« Écoutez, braves gens, la complainte de Geneviève des
faubourgs. Née sur les pavés de Paris, un soir d’orage, elle a été déposée sur
le parvis d’une église, enveloppée dans un châle de gitane. Ces simples mots
épinglés sur le châle : elle se prénomme Geneviève.
Recueillie par une bourgeoise en mal d’enfant, Geneviève a
reçu une bonne éducation et sans doute aurait-elle pu prétendre à exercer une
profession reconnue si le goût de l’aventure et de la bagarre pour défendre les
orphelins ne lui était pas ancré dans une âme vagabonde, à l’image de sa
naissance.
Voyous, petites frappes, malfrats, graine d’assassins,
tremblez si Geneviève se trouve sur votre chemin car elle vous infligera une
sévère correction si vous vous attaquez à plus faible que vous ».
Déroulant sa complainte au son d’un orgue de barbarie, un
jeune homme dont la taille, les cheveux bouclés, le regard sombre et lumineux à
la fois n’étaient pas sans rappeler les caractéristiques de Mouloudji, charmait
son auditoire en psalmodiant ses mots comme autant de fleurs et les pièces
tombaient dans le béret qu’il avait placé au pied de son instrument.
Geneviève glissa un billet et sourit hardiment à l’artiste
qui ne sembla pas la reconnaître.
Charmée par ce moment d’émotion, Geneviève revint à la maison
transformée depuis peu en salon de thé.
« Je crois avoir trouvé une attraction qui nous ramènera
du monde dit-elle à Marguerite mais il faut que je peaufine ce projet »
puis elle se mit gaiement au travail.
Elles avaient des habitués. Après avoir bu à petites gorgées
du thé à la bergamote ou à la rose et dégusté les pâtisseries assorties, cornes
de gazelle, gâteaux au miel, pets de nonne, merveilles et autres gâteaux
traditionnels, les clients devenus des amis, jouaient aux échecs ou à des jeux
de société associant la culture, le goût de l’énigme et l’amour des mots.
Les jours suivant la découverte de l’artiste, Geneviève
s’ingénia à le retrouver afin de lui proposer un cachet destiné à un spectacle
formel et quotidien.
En arpentant méthodiquement les rues et en jetant un œil sur
les cafés, elle finit par le trouver.
Il chantait dans un bistrot populaire « Chez
Emile » et sa romance de Geneviève des faubourgs s’était enrichie de
couplets exotiques.
La jeune fille s’assit à une table, commanda un cappuccino et
se laissa bercer par la voix du chanteur.
C’était assez désopilant d’entendre sa propre vie se dérouler
à la manière d’une geste populaire.
Elle songea alors qu’elle demanderait au jeune homme de
remplacer le prénom de Geneviève par celui de Guenièvre, l’héroïne de la Table
Ronde.
Lorsque le jeune homme eut terminé son tour de chant, il
passa entre les tables, son chapeau à la main.
Les pièces sonnaient mais comme la première fois, Geneviève
se fendit d’un beau billet et elle adressa une œillade à l’artiste, l’engageant
à venir la rejoindre, son tour de table achevé.
Mario accepta la proposition avec enthousiasme car il n’était
pas insensible au charme de l’héroïne de sa chanson.
Geneviève lui dit alors que son prénom était Guenièvre et
qu’elle souhaitait l’engager dans le salon de thé qu’elle partageait avec une
amie.
« Si elle est aussi belle que vous, je suis votre
homme » dit Mario en souriant puis il proposa à la jeune femme de se prénommer
Lancelot, nom d’artiste pour s’harmoniser avec celui de Guenièvre.
Guenièvre, ainsi la nommerons nous désormais pour ne pas la
confondre avec l’héroïne de la romance, lui dit en souriant que son amie était
septuagénaire mais qu’elle faisait de délicieuses pâtisseries.
« Va pour Lancelot mais juste le temps de la chanson
car je vous signale au passage qu’il n’y a pas de Roi Arthur dans mon
univers ».
Lancelot n’ayant pas de logement fixe, Guenièvre lui proposa
de vivre dans la maison de Marguerite.
« De cette manière, vous serez à pied d’œuvre pour vos
tours de chant. Vous aurez le gîte et le couvert en plus du cachet dont nous
débattrons demain après une bonne nuit de repos ».
Ils devisèrent gaiement en chemin et Marguerite accueillit
Mario comme un fils.
« Le bonheur est assuré » dit-elle en souriant et
après avoir soupé avec entrain, ils allèrent se coucher pour se lever le
lendemain frais et dispos.