jeudi 1 octobre 2026

La reine Saphir

 

 


Dans un royaume azuréen, d’un bleu éclatant tant au niveau de l’océan qu’à celui des constructions d’un blanc de nacre peint de motifs turquoise, naquit une petite princesse que l’on prénomma Saphir car ses yeux semblaient avoir été sertis de cette pierre précieuse.

Saphir grandit en intelligence et en beauté et lorsqu’elle devint adolescente, il se passa malheureusement, dans son royaume, des événements dramatiques qui la propulsèrent à la tête de l’état.

Des guerres survinrent, assortis de massacres. Le roi, son père, mourut au combat et la reine le suivit dans la tombe, succombant à un noir chagrin.

C’est ainsi que Saphir devint reine et qu’elle gouverna le royaume d’une main ferme.

Elle revêtit une cuirasse, mania l’épée avec dextérité, monta à cheval avec fougue et c’est sous son commandement qu’en poussant des hurrahs énergiques et virils, les soldats terrassèrent l’ennemi, repoussant les survivants aux extrémités de leurs frontières et incendiant quelques maisons pour laisser un témoignage de leur détermination.

Saphir ordonna que l’on sauve les femmes, les vieillards et les enfants et de retour dans son royaume, elle fit construire un village pour les accueillir en se promettant de veiller à ce qu’il ne devienne pas un foyer séditieux.

Des femmes se marièrent et eurent des enfants, ce qui les incita à oublier les épisodes douloureux de la guerre et chacun aspira à la paix et à ses délices.

La reine Saphir restait vigilante, exploitant le vieil adage : « qui veut la paix prépare la guerre ».

Des tournois furent organisés et le métier des armes trouva ses lettres de noblesse.

Elle ne négligeait pas le versant culturel et de nombreux enfants furent élevés dans l’amour de la lecture, de la littérature, des débats reposant sur la rhétorique, sans oublier l’écrit : on pratiqua la calligraphie et l’on incita les élèves à prendre la plume pour se lancer dans des compositions personnelles.

Roman, expression poétique, satire, essais, tous ces genres furent abordés et l’on accorda une importance particulière au théâtre qui devint une source d’inspiration et de réflexion.

Des pièces naquirent sous la plume d’un jeune homme inspiré et la reine Saphir le décora de l’ordre Turquoise du royaume pour faire de lui un exemple.

Devenu comte, Almeda  fut logé dans une aile du palais et il ne manquait pas de donner lecture à la reine de ses scènes dramatiques ou romanesques selon son inspiration.

Les soirées devinrent scintillantes du fait de ces lectures qui rafraîchissaient l’âme et les personnalités essentielles, écrivain et personnage royal, montèrent une troupe digne du grand Molière.

Les sciences ne furent pas négligées et sous la conduite d’un célèbre mathématicien, Calixte, dont les tenues excentriques faisaient parfois jaser, on ouvrit un salon de mathématique appliquée et ce fut à qui créerait un robot magique ou une ébauche de voiture futuriste.

Bref, on était heureux sous le règne de la reine Saphir et pour ne pas revivre les épisodes du passé, des troupes examinaient avec soin les moindres mouvements étranges qui se produiraient dans tous les points stratégiques du royaume.

C’est dans ce contexte paisible que la reine Saphir décida de ne pas se marier à la hâte et pour ne pas laisser le royaume à la merci de séditions dans le cas où elle disparaîtrait prématurément, elle adopta un enfant né dans le village qu’elle avait fait construire et l’éleva selon les principes princiers.

Calixte et  Almeda devinrent ses précepteurs et l’enfant, prénommé Louis pour la circonstance, grandit en sagesse et discernement et l’on se réjouit de la précaution prise par la reine à qui l’on souhaita longue vie dans le plus beau des royaumes, redevenu azuréen et baigné par une mer aux eaux turquoise où les dauphins venaient se baigner en poussant des cris de bonheur !  

mercredi 30 septembre 2026

Investigations autour du beffroi

 

 

 


Constatant l’absence de Florian, Max décida de prendre la route qui conduisait à Douai et à son beffroi.

Par mesure de précaution, il se munit d’un Beretta en espérant ne pas avoir à s’en servir et parvenu près du beffroi, il avisa un café dont l’enseigne Aux clefs d’Or lui parut de bon augure.

Il s’installa, sortit son carnet de notes et commença à retracer le descriptif des mouvements de rue.

Il nota scrupuleusement l’heure à laquelle apparaissaient des passants ainsi que leur allure.

Il remarqua ainsi un homme qui tentait de se fondre avec la muraille.

Chargé de paquets, il ouvrit une petite porte et s’engouffra dans un escalier après avoir soigneusement refermé la porte à clef.

Sur ces entrefaites, Florian apparut.

Il disposa son chevalet et se mit en devoir de croquer une charmante jeune fille qui l’accompagnait.

Max et lui firent semblant de ne pas se connaître. Max poussa même la comédie jusqu’à jouer le rôle d’un badaud contemplatif.

Profitant d’une pause du modèle, il invita Florian à se joindre à lui pour déguster une cervoise Lancelot.

Tous deux burent en silence. Florian laissa un petit mot à son ami :

«  J’ai une piste sérieuse. Je crois savoir où le ravisseur a caché Astrid ».

Max se laissa donc aller au plaisir de l’instant et commanda un café avec un croque-monsieur pour atténuer les effets de la cervoise.

L’homme qui avait attiré son regard sortit du beffroi, l’air las et soucieux.

Il se dirigea vers une rue adjacente, entra dans une Torpédo, modèle ancien que Max croyait disparu et prit la route.

Tâchant de paraître le plus discret possible, Max le suivit à bonne distance, curieux de savoir où il se rendait.

Près du théâtre Sébastopol, à Lille, l’homme se gara.

Il prit l’escalier de service et Max s’informa auprès de la guichetière si un spectacle était prévu.

«  Les successeurs de Narciso Yepès se produiront après-demain. Il reste une place ou deux. Si vous voulez voir ces artistes, il faut faire vite.

Pourtant j’ai vu une personne prendre l’escalier de service, rétorqua Max.

Ce sera notre machiniste, Léo. Il vient chaque jour pour préparer la mise en scène de nos spectacles. Il lui arrive aussi d’être l’un de nos figurants lorsqu’une personne manque à l’appel.

Alors, je vous réserve les dernières places » ?

Max se laissa convaincre, pensant qu’il pourrait toujours offrir ces places à des personnes de leur entourage.

Ecouter Jeux interdits ou le concerto d’Aranjuez ne peut qu’apporter du bonheur se dit-il et il partit en songeant que Léo risquait de tarder avec ses manipulations de machiniste.

De retour à Fleur-Lez-Lys, il envoya un e-mail à Romuald en lui demandant de faire des investigations autour du théâtre Sébastopol de Lille, notamment dans le monde des machinistes.

Il lui confia le prénom de Léo, s’excusa de ne pas avoir insisté pour connaître son nom de famille afin de ne pas sembler trop curieux.

Il soupa du bouillon de poule, mangea des morceaux de volaille avec des légumes et attendit patiemment que Florian revienne pour croiser leurs informations.

mardi 29 septembre 2026

Fleurs de lumière




Faisant cortège à la reine des cieux, Salve Regina au cœur, des fleurs de lumière ont jailli des flambeaux lors d’une procession dédiée à l’ Immaculée Conception de Lourdes.

L’ Immaculée Conception, ainsi s’était-elle nommée à la petite Bernadette et aux deux jeunes pastoureaux qui l’accompagnaient dans une apparition lumineuse, bienveillante et inquiète pour la paix dans le monde.

Quel courage il avait fallu à l’enfant pour relayer la parole divine, à ses parents d’abord puis au clergé local qui lui avait fait subir un interrogatoire digne de l’ Inquisition pour extirper d’hypothétiques marques sataniques !

La raison l’avait enfin emporté, les réponses de la dame de lumière aux questions précises soufflées à l’enfant par les ecclésiastiques pour prouver son appartenance au dieu d’amour.

Cette vague inouïe d’offrandes à la vierge représentée à la grotte Massabielle, Pape en tête, son flambeau à la main, nous a envahis de liesse virginale, faisant de nous, à jamais, les enfants du Christ.

Soizic Fleur de dentelle

 

 

 

  

Près du Val-sans-Retour, à Tréhorenteuc, vivait une jeune brodeuse nommée Soizic dont chacun vantait les talents.

Elle partageait son temps entre son atelier, son comptoir de vendeuse et sa petite maison où flottait un parfum d’asphodèle.

«  Un frais parfum sortait des touffes d’asphodèle » Cet extrait de Booz endormi de Victor Hugo avait bercé son enfance et elle avait jeté son dévolu sur cette plante si particulière dont les sépales l’inspiraient pour ses broderies.

Une coiffe faite par Soizic valait son pesant d’or tant elle se distinguait par son raffinement et son originalité.

Soizic travaillait énormément et lorsqu’il lui arrivait d’éprouver de la fatigue, elle partait sur les sentiers menant à la fontaine de Barenton ou à la fontaine de jouvence.

Un soir, près du Miroir aux Fées, elle aperçut un barde qui chantait une romance en s’accompagnant d’une harpe celtique. C’était si beau, si surnaturel et en même temps si harmonieux et adapté au site que Soizic hésita à se montrer pour ne pas interrompre cette ode à la beauté.

Lorsque le barde se tut, elle s’approcha presque dévotement et lui adressa son plus beau sourire.

« On me nomme Soizic. Je suis brodeuse. Si vous souhaitez porter une chemise de lin brodée par mes soins, c’est avec plaisir que je vous l’offrirai en remerciement de ce moment de grâce.

C’est avec joie que je porterai cette chemise, belle Soizic. Mon nom est Alan, je suis barde et je vais de ville en ville donner des récitals qui rappellent à tous que la Bretagne est une terre d’exception et que ses habitants attendent le retour du Roi Arthur pour la reconquête du Graal ».

Peu habituée à ce langage et cette vision quasi ésotérique, Soizic se contenta de dire qu’elle proposait de faire sauter des crêpes au coin du feu et de cuire sur le billig ou plaque circulaire pour les profanes, des galettes de sarrasin garnies, selon la demande, d’andouille de Guémené, de saucisses ou d’appareil crémeux au fromage, jambon et œuf miroir.

«  Voilà qui est plaisant et je me rends bien volontiers à votre invitation » dit le barde et ils partirent tous deux vers la maison de Soizic, toujours parfumée de roses et d’asphodèles.

Le repas fut à la hauteur du talent de la jeune fille. Alan savoura en outre de la cervoise Lancelot et des bolées de cidre puis il fut heureux de s’entendre proposer une chambre d’ami.

Ils se quittèrent en se souhaitant une bonne nuit. Leurs rêves furent habités par des vols de cigognes et ils crurent entendre le bruit des sabots annonciateurs du retour des chevaliers de la Table Ronde.

Le granit du rêve

 

 


Un nom s’imposait à Bernard comme le symbole familial d’un Paradis convoité par toute la fratrie au point de susciter des querelles sourdes et intimes, c’est celui du Pas Hamon.

Au terme d’une vie de labeur bien remplie, Henri Roze et Bernadette Letellier, son épouse, se sont retirés, renonçant aux travaux des champs du fait de leur âge.

Henri ne profita pas de sa retraite et ce fut Bernard, venu pour l’aider à présenter ses poireaux destinés à la vente au Marché des Lices de Rennes qui le découvrit mort, sa dernière tâche achevée.

Le Pas Hamon, j’y entrai pour la première fois lors d’une soirée où les douze frères et sœurs convinrent d’en attribuer la possession à l’unique personne de la famille célibataire.

C’était une décision prise par les enfants avec le consentement de leur mère qui était selon eux un moindre mal, les « pièces rapportées » dont je faisais partie apparaissant comme autant d’ennemis potentiels, capables de semer la zizanie dans un univers qui se voulait consensuel et conservateur.

Chacun partit ensuite en ayant vrillé au cœur sa parcelle de Pas Hamon, à la fois légendaire et concrète.

Outre cette ambiance digne d’une nouvelle de Guy de Maupassant, je retins du Pas Hamon l’immensité d’une salle où l’on remarquait une horloge comtoise, une grande photographie où apparaissaient le couple et ses sept premiers enfants, le huitième, Bernard, présent mais caché dans le ventre maternel et une gigantesque cheminée, à l’ancienne.

Bernard avait hérité de son père une carrure imposante, ce qui impliqua la confection de costumes sur mesure.

Il n’avait pas son pareil pour griller les châtaignes au feu de bois, les faisant danser dans l’arasoire d’un geste sûr.

Tout le monde l’admirait en ces moments car ce n’était pas une mince affaire de préparer ce délice automnal pour une cinquantaine de personnes.

Chez nous, à la Jalousie, c’est Jean- Noël qui fait danser les châtaignes avec la même détermination que son père et surtout, il faut bien le dire, le courage d’affronter la flamme sous le froid glacial du soir qui tombe.

Certains se sont demandé pourquoi Bernard avait quitté sa Bretagne natale pour s’installer en Nouvelle Aquitaine, si loin de son berceau familial, rompant avec les liens professionnels qui lui étaient chers et l’image perdue du Paradis, Le Pas Hamon.

Après avoir cherché en vain une propriété qui lui rendrait sa part d’enfance, c’est sur la route d’une station thermale qu’il trouva la perle rare nommée La Jalousie.

C’était un domaine viticole qui avait été géré de main de maître par «  Grand-Mère Julie » puis laissé en l’état par un fils tourné vers la ville, Aire-sur-Adour en l’occurrence et un petit-fils dont la fibre commerciale l’emportait sur l’amour de la terre.

Rennes, son musée, son parc du Thabor, ses quais, ses librairies, notamment Les Nourritures Terrestres où l’on trouvait toujours le livre que l’on cherchait, étaient au centre de mes pensées sans oublier la légendaire Brocéliande, son Val-sans-Retour et sa symbolique féerique mais je pliai face au désir d’un époux qui avait toujours eu un rêve vrillé au corps.

Comme tu as été heureux à La Jalousie, Bernard !

Tu y as retrouvé tes racines.

Tes mains fines d’intellectuel ont pris de la corne alors que tu maniais la faucille, la pelle et la pioche.

Ton jardin était une merveille  et Jean-Noël a ensuite pris la relève, ajoutant des roses et de l’amour en cage pour me faire plaisir.

Tu as également, Jean-Noël, planté de jolis arbres et entretenu un coin réservé aux cucurbitacées et aux piments en tout genre, notamment le piment d’Espelette que tu enfiles adroitement sur un fil après la récolte comme dans le village rendu célèbre pour ses productions.

Tu cuisines tous ces condiments et légumes automnaux, réalisant des veloutés délicieux et tu prépares aussi des conserves pour que nous retrouvions les joies de l’été en plein hiver.

Les récoltes n’ont jamais fait défaut à La Jalousie et, à présent, Jean-Noël s’est même fait une réputation de maître  jardinier, alternant, comme son père, les activités cérébrales et les travaux agricoles.

Jean-Bernard, quant à lui, préfère les activités commerciales.

Je le revois encore, à son retour d’Irlande, du Relais du Sheen Falls Lodge où il était sommelier, déposer sur le buffet de la cuisine,  une liasse de billets, un million de l’époque, toutes ses économies !

Cet apport inespéré nous fut précieux car nous avions emprunté de l’argent à la banque pour financer notre prêt-relais et l’achat des terres attenant à la propriété.

Tu as fixé le cap, mon cher Bernard, si courageux, si actif, servant de modèle à tes fils qui te rendent au centuple tout l’amour que tu leur as témoigné en entretenant magnifiquement ton tombeau et en faisant le maximum pour perpétuer ta mémoire.

Quant à moi, je joue le rôle de l’éléphante du troupeau qui retrouve les chemins perdus qui mènent aux sources du souvenir pour réactiver la mémoire d’un homme valeureux que nous n’oublierons jamais !