lundi 21 septembre 2026

Un jeune homme sans histoire

 

 



Lorsque les volets de la maison voisine s’ouvrirent et que son nouvel occupant arpenta le jardin, Cassandre se garda bien de chercher à le connaître, échaudée par sa dernière aventure.

Cependant le propriétaire afficha ses couleurs en apposant sur le fronton de la maison une pancarte en rouge et blanc portant la mention «  Etxe Iban », révélant ainsi son appartenance au pays basque.

Pourquoi s’être ainsi exilé dans le nord de la France dont les coutumes ne s’apparentaient en rien à la région rendue célèbre par les fêtes de Bayonne ?

La réponse ne tarda pas à venir : ce jeune homme,  apparemment sans histoire, était un artisan. Il fabriquait des espadrilles.

Il fit la promotion de sa profession en effectuant ses achats quotidiens admirablement chaussé de ses créations toujours différentes et porteuses de symboles. Il y avait l’espadrille de l’amoureux en quête d’aventure portant un clin d’œil chapeautant des lèvres avides de bisous, l’espadrille du littéraire arborant un parchemin et une plume d’oie, celle du jardinier symbolisée par un rosier.

Il fit des émules Chez Victor et promit de mettre en vente prochainement des exemplaires commandés. Victor lui demanda des espadrilles portant une tasse à café et un accordéon, sa marque de fabrique. Iban promit de s’y mettre rapidement. Afin de couper court à toute demande supplémentaire, il annonça qu’il pendrait prochainement la crémaillère et qu’il organiserait une visite de son atelier.

« Vous pourrez ainsi commander l’objet de vos désirs » dit-il à la ronde.

«  Y aura-t-il des modèles féminins » ? demanda Sylvie, lieutenant de gendarmerie qui prenait parfois ses quartiers dans l’estaminet populaire du village afin de se tenir au courant des moindres faits pouvant induire des éclaircissements.

«  Bien sûr dit Iban et je vous réserve de jolies surprises. Simplement je ne peux pas les porter pour en faire la promotion. Je me ferai un plaisir de vous offrir la paire de votre choix, Madame ».

Sylvie Des Alleux le remercia pour cette proposition mais elle déclara vouloir rémunérer la paire de son choix afin de ne pas créer de frustration auprès des habitants du village.

Iban acquiesça puis il lança des invitations à la cantonade.

«  Ce sera simple précisa-t-il, une table dans le jardin, du pain, du jambon de Bayonne, des cornichons, de la salade et des frites pour respecter la tradition de votre région. Un gâteau à la broche et des gâteaux basques à la confiture de cerises noires venus du pays ainsi que le jambon vous aideront à aimer mon pays de cœur.

«  Pourquoi l’avoir quitté ? demanda Sylvie

Parce que mon pays est victime de son originalité et son charme inédit. L’achat de maisons par des personnes fortunées a fait grimper les prix de sorte qu’il m’était impossible d’acheter un bien même modeste dans ma région natale. L’annonce d’une jolie maison à un prix abordable dans votre cité m’a décidé à m’installer ici ».

Sur ce, Iban partit, décidé à rendre visite à sa voisine qui semblait l’éviter pour des raisons inconnues.

 

Sur un air de biniou

 

 

 


Cassandre venait de sortir du four ses fars bretons réalisés en mémoire de sa chère Lydie lorsque le heurtoir mis en branle par un visiteur la fit sursauter.

Son voisin, sourire aux lèvres, un bouquet de fleurs composé savamment par la fleuriste Rose Alban en mains, l’assura de son estime.

«  J’ai entendu parler de vos travaux et lors de mon prochain déplacement à Cambrai, j’achèterai quelques ouvrages traduits par vos soins afin de mieux connaître votre univers ».

Cassandre sourit poliment et lui proposa une part de far breton.

« Avec plaisir ! Il y a longtemps que je n’ai pas goûté ce délice dont raffolait mon père Hervé Desvallées. Il appartenait au Bagad de Lann Bihoué ; lors d’un déplacement avec son régiment dans le Pays Basque, il est tombé amoureux de ma mère Maïté Etcheverry et il l’a épousée. Je suis donc le produit de leurs amours. Breton et Basque par moitié, voilà un singulier mélange ! J’ai appris à jouer du biniou et je fabrique des espadrilles comme le faisait ma mère dont c’était la profession. Mes parents ne sont plus de ce monde car ils ont disparu tragiquement dans un accident ferroviaire ; je suis certain qu’ils vous auraient appréciée. Votre far breton est un délice » conclut-il, laissant Cassandre lui en servir une autre part.

Heureuse de ne pas avoir besoin de tenir la conversation, son far breton parlant pour elle, Cassandre se contentait de verser le café dans de jolies tasses de porcelaine de Limoges et de sourire.

Iban finit par exposer le but de sa visite, l’invitation à participer à la fête qu’il comptait donner pour remercier les habitants de la commune de leur accueil.

«  Vous pourrez voir les espadrilles que je fabrique et j’espère que l’une de ces paires exposées vous plaira. Je peux également, à la commande, créer un motif personnel qui vous singularisera » et il ajouta que Victor souhaitait voir apparaître sur les siennes un accordéon et une tasse à café.

Cassandre ne put s’empêcher de rire et elle précisa que pour sa part, elle n’exigerait pas la reproduction d’une pagode ou d’un pont à la chinoise voire d’une geisha.

«  Je suis sûre que l’un des motifs que vous avez créés me plaira » dit-elle aimablement et elle reconduisit le jeune homme à la porte en l’assurant de sa venue.

Demeurée seule, elle débarrassa rapidement la table des reliefs pâtissiers, lava les tasses et la cafetière et se sentit soulagée d’avoir vraisemblablement un voisin qui ne devrait pas poser de problèmes.

 

dimanche 20 septembre 2026

Une enquête complexe

 

 



Rien n’obligeait le commandant de gendarmerie d’Avesnes à diligenter une enquête pour l’étrange disparition d’ Angèle Manet, cependant il ne put s’empêcher d’établir une coïncidence entre le décès de Lydie Herlem et l’évaporation subite d’Angèle.

Certes personne n’avait porté plainte ou signalé une disparition inquiétante néanmoins Florent Delambre, le commandant de gendarmerie enquêta sur l’absence non justifiée d’une habitante de la commune.

Il explora la maison entièrement vidée de son contenu et ne trouva sur un appui de fenêtre qu’un exemplaire d’un livre traduit par Cassandre Delobelle. Le livre fut mis sous scellés et le commandant espéra qu’il avait été feuilleté, livrant ainsi des indices précieux.

Je ne mentionnerai pas l’ouvrage à son auteur car elle pourrait être chagrinée d’apprendre que le fruit de son travail était l’unique objet abandonné dans la maison.

Le commandant alla tout naturellement frapper à la porte de Cassandre et nota scrupuleusement tous les renseignements qu’elle put lui donner y compris ses impressions et l’histoire du lapin posé. Elle lui montra les cadeaux reçus lors de sa visite, kimono, éventail ,sandales et bijoux.

Le commandant prit des photos et promit à Cassandre de l’informer s’il avait des nouvelles positives du sort de sa voisine.

De retour à la gendarmerie, il étudia toutes les données de l’affaire.
L’étrangleur de Lydie Herlem ne pouvait pas être incriminé puisqu’il était emprisonné.

Néanmoins Florent Delambre décida de lui rendre visite dans sa cellule. En compagnie d’un gardien, l’individu étant considéré dangereux, il interrogea le prisonnier après avoir pris connaissance de son dossier.

Louis Bracq, surnommé l’homme au Borsalino, avait le profil du malfaiteur que Victor Hugo jugeait irrécupérable. Comme le personnage de Montparnasse des Misérables, Louis s’était servi de son élégance et de son charme pour piéger d’innocentes victimes.

C’est ainsi qu’il avait étranglé la pauvre Lydie Herlem qui l’aimait comme le fils qu’elle n’avait pas eu.

Louis Bracq s’était intéressé aux recherches qu’elle entreprenait maladroitement dans le cybercafé qu’ils fréquentaient tous les deux. La chère dame possédait des louis d’or, un héritage légué par une parente et elle cherchait à en connaitre la valeur marchande. Louis l’avait aidée dans ses recherches, apprenant ainsi par ricochets qu’elle possédait un véritable trésor.

Il l’avait accompagnée chez elle un soir prétextant la dangerosité de la rue et étranglée après avoir vu le monceau d’or qu’elle lui avait naïvement montré.

Ne laissant aucune trace derrière lui, il avait fait disparaître les recherches entreprises par la vieille dame au cybercafé de sorte que si on l’avait arrêté et traduit en justice, on ignorait sa motivation.

On avait conclu qu’il avait agi en répondant à une pulsion criminelle et il recevait des soins adaptés.

Il jouait la comédie de l’homme malade avec talent, espérant sortir plus vite de prison et profiter du pécule qu’il avait dissimulé.

Il ne révéla rien au commandant, se montra affable et courtois et resta sur la posture de l’homme agité par des troubles nerveux en voie de guérison.

Florent Delambre eut une impression mitigée mais ne pouvant relier aucun élément à la disparition de la jeune femme recherchée, il referma provisoirement la lucarne Louis Bracq en ayant conscience que des découvertes postérieures pourraient lui offrir un éclairage.