dimanche 19 avril 2026

Les moulins du bonheur

 

 


Ils ont revêtu leur tenue couleur de blé d’or, les meuniers, pour fabriquer la plus belle des farines, fine et blanche.

Après la mise en sac, cet élément du bonheur, simple et vrai, s’est implanté chez les boulangers-pâtissiers pour la fabrication de pains craquants, aux mille formes et la réalisation de pâtisseries en tout genre pour séduire les coquettes, palets de dame, macarons, tartelettes aux fruits de saison, religieuses et tant de succulentes préparations gourmandes qui apportent un plaisir partagé par tant de gourmets.

Chaque jolie femme a son boulanger comme l’on a une couturière ou un coiffeur et les enfants adorent façonner des pâtons en pétrissant de leurs petites mains ces amalgames de farine, d’eau et de levain qui deviendront des anneaux ou des fougasses étoilées d’anis et parfumées à la fleur d’oranger.

Des bouquets de bleuets et de pâquerettes ainsi que des bottes de lavande et de pastel s’épanouissent dans des jarres ou dans des vases de grès, parfois aussi de cristal, jetant une note claire et parfumée qui rend l’or initial du blé plus lumineux et plus essentiel.

Lors des feux de la Saint-Jean, meuniers, boulangers, pâtissiers, se font un devoir de sauter le plus haut possible afin d’éblouir une jeune fille à la recherche d’un mari au cœur d’or et au bras vigoureux.

Jeanne, Madelon, Agnès, Sophie, Monique, Geneviève et d’autres beautés ont revêtu leur plus belle robe et ont croisé une étoffe précieuse sur leur poitrine.

Jadis, des dames de la haute société portaient des mouches et en plaçant ces minuscules pastilles de taffetas, elles annonçaient leurs intentions.

Il y avait la discrète, le « suivez-moi jeune homme » , le « cœur à prendre » et tout un arsenal de messages qui attiraient le regard des messieurs.

La manière de tenir un éventail et de s’en servir, de façon mutine, coquine ou réservée en disait long sur la dame qui manipulait ce bijou des bonnes manières, parfois fort utile, tout simplement, lors des grandes chaleurs.

Que revienne le temps des moulins du bonheur qui tournent au gré du vent, dans un paysage où abondent les tulipes, les canaux et les ateliers de peintres qui captent la lumière à la manière d’un Vermeer de Delft !

Les princes de l'ombre

 



Ils surgissent avec la vivacité du poète qui hume le vent et décrit les nuages or ce n'est pas un livre ou un carnet qu'ils ont dans leur poche mais un couteau à cran d'arrêt luisant sous la lune, les princes de l'ombre !
Malheur à celles qu'ils croisent sur leur chemin car avec un compliment de quatre sous, ils les feront crier de joie, de plaisir puis de douleur si aisément qu'elles se demanderont ensuite si elles n'ont pas vécu dans l'illusion de ce drame au quotidien.
Mises sur le pavé avec une tape sur les fesses qui se veut la marque du maître, ahuries, hébétées, elles tâcheront d'aguicher un homme, n'importe lequel, vieux, jeune, voire infirme pourvu qu'il lui donne de l'argent.
Sans ces billets, elles seront punies, battues, flétries, caressées à la pointe du couteau pour leur apprendre à vivre et à mieux se comporter pour se faire aimer.
Afin d'échapper à la punition suprême, l'abattage, elles rivaliseront de coquetterie, apprendront des postures obscènes, se régaleront de champagne et de chocolat pour repartir vaillamment au combat.
pendant ce temps, les princes de l'ombre rentreront chez eux mais avant de franchir le seuil de leur belle demeure cossue où les attend une femme aimante et douce, ils se changeront dans l'un de ces appartements destinés aux joutes d'amours barbares et en ressortiront, vêtus avec élégance, un camélia à la boutonnière;
Plus de bottes qui glissent sur les pavés à la façon de serpents mais des chaussures de mondain embourgeoisé.
Ils passeront une excellente soirée, dormiront comme des princes, vivront une belle journée apaisée tandis que les créatures de la rue dormiront quelques heures dans un bouge puis compteront l'argent gagné avec angoisse.
Méfiez-vous, jeunes filles, des princes de la nuit car leur sourire est trompeur et leur beauté cache d'obscurs dragons prêts à cracher le feu.

samedi 18 avril 2026

La poupée de Célia

 

 


Cerise jugea préférable de ne pas exposer Célia, peut-être recherchée par des malfrats, en l’emmenant dans les bois. Elle fit appel à une nourrice, présentant l’enfant comme une nièce en vacances.

Pour paraître crédible, elle acheta une valise censée appartenir à la petite fille, lui constitua un joli trousseau, des accessoires de toilette, des livres, des albums de coloriage et une boite de crayons Caran d’ Ache.

Elle lui offrit une magnifique poupée qui fut tout de suite adoptée par sa petite maman.

Cerise se rendait dans les bois en visite-éclair, juste le temps de cueillir des fleurs pour ses compositions et de ramasser les merveilles destinées à ses plats gourmands.

Célia ne quittait pas sa poupée, lui racontant des histoires. Elle se servit d’un carnet à dessins et dessina une jolie maison et deux silhouettes, un couple, vraisemblablement ses parents. Un aigle noir, en haut de la feuille semblait prêt à fondre sur la paisible  existence d’une famille vouée au bonheur.

 Célia s’était représentée au bas de la feuille, à droite, en costume de fée. Elle brandissait une baguette magique, espérant neutraliser l’aigle noir.

Cerise encadra le dessin, insérant des églantines et du laurier sous le verre bleuté. Cette petite a un talent précoce se dit-elle et elle se promit de parfaire son éducation artistique en l’associant à ses travaux. Elle broda un tablier de lin que l’enfant revêtait pour participer aux réalisations culinaires.

Elle écossait des petits pois, équeutait des haricots et effeuillait des plantes aromatiques.

La cuisine embaumait le thym, le romarin, le basilic, les fleurs comestibles qui sublimaient un plat joliment dressé.

Cerise excellait dans la préparation de gelées ; l’une d’elles, au romarin, faisait fureur et s’arrachait sur les marchés où elle exposait ses productions.

Célia donnait des notions de cuisine à sa poupée Aurore, reproduisant ainsi les gestes du quotidien.

La venue d’un voyageur discret et vêtu de noir, une grande cicatrice balafrant son visage, défraya la chronique des villageois et rappela à Cerise qu’un danger pouvait s’abattre sur l’enfant qu’elle s’était juré de protéger.

Elle redoubla de prudence, se fit accompagner par un ami fidèle réputé pour son art défensif du combat et doubla le service de la nourrice par la présence de son ami d’enfance Aurélien, toujours prêt à lui rendre service.

Cependant, au retour d’une courte escapade dans les bois, elle fut frappée en entrant chez elle par une odeur de camphre. Aurélien et la nourrice étaient endormis, vraisemblablement victimes d’un tampon au chloroforme et Célia avait disparu.

Elle n’était pas partie de son plein gré car Aurore la poupée dont elle ne se séparait jamais gisait tristement sur le sol.

Philippe, son garde du corps, pensa se servir du flair d’un chien dressé pour suivre la trace de l’enfant.

Le voyageur vêtu de noir avait réglé sa note à l’auberge où il résidait, prétextant un imprévu familial pour interrompre son séjour.

Un autre chien s’imprégna des odeurs de la chambre du voyageur pour remonter une autre suite et voir s’il y avait une concordance.

Cette vérification faite, les deux amis suivirent les chiens qui les conduisirent dans les bois. Ils s’arrêtèrent près d’une rivière ; les détectives amateurs déduisirent de cet arrêt que le ravisseur et l’enfant avaient traversé la rivière.

«  Rentrons à présent dit Philippe. Je vais vous héberger chez moi tandis que la gendarmerie que vous informerez procèdera aux constats d’usage ».

Ainsi fut fait : Cerise espéra fortement que les forces du maintien de l’ordre mettraient la main sur le ravisseur et ramèneraient l’enfant saine et sauve.