mercredi 2 septembre 2026

Le prince de Marrakech

 


Près des jardins de la Ménara, à Marrakech, vivait un prince qui sortait peu de son palais. La rumeur voulait qu’il soit désespérément amoureux d’une femme qui se refusait à lui ; De ce fait, le prince Farid mangeait peu, attendait la tombée du soir pour se promener dans son pavillon d’amour construit à la mode persane afin d’y recevoir dignement l’élue de son cœur si elle daignait répondre à ses invitations.

De son côté, la princesse Roxane menait une vie paisible, lisant et écrivant la plupart du temps. Elle se livrait également de travaux de broderie qui lui permettaient de vivre avec une certaine aisance : sa famille était ruinée du fait que le jeu s’était emparé de nombreuses personnes. Cette addiction avait eu pour conséquence une perte d’argent si colossale qu’il avait fallu vendre de nombreux biens pour réduire les dettes de jeu qui s’étaient accumulées au fil du temps.

Roxane avait un sens aigu de l’honneur c’est pourquoi elle repoussait poliment mais fermement les avances du prince Farid qui se mourait d’amour pour elle.

Elle ne voulait pas lui apporter en dot le reliquat des dettes familiales qui s’avérait fort élevé. Ce ne sont pas mes travaux d’aiguille qui vont effacer cette ardoise honteuse pensait-elle. Du moins avait-elle trouvé le moyen de vivre confortablement dans le petit Riad hypothéqué que son père avait pu sauver du désastre.

Le soir, Roxane aimait respirer le parfum des citronniers et des orangers qui ornaient le patio où murmurait une fontaine.

Un soir, alors qu’elle fermait les yeux et composait une strophe dédiée à la nymphe des eaux, une petite voix se fit entendre.

«  Roxane, ma douce, je connais un moyen pour que la fortune te soit rendue. Demain, au coucher du soleil, rends-toi dans la palmeraie. En chemin, tu trouveras un plan et une pelle. Creuse à l’endroit indiqué et un coffre d’or et de pierreries s’offrira à toi. L’honneur de ta famille sera enfin lavé ».

La journée parut longue à la jeune fille qui se piqua plusieurs fois le doigt en brodant tant ses nerfs étaient à vif.

Elle revêtit un caftan de soie incrusté de perles, s’enveloppa dans une djellaba noire et se mit en chemin, babouches souples aux pieds, pour la palmeraie.

Elle trouva le plan au pied d’un arbre cerclé de pierres rondes, fit trente pas vers le nord et creusa à l’aide de la pelle posée sur un palmier dattier.

Comme prévu, un coffre apparut mais au moment où elle s’efforçait de l’ouvrir, un bruit de calèche se fit entendre.

Roxane se cacha derrière l’arbre et découvrit avec surprise que l’occupant de la calèche n’était autre que le prince Farid.

Le prince descendit  de calèche, contourna l’arbre et s’agenouilla respectueusement près de sa dame d’amour.

«  Roxane, ma bien aimée, ne tremblez pas car je ne vous veux aucun mal. Devenez ma femme et je vous chérirai toute ma vie. Un esprit s’est adressé à moi hier soir alors que je respirais le parfum d’une rose que mon jardinier a créée pour vous, Rose d’amour, la bien nommée. Cet être féerique m’a conseillé de venir dans la palmeraie ajoutant qu’il y allait de mon bonheur ».

Frappée par la concordance de ces messages surnaturels, Roxane abandonna toute résistance et conta à son tour la révélation de la soirée précédente.

D’un commun accord, ils ouvrirent le coffre et furent éblouis par son contenu : louis d’or, rubis, émeraudes, diamants et perles y figuraient en abondance.

Il y avait de quoi éponger la fameuse dette et acheter de belles propriétés.

«  Plus rien ne s’opposera à notre union dit le prince Farid avec infiniment de tendresse. Je vous aurais épousée démunie de toute fortune mais je sais qu’il vous en coûtait de venir à moi couverte de dettes. L’honneur perdu était pour vous une tache indélébile. Vous voici plus riche que moi à présent : me ferez-vous la grâce d’accepter ma demande en mariage, ma mie » ?

Pour toute réponse, Roxane ôta sa djellaba noire et apparut, sous la lune, resplendissante de beauté dans sa belle robe de soie brodée de perles, son caftan d’amour.

Elle s’abandonna dans les bras du prince Farid qu’elle chérissait depuis toujours en dépit de ses refus et tous deux prirent le chemin de la Ménara pour rêver à leur futur bonheur.

De Ibn Abbad à Lalla Myriam




L’attraction exercée sur mon cœur épris d’un Orient légendaire eut raison de mon attachement aux élèves d’Onnaing.

J’acceptai un poste dans le cadre de la coopération culturelle entre la France et le Maroc et partis pour Settat où se situait le lycée Inn Abbad, le prochain théâtre de ma progression pédagogique.

Dès mon arrivée, je déchaînai les passions et des paris furent engagés sur ma nationalité. Les uns pensaient que j’étais allemande, les autres me voyaient en «  Fasia », mes longs cheveux blonds flottant sur mes épaules et mes yeux bleus apparaissant comme les signes particuliers d’une élite féminine de la ville de Fès.

Un jour, dans le train qui me conduisait à Marrakech, une jeune femme marocaine entama une conversation en français puis poursuivit son échange amical en arabe. Je dus lui dire que je ne connaissais pas la langue du pays. Cette interlocutrice fut étonnée d’apprendre que j’étais française car elle m’avait identifiée comme une compatriote.

Lors de la rentrée scolaire, mes cheveux relevés en chignon et revêtue d’une tenue stricte, je fis la connaissance de mes nouveaux élèves à dominante masculine.

Néophyte, lorsque je fus questionnée sur les fournitures nécessaires à mes cours, j’énonçai ce qui constitua mon fil rouge, à savoir mon indifférence quant au choix de cahiers ou de classeurs. Par contre, j’insistai sur la nécessité d’avoir toujours des copies dans le cartable pour faire face aux interrogations-surprise.

Enfin, ce qui stupéfia mes élèves, fut ma préconisation de l’achat d’un stylo plume-or, comme le mien. «  C’est cher leur dis-je mais ces stylos sont de qualité et on les garde pour la vie ».

Mon cours achevé, il y eut un attroupement autour de mon bureau car chacun voulait voir de près le fameux stylo plume-or. «  C’est de l’or » ? disaient-ils en retenant leur souffle.

J’appris, par la suite, que l’or était un métal hautement prisé dans le pays.

Qui n’avait pas sa ceinture en or dans la corbeille de mariée passait pour une mal-aimée.

Je notai, par ailleurs, que mes élèves n’avaient pas de cartable et qu’ils avaient sorti un morceau de papier et un bic de leur ceinture pour prendre en note mes desiderata.

Cette recommandation du stylo plume-or était hautement décalée et révélatrice de mon ignorance des us et coutumes du pays hôte.

J’eus conscience du fossé qui nous séparait et j’entrepris de me mettre à la page afin d’éviter les bévues à l’avenir.

Au collège Lalla Myriam de Marrakech, j’inventai un procédé pédagogique susceptible d’illustrer l’utilisation des pronoms neutres en grammaire française.

J’arrivai en classe avec un sac et je disposai son contenu sur le bureau : un plateau, une théière et des verres filés or.

Ce dispositif insolite me permit de concevoir un dialogue fictif intéressant :

«  Voulez-vous un verre de thé ? En voulez-vous un autre » ? etc …

Je leur révélai qu’en Europe, on privilégiait le thé noir. On pouvait ainsi ajouter, à la demande, un peu de lait.

Après le rappel de la notion grammaticale «  Voulez-vous un sucre ? en voulez-vous deux » ? j’ajoutai une expression imagée qui ravit certains élèves : «  Un nuage de lait » ?

En sortant de classe, certains élèves répétaient avec ravissement : «  un nuage de lait » ?

Une foule d’anecdotes, pittoresques ou révélatrices de ma découverte d’un pays étranger me revient à la mémoire mais je ne les évoquerai pas ici car le fil rouge de mon livre consiste à marquer mon évolution dans le domaine pédagogique.

Il y eut un  «  avant » et un « après » mon séjour au Maroc sur le plan technique de mon enseignement.

Quand je revins en France, c’est avec un regard neuf que je construisis ma relation avec les élèves.

Fini le temps où je me référais à un univers quasi disparu, érigeant la mythologie gréco-latine comme un modèle absolu.

L’amour des Belles Lettres, de la Renaissance au Romantisme européen se trouvait au faîte d’un mât de Cocagne difficile à escalader !

Dorénavant, je m’attachai surtout à la compréhension de l’environnement spatio -temporel de mes élèves et ne décidai rien avant de déterminer l’approche littéraire ou historique qui devait être la mienne.

«  L’école était au bord du temps » écrivait le poète Eugène Guillevic dont je devins l’amie. «  Madame Amie » écrivait-il sur du papier bleu qu’il choisissait pour notre correspondance.

Pour moi, il fut surtout question de faire entrer l’école dans un cercle qui visait à la fois l’étoile du savoir et l’amour d’autrui.

C’est ainsi que j’évoluais dans cette école idéale durant plus de trente ans et que j’en sortis, navrée de ne pas avoir toujours réussi à réconcilier certains élèves meurtris avec le monde réel qu’ils rejetaient tant il était le repoussoir de leur cœur blessé.

File la laine

 

 

 


Du haut de sa tour d’ivoire protégée par une forêt impénétrable, une jolie princesse, Delphine aux cheveux d’or filait la laine en observant de temps à autre les oiseaux venus picorer sur le chemin de garde entretenu par des serviteurs diligents.

Delphine était de première force au fuseau mais elle veillait à ne pas se blesser car pensait-elle avec justesse, les princes prêts à braver tous les dangers pour venir sortir d’un sommeil profond une princesse endormie à la suite d’une malédiction lancée par une fée offensée, se font de plus en plus rares !

Sa compagne et dame de compagnie Laurette s’occupait du train de la maison circulaire riche en beautés de toutes sortes.

Elles étaient ravitaillées par des escortes de fées circulant en drôles d’engins ailés qui reposaient sur le principe motile des insectes et des oiseaux.

Les journées se passaient agréablement, la princesse répartissant ses journées en ateliers de filature et de lecture accompagnée de séances d’écriture.

La laine filée devenait écheveau et des lutins industrieux se chargeaient de teindre cette matière destinée à devenir tapisserie : l’or, le bleu turquoise, le rouge teinté de pourpre et le vert se répartissaient les zones à colorer.

Cette matière prête à passer au tamis du cercle à broder et autres supports devenait ensuite un chant de grâce et de beauté.

Delphine relatait par ces tableaux peints le quotidien de ses jours. Elle s’enhardit jusqu’à reproduire le visage charmant dont elle rêvait en secret et ô surprise, ce prince se matérialisa et prit place à ses côtés sans mot dire.

Laurette ajouta un couvert et le prince devint tout naturellement un hôte qui fit voler un pan de cette vie si réglementée.

« Ne pensez-vous, princesse, qu’il serait souhaitable que vous sortiez un peu de cette tour : le monde est si beau » !

Delphine émit quelques remarques frappées au coin du bon sens : ne serait-elle pas désarçonnée par ce monde qu’elle ne connaissait que par les livres ?

Je serai à vos côtés dit le prince et je vous protègerai de mon épée si un danger vous menace mais je crois au contraire que cette vie de recluse ne sied ni à votre beauté ni à votre devenir qui ne peut être que grandiose.

Comment sortirons-nous de cette forêt imprenable ? objecta la princesse.

Mais comme j’y suis entré lui rétorqua le prince, par la force de l’esprit !

Et c’est ainsi que les hôtes de la tour d’ivoire prirent congé du monde onirique dans lequel ils s’étaient enfermés et partirent à la conquête du vaste monde, si beau et si appréciable lorsque l’on vient à oser poser un pied devant l’autre pour en faire le tour !

mardi 1 septembre 2026

Cyrano en jupon

 

 



Avant que Laurence ne se laisse apprivoiser comme une biche apeurée, je restais seule dans la cour de récréation jusqu’à ce que mon père ne m’ait offert, sur les conseils d’un libraire, un classique qui n’était pas étudié en classe, Cyrano de Bergerac d’ Edmond Rostand.

Quel bonheur ! Je le lus et le relus jusqu’à en connaître des répliques par cœur, pas seulement la tirade des nez, d’ailleurs si remarquable !

Lors d’une fête, à Saint Cyr, il paraît que Charles de Gaulle fit sensation en interprétant, non pas le rôle de Cyrano mais celui de Roxane !

Le voir juché sur de hauts talons devait valoir son pesant d’or !

Je l’imagine, minaudant et maniant l’éventail sous le regard ô combien jubilatoire de ses camarades et du Maréchal Pétain, en sa qualité de professeur !

Mon amour pour le théâtre alla crescendo jusqu’à ce que je connaisse, en classe, un moment de triomphe. »

Interprétant le monologue de l’Avare,  «  Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. … », moi qui étais d’ordinaire réservée, je me jetai à terre en tordant mes mains de désespoir et en déclamant sans la moindre erreur ce morceau de bravoure moliéresque.

J’eus droit à une salve d’applaudissements et à un incroyable 20/20 du professeur qui me félicita chaleureusement en me conseillant de m’inscrire au conservatoire de Valenciennes, en catégorie Théâtre !

Mon père se fit tirer l’oreille car il fallait payer l’année intégralement même si elle était entamée.

Lors de mon audition, le maître nota avec satisfaction que mon accent du nord n’était pas trop prononcé, au contraire d’un garçon, prénommé Joël, au physique de jeune premier qui dut promettre d’entamer une série d’exercices pour chasser son accent à couper au couteau.

En ce qui me concerne, ma façon de prononcer les « a » en fin de phrase était à travailler.

J’eus beau faire, mon « a » guttural demeura.

Mais le plus gênant aux yeux du Maître (c’est ainsi qu’on devait le nommer) c’était mon physique.

Pour lui, comme pour Louis Jouvet dans un film, on était soubrette ou jeune première.

Or je ne pouvais être ni l’une ni l’autre. Mon visage poupin, ma poitrine généreuse, mes formes rebondies étaient un obstacle à toute définition dans un genre précis.

Il aurait pu m’attribuer le rôle de Dorine dans Tartuffe : cette servante à la langue acérée parlait crument à l’imposteur :

«  Madame, cachez ce sein que je ne saurais voir

Ce à quoi Dorine répondait vertement :

…je vous verrais nu du haut jusques en bas que toute votre peau ne me tenterait pas »

Mais ce rôle, s’il convenait à mon profil, il n’était pas conforme à l’expression supposée naïve de mon visage.

Tandis que le Maître m’observait à la dérobée pour m’attribuer le rôle idoine et que Joël  progressait en chassant de son langage les scories chtimis, je regardais avec admiration les élèves comédiens de la classe, ceux qui avaient déjà choisi le Théâtre pour profession.

Il y en avait un qui m’apparaissait comme le dieu du théâtre, avec une voix chaude et bien timbrée. Même si le Maître lui faisait part de remarques négatives, j’étais ardemment conquise.

Il était sans doute moins beau que Joël : ce dernier, avec son physique à la Alain Delon, traînait cependant, à mes yeux, le handicap d’une langue en apprentissage.

Or un soir, je vis ce dieu du théâtre se diriger vers moi pour me dire : «  Ce n’est pas vous que j’ai vue lundi rue de Paris » ? C’était une approche banale de séducteur en devenir mais je répondis abruptement, à ma grande surprise «  Je ne suis pas allée à Paris cette semaine » !

Ma réponse incongrue le déconcerta et il repartit vers son Olympe, me laissant furieuse contre moi-même et désespérée de m’être conduite aussi sottement.

Il fit d’autres tentatives mais à chaque question qui se voulait une amorce de conversation, une réponse déjantée fusait de mes lèvres comme si j’étais devenue la marionnette d’un diablotin qui me barrait la route des amourettes.

Puis j’eus d’autres soucis car un soir, le Maître, les yeux brillants, arriva avec un texte : il avait enfin trouvé mon rôle !

Il s’agissait d’une hôtesse de l’air qui embrassait par erreur un homme vu de dos qu’elle avait pris pour son fiancé et qui était un inconnu. S’ensuivait une série de quiproquos dont le Maître se délectait à la perspective de me voir jouer, avec Joël pour partenaire !

Le mot «  Baiser » lu dans les didascalies me glaça : il faudrait donc que j’embrasse un garçon sur les lèvres, en l’occurrence Joël et ce simple détail qui ouvrait la pièce me parut impensable !

J’avertis Joël qui arrivait souvent en retard que le Maître nous avait trouvé un rôle et perfide, connaissant sa paresse et sa difficulté à maîtriser un texte, je lui dis que les deux rôles étaient très longs.

Pour y échapper, je suggérai que nous ne soyons jamais présents tous les deux au cours.

Joël accepta ce stratagème avec enthousiasme et le Maître se tordait les mains de désespoir lorsque je lui disais : «  Joël n’est pas là » ! Il apparaissait à la fin du cours pour faire bonne mesure, trop tard pour que nous puissions travailler le rôle.

Voyant cependant que ce stratagème avait ses limites, je décidai d’avouer à mon père que je m’étais fourvoyée en m’inscrivant aux cours de théâtre, ce qui n’était pas faux d’ailleurs et je donnai ma démission, prétextant la fatigue excessive de ces cours ajoutés à mon cursus scolaire.

Je ne revis jamais ni Joël, ni le dieu du théâtre et je passai mon temps libre dans le temple du savoir, la Bibliothèque de Valenciennes où se trouve la Cantilène de Sainte Eulalie, « le premier texte littéraire écrit dans une langue romane différenciée du latin » Source Wikipédia.

Bien des années plus tard, alors que j’enseignais les Lettres Classiques au collège d’Onnaing, petite ville située dans la périphérie de Valenciennes, connue aujourd’hui pour l’implantation de son usine Toyota, un collègue me proposa d’intégrer sa troupe de théâtre amateur.

Je refusai cette offre et il revint longtemps à la charge.

Voyant que je restais inflexible, il me dit alors : «  Quel dommage ! Quelle tragédienne tu aurais été » !

Alors, j’eus enfin la révélation de ce qui dormait sous la carapace de mon corps et que le Maître n’avait pas décelé : Phèdre, Andromaque, Bérénice, Hermione étaient en moi et je ne le savais pas !