à proprement parler mais la propriétaire acceptera de vous héberger car
elle est toujours prête à accueillir des personnes de qualité » lui dit
Jeanne, une habituée de « Chez Marius ».
Elle lui conseilla d’aller se
rafraîchir dans l’estaminet qui était, selon ses dires, le poumon du village.
« On est au courant de tout
quand on est un habitué et j’imagine, à vous voir, que vous venez ici, attiré
par le mystère de la mort d’une pauvre jeune fille, inconnue dans le village et
porteuse d’une marque étrange, la rose noire ».
Darius remercia la villageoise
avertie, confia Bouton d’Or à un jeune homme amoureux des belles voitures et
fit une entrée triomphale chez Marius.
« Que puis-je vous servir,
beau prince dit Marius avec enjouement.
Auriez-vous de la cervoise ?
J’aime la marque Lancelot ou Duchesse Anne.
Et avec cela, compléta Marius,
croque-monsieur, nems, samossas, pizza ou hamburger maison » ?
Darius se laissa tenter par un
hamburger maison, garni d’un mince steak haché, de feuilles de laitue, de
rondelles de tomates et de languettes de Maroilles.
« Fameux »
commenta-t-il tout en caressant sa serviette d’écolier en cuir fauve.
« Vous êtes écrivain, lança
Jade venue savourer son cappuccino quotidien.
Pour vous servir, gente dame. Je
suis accouru dans ce charmant village pour y trouver un regain d’inspiration.
Notre église Saint Michel a du
charme concéda la journaliste.
Certes, j’apprécie son élégance
et son ancienneté mais je suis venu ici pour offrir à mon chevalier de la rose
noire, mon héros, une occasion de rebondir dans sa quête spirituelle.
Comme c’est intéressant, s’émut
Jade. Avez-vous lu mon article paru dans Nord Matin ?
Vous êtes la célèbre Jade ?
Je rêvais justement de vous rencontrer ».
Sur ce, Darius proposa à la
journaliste de le rejoindre. Il serait plus agréable de converser en tête à
tête plutôt que d’échanger des phrases à la volée de table en table.
Les deux écrivains, le romancier
et la journaliste, confrontèrent leur vision de la rose noire puis ils se
dirigèrent vers la maison des contes où ils pourraient poursuivre leurs recherches dans une atmosphère amicale
et lumineuse.