Des cygnes se mirent à chanter le
jour où la reine Phoebe disparut. Elle était partie, comme à l’accoutumée, pour
se promener et cueillir des fleurs des champs, écouter des chants d’oiseaux
pour créer des poèmes venus du cœur.
On ne retrouva d’elle qu’une
chaussure, comme dans le conte de Cendrillon mais son entourage était formel,
aucun prince ne gravitait dans la cour de ses habitués.
Ce qui parut inquiétant aux yeux
d’aurore, sa dame de compagnie, c’est que l’on trouva dans un buisson son
carnet, celui où elle notait ses idées fugitives, craignant qu’elles ne
s’évaporent avec le vent.
Ce jour-là, elle avait inscrit le
mot « Mélancolie » et elle avait commencé un poème où intervenait
une actrice qui cherchait la pièce sacrée qui la propulserait au niveau de
Sarah Bernhardt.
Elle a peut-être rencontré une
personne qui lui a inspiré cette trame romanesque et théâtrale dit le prince Eugène,
secrètement amoureux de la reine, cherchant sans doute à se rassurer.
Il se maudit, une fois de plus,
de ne pas avoir avoué sa flamme : si j’étais son mari, se dit-il, je lui
interdirais cette promenade en solitaire car Dieu sait quelles mauvaises
rencontres on peut y faire !
On mit des chiens sur sa piste et
ces derniers s’arrêtèrent près d’une rivière qui serpentait parmi les saules.
Le prince Andréa qui était un
admirateur de la reine tout en ayant un regard complaisant sur toutes les
jolies personnes qu’il rencontrait, aperçut un indice révélateur du passage de
la reine. Son châle reposait près d’un buisson d’églantines. Or, la reine ne
s’en séparait jamais.
Un page qui avait l’habitude de
se promener près de la rivière, y donnant rendez-vous à de jolies soubrettes,
remarqua qu’une barque qui était toujours amarrée près du buisson d’églantines
avait disparu.
Elle sera certainement partie à
bord de cet esquif dit le prince Eugène. Mais était-elle seule et pour aller
où ?
Le majordome de la reine suggéra
que l’on fasse venir une barque avant la nuit et que l’on entreprenne des
recherches.
Une barge qui servait à
transporter des barriques de vin de Cahors que l’on servait à la cour, des sacs
de farine de blé et de seigle, des coupons de tissu et de soieries, fit
l’affaire.
On emporta des flambeaux pour le
cas où la nuit envelopperait de ténèbres le fil d’argent de la rivière.
L’un des plus fidèles limiers de
la reine faisait partie de l’équipe. Le châle lui serait confié en temps utile.
La rivière se scindait en deux
bras et la chance voulut que sur l’une des bifurcations, apparaisse la barque
des origines.
Ralf, le chien danois reconnu
pour son flair aboya positivement pour signifier que la reine avait bien pris
l’embarcation.
La barge amarrée, la petite
troupe suivit la piste de Ralf et ils arrivèrent bientôt aux abords d’un
château qui leur sembla à l’abandon.
Le prince Eugène sonna du cor
afin d’avertir le maître des lieux de leur présence.
Mais ce fut la reine elle-même
qui apparut sur le perron, un perroquet bleu sur l’épaule.
Elle les fit entrer dans une
grande salle où flambait un bon feu.
« Vous nous avez fait peur,
Phoebe » dit Andréa avec une pointe de reproche. Mais quelle ne fut leur
surprise d’entendre la reine répliquer de cette étrange manière : «
Mais qui êtes-vous et pourquoi m’appelez-vous Phoebe ? On me nomme
Eglantine et je suis la maîtresse des lieux.
Madame ne me reconnaît donc pas
dit le majordome et sur ce, il laissa échapper quelques larmes. Il avait veillé
sur la reine depuis son enfance et il éprouvait pour elle des sentiments quasi
paternels.
Reconnaissez-vous votre châle
risqua le page…et votre carnet dit sa dame de compagnie avec le mot Mélancolie
écrit sur l’une des dernières pages » ?
Le mot Mélancolie sembla frapper
la reine au cœur, sa dame de compagnie lui fit respirer de l’essence de rose
qu’elle renouvelait chaque jour dans un flacon précieux.
Reprenant ses esprits, la reine
Phoebe réalisa qu’elle avait été victime d’un enchantement.
L’enchanteur n’était autre que le
génie de la rivière.
Voyant que le sortilège avait
pris fin, il prit le parti d’apparaitre au grand jour et de reconnaître sa
défaite.
« J’ai été vaincu par un
mot dit-il plaisamment. Ne m’en veuillez pas mes amis. Votre reine est si belle
que j’ai usé de tout mon pouvoir d’enchanteur pour l’emmener dans ce château
qui n’est pas si triste qu’il paraît ».
Il frappa le sol du pied et fit
jaillir la lumière de lustres étincelants.
Une table richement ornée de
linge brodé, de coupes de fruits et de fleurs, de vaisselle fine et de verres
de cristal fut rapidement chargée de soupières au fumet gourmand, de tourtes
aux pigeonneaux et à la sauce riche en madère et en champignons des bois,
offrit à tous le réconfort d’un repas de fête.
Ballotines de volaille, agneau
rôti et tajines de légumes fleurant bon le safran et les quatre épices
poursuivaient la ronde amandine des plats venus d’orient et des cours royales.
Un gâteau cuit à la broche et une
pyramide de choux à la crème pralinée terminèrent ces agapes de retrouvailles.
Après une bonne nuit de repos et
un petit déjeuner à la hauteur du dîner de la veille, les hôtes prirent la
route du retour.
Pour se faire pardonner son
enlèvement d’amour, le génie de la rivière mit à leur disposition une barque
spacieuse protégée par un dais.
Il offrit des pierreries à la
reine et des bijoux précieux dont un collier de perles et de diamants.
Chacun reçut un cadeau
personnalisé et tout le monde reprit la route du bonheur, emportant le souvenir
d’un génie des eaux devenu un précieux ami.
Le prince Eugène se jura de faire
sa demande en mariage mais il jugea qu’il faudrait à la reine un temps de pause
pour oublier le génie qui était, à tout prendre, un être séduisant et charmant.
La reine Phoebe ne s’éloigna plus
de son domaine et elle écrivit un beau roman qui firent les délices de ses
sujets. Les enfants interprétèrent des épisodes sous forme théâtrale lors des
fêtes scolaires.
Le chant des cygnes inspira une
symphonie au prince Eugène qui trouva ainsi, par le biais d’une belle
partition, le moyen de traduire l’amour profond qu’il éprouvait pour la reine.
Parallèlement, le prince Andréa
déclara sa flamme à une demoiselle d’honneur de la reine à qui il jura
fidélité.
Quant au génie des eaux, il fit
parvenir une corbeille d’objets précieux en jade, or et cristal.
Près du buisson d’églantines
jaillit une fontaine et chacun put venir s’y rafraîchir à loisir.
On célébra les mariages de
manière romantique et le royaume trouva un équilibre harmonieux et féerique,
digne de la rencontre d’un génie et d’une reine éprise de poésie.