samedi 27 juin 2026

Parenthèse britannique

 


Angèle se plia aux coutumes britanniques au point de respecter le rituel du thé accompagné de scones à cinq heures. Les anglaises portaient des chapeaux beaucoup plus fantaisistes que ceux des parisiennes ; la jeune femme put ainsi donner libre cours à sa touche originale. Son prénom devint une marque. Elle n’avait pas sa pareille pour trouver la fleur ou la plume voire le fruit qui métamorphosaient un chapeau élégant en création féerique.

Elle s’exprimait couramment en anglais avec un accent parisien qui ferait dire d’elle, bien des années plus tard, lors d’un séjour aux USA qu’elle parlait comme Maurice Chevalier.

Elle essayait d’oublier sa déconvenue amoureuse, mortellement blessée d’avoir été rejetée par une famille au simple motif de son origine.

Elle était née coupable, c’est ce qu’on avait voulu lui signifier en prétendant que son entrée dans la famille Manet serait la cause du déshonneur.

A Londres, certains messieurs de la city soulevaient leur chapeau à son passage sur les boulevards mais elle passait son chemin : une déception lui suffisait.

Un jour cependant, Paul vint la chercher à la boutique au moment où elle franchissait le seuil.

«  Avez-vous eu recours aux services de Sherlock Holmes ?

Je constate, ma chère, que vous êtes anglaise à présent puisque l’humour vous a gagnée ».

Ces phrases anodines dégelèrent l’atmosphère.

Paul invita Angèle à prendre le thé dans le bar de son hôtel. Ils purent ainsi échanger quelques mots plus intimes.

Paul ne parvenait pas à convaincre ses parents et son irréductible sœur de l’importance qu’avait Angèle dans sa vie.

Il n’avait pas le courage de rompre avec une famille qui avait des œillères au nom ridicule d’un honneur mal placé.

En écoutant l’homme de sa vie, Angèle n’avait pas l’esprit de la répartie ; elle demeurait silencieuse, navrée du rejet persistant de sa personne.

Finalement, Paul osa lui présenter une solution : ils vivraient maritalement en se passant du mariage civil et religieux.

«  Je n’aimerai que vous » lui dit-il avec conviction.

Le rouge de la honte sur le front, Angèle accepta la proposition de son soupirant car il était évident que, de son côté, elle ne pouvait pas vivre sans lui.

Elle quitta la jolie boutique anglaise où sa réputation de créatrice exceptionnelle ferait long feu et franchit la Manche au bras de son éternel fiancé.

Brigitte des merveilles

 




Non loin de Paimpont où Bianca avait prospéré avec sa boutique nommée L’ Ame de Brocéliande, vivait une jeune femme au prénom celte, Brigitte. Elle habitait une longère rénovée comprenant des pièces réservées à la cuisine ; il y avait notamment un four à l’ancienne qui permettait de cuire le pain, des pâtisseries régionales et des terrines de gibier et de volailles.

Brigitte était romancière et elle aimait exploiter le cycle arthurien et les légendes populaires pour créer des personnages et nouer des intrigues qu’elle voulait palpitantes.

Yvan de Sainte-Croix était son héros. Brigitte souhaitait lui offrir une aventure digne d’être contée le soir à la veillée. C’est pourquoi, en panne d’idées fraîches, elle prit sa canne de marche et se dirigea vers la forêt.

Près du tombeau de Merlin où elle se recueillit longtemps, admirant la vigueur du houx qui l’abritait et la prolifération de bouquets de bruyère déposés comme des offrandes par des pèlerins, un magnifique cerf Dix Cors lui apparut.

Il semblait vouloir qu’elle le suive, ce qu’elle fit bien volontiers, ce cerf faisant partie de la geste arthurienne.

Après une longue marche dans les sous-bois, ils arrivèrent dans une clairière où se trouvait une jolie chaumière entourée de rosiers en fleurs.

Le cerf disparut, laissant Brigitte activer le heurtoir ouvragé de la porte de chêne.

La porte s’ouvrit et un rayon de soleil irisa la robe bleue d’une petite fille au sourire angélique.

«  Entrez, Brigitte ! Votre venue nous a été annoncée car ma nounou est médium et elle comprend le langage des animaux. On m’appelle Alice ».

Alice conduisit Brigitte dans une pièce d’apparat où une table était dressée et ornée d’un service à thé. Nounou, en costume breton et coiffe bigoudène d’une belle hauteur servit le thé qu’elle agrémenta de crêpes savoureuses, nappées de miel ou de gelée de groseilles .

La collation venait de s’ achever lorsqu’un chevalier entra :

«  Hola, Dame Perrine, qu’on m’apporte une terrine de pâté, des ravioles de viande et des côtes d’agneau grillées au feu de bois !

Dame Brigitte, je vous salue et vous prie de recevoir mes hommages avec cette écharpe de soie brodée et bordée d’hermine et de roses d’or. Je suis le chevalier Yvan de Sainte Croix pour vous servir ! Portez cette écharpe pour l’amour de moi lors du prochain tournoi ».

Brigitte acquiesça en souriant et tint compagnie au chevalier qui dévorait les plats apportés par Perrine.

Notre héroïne se demandait si elle n’était pas entrée à son insu dans un livre similaire au Monde de Sophie, ce roman philosophique où évoluait une adolescente qui s’avérait être un avatar dont la mission consistait à offrir sous une forme idyllique les arcanes de la pensée.

Je me trouve certainement enfermée dans un roman de chevalerie se dit-elle et il n’est pas impossible que j’aperçoive prochainement Yvain le chevalier au lion ou Perceval le Gallois.

Elle ferma un instant les yeux et se retrouva dans la chambre de sa longère, un petit sac brodé à la main contenant une douzaine de crêpes et la fabuleuse écharpe offerte par le chevalier lors de son escapade dans  la forêt.

L’aventure continue pensa-t-elle et elle s’endormit, fourbue par les péripéties de son voyage.

Le tournoi des amours

 

 

 


Le jour du tournoi, le soleil était au rendez-vous et faisait briller l’or des bijoux et l’acier cuivré des boucliers et des heaumes des chevaliers.

Les concurrents se présentèrent, déclinant leur identité. Les chevaliers dont la candidature avait été retenue tirèrent au sort leur ordre de passage.

Parmi eux, un chevalier se distinguait par sa haute taille et son doux regard de myosotis ; Geoffroy de Hautecombe était veuf et père de trois petites filles. Sa femme était morte lors de son dernier accouchement ainsi que l’enfant qu’elle portait, un petit garçon.

L’époux malheureux avait porté le deuil, pleurant dans la lande afin d’épargner Myriam, Héloïse et Viviane, les petites orphelines.

Le temps s’était écoulé et au terme de trois longues années de deuil et de larmes, le chevalier réalisa que ses filles avaient besoin d’une mère.

Espérant qu’une nouvelle épouse lui donnerait la joie d’avoir un héritier, il s’inscrivit au tournoi, décidé à emporter la palme qui lui offrirait le chemin du cœur de la jeune duchesse Framboise des bois, l’enjeu des combats.

Presque certain de gagner tant son habileté dans le maniement des armes était exceptionnelle, il avait fait construire dans ses jardins un pavillon d’amour au cœur d’une magnifique roseraie dotée d’une volière et d’une fontaine entourée de citronniers et d’orangers près d’un banc niché dans une plantation de jasmin.

Un autre chevalier, Guillaume de Ventadour, était d’égale prestance. Son projet était différent. Il aimait les femmes et la conquête d’une beauté convoitée piquait son orgueil. Son désir d’aventure l’emportait sur tout autre souhait.

Et puis, il y avait un tout jeune homme, un adolescent dont l’adoubement était récent ; Emmanuel du Hainaut avait dans le regard l’immensité céleste qui abritait son cœur. Sa bravoure fascinait son entourage et plusieurs seigneurs se disputaient son allégeance. Emmanuel du Hainaut voulait vivre une grande histoire d’amour et la jolie Framboise des bois promettait les joutes courtoises dont il rêvait.

Le tirage au sort voulut que Geoffroy de Hautecombe et Emmanuel du Hainaut s’affrontent.

Philae laissa tomber son mouchoir brodé pour signaler le début du combat ; Emmanuel s’en empara prestement, en orna sa lance et après un regard appuyé à Framboise, il s’élança dans le champ de lice, l’espoir au cœur.