mercredi 21 octobre 2026

Le nuage dragon

 

 

 


S’appuyant sur le bâton de marche sculpté et décoré de fleurs de cerisier offert par la geisha à son départ, Sakura progressait aisément dans un parcours sinueux, escarpé, quasi montagneux.

La vue d’un aigle lui apprit que son but était proche : les cimes se profilaient à l’horizon. C’est là qu’avait été édifié le monastère contenant un coffret précieux à son nom.

Au moment où Sakura s’apprêtait à déposer son katana pour faire son entrée dans le monastère, un nuage en forme de dragon l’enveloppa d’un voile épais qui lui ôta la vue.

La main sur la poignée de son katana, elle hésitait à fendre le voile, pensant qu’il s’agissait d’un sortilège et qu’elle pouvait irriter une divinité en l’affrontant brutalement.

Elle se banda les yeux d’un loup de soie pour protéger sa vue déjà endommagée et s’assit dans la position du lotus.

Elle médita un couple d’heures et soudain le nuage disparut.

Un jeune prince, avenant et vêtu avec recherche lui faisait face car elle voyait de nouveau !

«  On me nomme Haruki, ce qui signifie l’arbre du printemps. Je sais que tu es à la recherche de ton âme fleur de cerisier, Sakura et je suis celui qui doit t’aider à atteindre ton but. Je suggère que tu n’entres pas d’emblée dans le monastère car il est possible que le dragon y soit tapi pour s’emparer de ta personne. Ton katana intéresse à plus d’un titre et certaines divinités rêvent de t’en déposséder. Confie-le moi, j’en prendrai le plus grand soin ».

Hésitant à faire confiance à un inconnu , fût-il semblable à un prince charmant, Sakura  prétexta une surdité soudaine et fit quelques pas dans un sentier adjacent qui contournait le monastère.

Elle avança prudemment, la main sur la poignée de son katana et ne fut pas surprise de voir soudain se dresser devant elle un dragon cracheur de feu.

«  Donne-moi ton katana ou il t’en cuira » lui dit la créature dont la voix s’apparentait à celle du prince Haruki.

«  Je n’en ferai rien et si tu veux t’emparer du legs de mes ancêtres, tu devras me vaincre car on m’a enseigné le code de l’honneur : je le respecterai jusqu’à mon dernier souffle ».

Ces mots prononcés d’une voix ferme, Sakura se mit en position de combat.

Le dragon disparut aussitôt.

Guidée par un concert de grillons, Sakura parvint au monastère par la face sud.

Un homme affable répondant au nom de Takeshi ce qui augurait à la fois sa valeur guerrière, son attachement au code de l’honneur et des velléités amoureuses, l’accueillit d’une voix douce et ferme à la fois.

«  Entre, Sakura, tu as mérité la fleur de cerisier qui te caractérise. Je te l’offrirai demain si tu souhaites repartir chez toi. Sache que tu es ici la bienvenue.

Il y a cent ans que les grillons n’avaient pas chanté. Ils t’ont reconnue et honorée par leur chant. Tu es leur élue et tu peux, si tu le souhaites, vivre en ce monastère dont tu seras le plus beau joyau ».

Sakura remercia son hôte, se désaltéra et mangea en sa compagnie. Ils se sentaient si proches l’un de l’autre qu’il n’était nul besoin de masquer un silence parfait de mots inutiles.

«  Je crois que ma quête est terminée » dit Sakura avec un doux sourire et elle sut que sa place était ici, en compagnie de Takeshi au regard émeraude.

 

Soizic, fleur de dentelle

 

 

 


Près du Val-sans-Retour, à Tréhorenteuc, vivait une jeune brodeuse nommée Soizic dont chacun vantait les talents.

Elle partageait son temps entre son atelier, son comptoir de vendeuse et sa petite maison où flottait un parfum d’asphodèle.

«  Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle » Cet extrait de Booz endormi de Victor Hugo avait bercé son enfance et elle avait jeté son dévolu sur cette plante si particulière dont les sépales l’inspiraient pour ses broderies.

Une coiffe faite par Soizic valait son pesant d’or tant elle se distinguait par son raffinement et son originalité.

Soizic travaillait énormément et lorsqu’il lui arrivait d’éprouver de la fatigue, elle partait sur les sentiers menant à la fontaine de Barenton ou à la fontaine de jouvence.

Un soir, près du Miroir aux Fées, elle aperçut un barde qui chantait une romance en s’accompagnant d’une harpe celtique. C’était si beau, si surnaturel et en même temps si harmonieux et adapté au site que Soizic hésita à se montrer pour ne pas interrompre cette ode à la beauté.

Lorsque le barde se tut, elle s’approcha presque dévotement et lui adressa son plus beau sourire.

« On me nomme Soizic. Je suis brodeuse. Si vous souhaitez porter une chemise de lin brodée par mes soins, c’est avec plaisir que je vous l’offrirai en remerciement de ce moment de grâce.

C’est avec joie que je porterai cette chemise, belle Soizic. Mon nom est Alan, je suis barde et je vais de ville en ville donner des récitals qui rappellent à tous que la Bretagne est une terre d’exception et que ses habitants attendent le retour du Roi Arthur pour la reconquête du Graal ».

Peu habituée à ce langage et cette vision quasi ésotérique, Soizic se contenta de dire qu’elle proposait de faire sauter des crêpes au coin du feu et de cuire sur le billig ou plaque circulaire pour les profanes, des galettes de sarrasin garnies, selon la demande, d’andouille de Guémené, de saucisses ou d’appareil crémeux au fromage, jambon et œuf miroir.

«  Voilà qui est plaisant et je me rends bien volontiers à votre invitation » dit le barde et ils partirent tous deux vers la maison de Soizic, toujours parfumée de roses et d’asphodèles.

Le repas fut à la hauteur du talent de la jeune fille. Alan savoura en outre de la cervoise Lancelot et des bolées de cidre puis il fut heureux de s’entendre proposer une chambre d’ami.

Ils se quittèrent en se souhaitant une bonne nuit. Leurs rêves furent habités par des vols de cigognes et ils crurent entendre le bruit des sabots annonciateurs du retour des chevaliers de la Table Ronde.

mardi 20 octobre 2026

Le bal des débutantes




Charlotte sauta de joie à la réception d’une invitation à participer au bal des débutantes.

Certes, elle était baronne et à ce titre elle pouvait prétendre à l’honneur de paraître en robe blanche à cet événement annuel.

Cependant sa mère était totalement ruinée et pour paraître à ce bal, il fallait impérativement se doter d’une somme rondelette pour acheter la toilette complète et se donner, l’espace d’un soir, l’apparence d’une jeune fille de la noblesse.

Charlotte multiplia les petits boulots et lorsque, enfin, elle réunit l’argent nécessaire, elle se prépara à connaître l’effet Cendrillon.

Ongles vernis, cheveux en boucles anglaises sagement nouées par un ruban, diadème de sa mère, escarpins, cape élégante, taxi somptueux ; rien ne fut laissé au hasard et lorsque Charlotte se présenta à la réception du palace où le bal devait se dérouler, elle se vit remettre un carnet.

On lui conseilla de suivre les directives à la lettre et on la conduisit dans une loge.

Collation, coiffure et maquillage se succédèrent.

Durant les moments de pause, Charlotte lut quelques pages d’ Un amour de Swann, son livre préféré qui avait l’avantage de pouvoir se glisser dans le sac élégant qui complétait sa toilette.

Enfin l’heure du bal arriva ; la jeune fille se vit remettre un carton qui portait le nom de son cavalier choisi par la direction : Amaury de Rochenoire.

Le couple se forma et s’apprêta à exécuter la valse de l’ Empereur.

Amaury de Rochenoire avait belle apparence et il se montra parfait en tous points. Excellent danseur, il fit de sa partenaire une étoile, le sourire aux lèvres et le geste précis.

Le bal se déroula comme un enchantement.

Craignant de faire un faux pas, Charlotte dosa ses propos si bien qu’à la fin de la soirée, elle ne connaissait de son partenaire qu’un signalement succinct.

Descendant d’un chevalier qui avait participé aux croisades pour soutenir son suzerain, il appartenait à une noblesse idéale mais désargentée.

Son château était en ruines et il vivait modestement, exploitant un vignoble qui produisait un vin de bonne facture, le Rouge Gorge.

Ce nom plut beaucoup à Charlotte qui se promit d’en acheter un carton afin de prolonger l’effet festif de ce bal unique en sa vie de jeune fille.

Elle revint dans son studio, se dévêtit et plongea dans un sommeil où flottait le visage d’ Amaury de Rochenoire dont elle espérait le retour.

 

L'amour du rossignol


Ma fleur de lune, mon asphodèle, tu glisses dans mes bras comme une rivière perdue qui chante sur les galets, tu te réfugies contre ma poitrine dorée et je chante l'amour du rossignol qui se love la nuit dans le cœur des belles.
Et toi, mon infante, ma princesse, mon ingénue, je veux que tu sois mienne à jamais alors je parfume mes lèvres d'un baume oriental et j'active le tambourin pour que tu danses uniquement pour moi, ornée de voiles aux couleurs du temps et c'est ainsi, mon aimée, que nous prendrons la barque des amants qui nous emmènera dans le pays des rêves où vivent ceux qui ont été choisis par les muses et nous y resterons une éternié de jade et de perles de lune ..

Le combat des chevaliers

 

 

 


Le jour du tournoi, dames d’amour et personnalités au nombre desquelles figuraient les fils de Lancelot, sous la présidence de Jehan des Roselières, prirent place dans la tribune d’honneur.

Les chevaliers s’inclinèrent devant leur dame et enroulèrent leur ruban au bout de leur lance, leur promettant la victoire.

Les combats se déroulèrent selon les codes habituels tandis que le public, venu de tous les horizons, se massait derrière les barrières de bois, gardées par des hommes en armes appartenant au château.

Benoît des Forges, galvanisé par la perspective de s’incliner en vainqueur devant son Hélène de légende, tint longtemps la dragée haute aux chevaliers qui l’affrontaient  par tirage au sort mais il fut finalement défait par Norbert du Hainaut qui arborait fièrement un morceau du voile rose de Soraya qui avait été placée dans la tribune aux côtés de Marguerite de Brocéliande.

La féerie était ainsi royalement représentée et les deux créatures de rêve frémissaient en espérant que leur poulain finisse par triompher, redoutant par ailleurs une blessure profonde contractée dans le choc frontal des épées.

Jehan des Roselières fit une annonce, déclarant qu’il n’était pas nécessaire de pourfendre son adversaire en affirmant qu’il s’agissait surtout d’un concours d’adresse et de bravoure.

La Table Ronde ne pourrait accueillir un infirme voire un moribond et c’est dans la perspective d’y paraître et de se préparer à la quête du Graal qu’il fallait frapper d’estoc et de taille !

Les combats y gagnèrent en élégance et en adresse et chaque chevalier eut à cœur de triompher de son adversaire sans verser trop de sang.

Alors que les derniers chevaliers livraient d’ultimes assauts pour se démarquer, chacun rêvant d’être le héros s’inclinant devant sa dame en lui rendant son ruban comme gage d’amour, un chevalier inconnu se présenta.

Tout de noir vêtu, masqué, il entra en lice sans s’incliner devant une dame et combattit avec tant d’adresse que Jehan des Roselières arrêta les combats, demandant une pause pour revêtir son armure et combattre ainsi le chevalier inconnu.

Avant le combat, il s’inclina devant Pervenche, revêtue de ses plus beaux atours et parée comme une reine, le page personnel du seigneur lui ayant apporté le trésor étincelant, la surprise annoncée, puis il entra fièrement en lice, décidé à briser l’orgueil de ce chevalier sans nom en le jetant à terre.

Le combat fut terrible et incertain.

Pervenche et d’autres dames retenaient leur souffle, rêvant, pour la plupart, de se trouver ailleurs, en train de broder ou de préparer des plats destinés à offrir un peu de bonheur à autrui.

Ces combats ne les passionnaient guère et elles avaient hâte que le seigneur en finisse rapidement et qu’il fasse rendre gorge à ce chevalier noir, plein de vergogne et de courroux.

Finalement, Jehan des Roselières prouva à tous qu’il était digne de siéger en maître à la Table Ronde car il mit à terre le chevalier noir dont il ôta la visière.

Quelle ne fut sa surprise de se voir en miroir : ce chevalier noir n’était qu’un autre lui-même !

Lorsque le vaincu eut repris ses esprits, Jehan demanda à son écuyer de lui remettre sa visière pour préserver cette étrange similitude et de l’emmener dans ses appartements, sous bonne garde.

Ces dispositions prises, il s’inclina devant la reine du tournoi, l’incomparable Pervenche et lui remit solennellement le ruban de la victoire.

Il décerna ensuite des récompenses honorifiques à des chevaliers qui avaient fait preuve de vaillance puis il donna le signal du retour au château où chacun mena amours et repos selon son désir.