vendredi 5 juin 2026

Le bal aux fleurs d'orangers

 

 

 


Anastasia de Wallonie fit planter des orangers dans l’allée qui menait à la salle de bal et elle les choisit de taille suffisante pour porter des fruits. Des lanternes vénitiennes attendaient le grand jour pour que les cochers puissent conduire leur attelage avec précision.

Elle lança les invitations un mois avant les festivités ; de cette manière, elle était sûre de toucher le plus grand nombre du gotha des célébrités.

Redoutant la présence d’intrus qui pourraient gâcher la fête, elle forma des maîtres louvetiers pour identifier et chasser les fauteurs de troubles avant qu’ils ne passent à l’action.

Ces précautions prises, Anastasia conçut le menu du buffet qui serait mis à la disposition des invités.

Boissons fruitées, mignardises, canapés sucrés et salés, terrines, salades composées et croquembouches alternant avec des coupes de fruits coupés en dés satisferaient les danseurs en quête de rafraîchissements et de réconfort gastronomique. Hure de sangliers, poulets en gelée, méchoui d’agneau et cochons de lait farcis seraient présentés à des personnes heureuses de satisfaire leur appétit ; une mise en coupe de caviar et des plateaux de fruits de mer conclurent ce régal gustatif.

Lorsque l’orchestre attaqua la première valse, Anastasia pria Jean des Merveilles d’ouvrir le bal à son bras. Elle lui devait cet honneur en remerciement du fait qu’il lui avait sauvé la vie en tuant la vouivre au bord de l’étang où elle se trouvait seule bien imprudemment.

Ils formaient un très beau couple et au signal donné par le Premier Violon, les danseurs envahirent la piste.

Les escarpins de la duchesse produisaient leur effet magique : elle effleurait la piste, semblant voler à la manière d’une abeille.

Soudain, les maîtres louveteaux furent avertis de la présence d’un potentiel  danger à la venue tardive d’un invité porteur d’une invitation apparemment en bonne et due forme.

Son identité Lancelot de la Forêt Noire donna lieu à des investigations.

Tout le monde connaissait Lancelot du Lac mais un Lancelot de la Forêt Noire prêtait au doute.

Sa tenue, justaucorps, culottes et bas de soie noir pailletés d’or était originale et flamboyait.

Chacun remarqua surtout son regard émeraude. Jean des Merveilles s’assura que les émeraudes de la vouivre étaient toujours en place dans le bloc de cristal, redoutant une métamorphose du dragon lacustre.

Lancelot de la Forêt Noire traversa la salle dans un jaillissement d’étoiles et s’inclina face à la duchesse pour l’inviter à danser.

Anastasia de Wallonie vainquit l’émotion qui s’était emparée d’elle à la vue de ce regard et se laissa emporter dans une valse vertigineuse.

Les escarpins magiques

 

 

 


On traita la dépouille  de la vouivre avec beaucoup de précautions tant on redoutait la facilité avec laquelle ce dragon lacustre pouvait renaître de ses cendres.

Les émeraudes de ses yeux furent ôtées et placées dans un reliquaire. Le tanneur mit des gants renforcés de cuir pour façonner des escarpins de bal. Il s’y employa avec tout son talent et lorsque la paire fut prête, on demanda à une rosière de procéder à un essayage.

S’il reste encore une once de maléfice dans cette peau de serpent pensa-t-on, elle sera neutralisée par la virginale pureté de la jeune fille.

Amélia, la rosière, se prêta à l’essayage de bonne grâce car elle éprouvait de l’affection pour la duchesse qui l’avait couronnée l’été précédent.

L’essai fut concluant à ceci près que les escarpins  semblaient glisser sur le parquet d’une scène de bal avec une virtuosité féerique.

On attendit quelques jours afin de s’assurer que les pieds d’ Amélia n’avaient subi aucun dommage puis Jean des Merveilles demanda une audience à la duchesse afin de lui présenter le cadeau promis.

Jean se fit accompagner par Amélia car il souhaitait mettre en valeur le test auquel elle s’était soumis.

Anastasia de Wallonie fut touchée par ce geste et elle promit une couronne de roses d’or à la jeune fille pour marquer sa reconnaissance.

Elle demanda à son chef d’orchestre d’improviser une valse dans la salle de bal.

Jean devint son cavalier et ils exécutèrent un pas de danse si merveilleux que le peintre du palais croqua plusieurs esquisses pour peindre une scène de bal légendaire.

Enchanté par cette prestation, le couple se rafraîchit ; une citronnade et des muffins leur rendirent de l’essor.

La duchesse prêta son carrosse pour que son bienfaiteur et sa protégée rentrent chez eux sous bonne escorte et elle leur promit une invitation pour son prochain bal.

«  Je vous ferai parvenir une toilette digne de votre vertu » dit-elle à Amélia en l’embrassant.

Les obligés de la duchesse rentrèrent chez eux, des étoiles dans les yeux.

Anastasia rangea précieusement les escarpins magiques, fit porter une bourse d’or au tanneur et elle se promit  de ne sortir les souliers que le soir d’un bal qu’elle voulait grandiose.

La princesse Stella

 

 



Dans un royaume insulaire vivait une princesse dont le plaisir consistait à courir sur la grève, les pieds nus.

Stella portait bien son prénom tant elle aimait admirer les étoiles, au soleil couchant.

Elle évitait les étoiles de mer, urticantes et défensives lorsque les vagues les avaient déposées sur le sable mouillé.

Elle emportait souvent un panier repas contenant des gougères au fromage de chèvre, des tranches de pain bis tartinées de tapenade ou de confitures ainsi qu’une gourde de boisson aromatisée au sirop de fruits.

Son repas achevé, Stella cherchait les fruits de mer accessibles sur la plage et les nettoyait avant de les placer dans un sac isotherme destiné à préserver la fraîcheur.

Un soir, alors qu’elle s’apprêtait à remonter vers son hacienda solaire, un galop de cheval retentit aux abords de sa crique et elle vit émerger d’une dune un superbe cavalier qui montait un alezan, à l’indienne, sans étriers et pieds nus, comme elle.

Arrivé à sa hauteur, le cavalier descendit de sa monture d’un mouvement digne d’un apache et ploya le genou face à la princesse pour lui baiser la main.

Les jeunes gens échangèrent ensuite des propos anodins et Stella céda aux lois de l’hospitalité qui étaient en vigueur dans son royaume.

Le prince Marin de Noblecourt reçut l’invitation avec une joie mesurée par la bienséance et tous deux se dirigèrent vers le palais d’été de la princesse.

Le prince découvrit une habitation conçue pour bénéficier des effets du soleil.

Les jeunes gens prirent place dans des fauteuils Emmanuelle et se servirent de bouchées gourmandes placées sur un guéridon.

De la citronnade les rafraîchit et pour adoucir les effets nuisibles causés par le sable, des bains parfumés suivis d’onguents adoucissants furent offerts à leurs pieds irrités.

Ensuite, Stella conduisit elle-même le prince à sa suite, décorée et aménagée avec soin puis ils se séparèrent jusqu’au lendemain.

L’alezan Orion jouissait des soins dispensés par un palefrenier et il rejoignit son maître dans le pays des rêves.

Le lendemain et les jours suivants, Stella et Marin développèrent une belle amitié qui devint un manteau royal fleurdelisé qui les conduisit à envisager un avenir commun.

Alors que leur idylle était au beau fixe, Stella s’enhardit jusqu’à lui poser une question qui lui brûlait les lèvres depuis le début de leur rencontre :

«  D’où venez-vous, cher ami » lui demanda-t-elle d’un ton aussi léger que possible au vu des circonstances.

«  J’attendais cette question depuis si longtemps, chère Stella qu’à présent, je peine à vous répondre.

J’ai l’impression d’avoir toujours vécu à vos côtés et vous êtes tout pour moi à présent, une future épouse si vous le souhaitez, une enfant que je porterai toujours dans mon cœur et une mère aimante puisque j’ai perdu la mienne lors de ma naissance ».

Des anges passèrent et les deux amants tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

Pour la première fois, Stella emmena son prince dans le palais de ses ancêtres qui étincelait sous le cristal et les dorures.

Les préparatifs nuptiaux allèrent bon train et l’on vit arriver, à bord de voiliers, des dames aux têtes couronnées et des gentilshommes portant l’épée et des vêtements chamarrés.

« Vous voyez, ma mie, murmura le prince Marin à l’oreille de sa promise, vous avez eu raison de me faire confiance et de m’avoir donné votre amour sans la contrepartie d’un titre que, du reste, je possède ».

Et tous deux se jurèrent à nouveau un éternel amour et ils prirent la décision de se chausser dorénavant car il leur serait difficile d’être pris au sérieux par leurs sujets s’ils restaient pieds nus !