lundi 7 septembre 2026

L'oiseau des nuits de Chine

 





Heureuse de découvrir les cadeaux de Louis de Flandre restitués par les guerriers d’ Éric le Rouge, vaisselle d’or, bijoux et brocart, la reine de la Rose Bleue remercia vivement le prince et ajouta une parure de roses turquoise pour le panier de la future mariée.

Nantis de victuailles pour le retour, les guerriers se mirent en route. L’oiseleur de la reine et le bijoutier capable de réaliser des créations à base de roses bleues et de pierreries étaient dans leur rang.

Promettant de se revoir très rapidement, les souverains se séparèrent dans un climat amical et chaleureux.

L’oiseleur prit du champ pour enchanter l’oiseau rare de son pipeau.

Il revint bientôt, arborant fièrement l’oiseau des contes de fées : une cage d’or le mettait à l’abri des oiseaux de proie et autres nuisibles. L’oiseleur reprit place dans les rangs, juste derrière le seigneur pour marquer sa condition honorifique.

La route se déroula sans incident, les haltes se multipliant pour permettre à l’oiseau de goûter des moments de liberté sous la surveillance de l’oiseleur.

Lorsque le château fut en vue, l’oiseleur ouvrit la cage et rendit sa liberté à l’oiseau des Nuits de Chine. L’oiseau se réfugia dans le jardin d’amour destiné à la future épouse de Louis de Flandre.

Peu de temps après, la rose d’argent s’échappa de son coffret et se présenta au prince sous sa forme définitive de dame d’amour.

«  Vous cherchiez une dame de cœur, me voici, cher prince. Un enchantement m’avait condamnée à vivre sous la forme d’une fleur jusqu’à ce qu’un prince réunisse trois valeurs suprêmes, des boutons de roses bleues, un oiseau des Nuits de Chine et moi-même sous la forme d’une rose d’argent. Ignorant l’histoire de ma métamorphose, la reine de la Rose Bleue vous a offert ce qu’elle avait de plus précieux en remerciement de la délivrance du tyran Éric le Rouge. Ces trois conditions réunies m’ont permis de retrouver ma forme première qui, je l’espère, vous séduira ».

Alba, la reine d’argent était si belle que la petite troupe guerrière crut voir une apparition lumineuse. Sa robe couleur du jour, blanc nacré zébrée d’éclairs bleus était une pure merveille. Elle portait de petites bottines à lacets ; un joli diadème maintenait les vagues de sa chevelure en ondes claires. Le prince lui baisa la main et après avoir invité ses guerriers, l’oiseleur et le bijoutier à prendre du repos, il emmena la belle Alba dans le jardin d’amour où l’oiseau des Nuits de Chine fit entendre son chant paradisiaque.

Les amants apprirent à se connaître dans le Riad aménagé selon la tradition orientale avec un espace clos pour l’intimité et un jardin ouvert où chantait une fontaine près des orangers, des citronniers et des buissons de jasmin.

Pendant ce temps, les guerriers participèrent à un festin bien mérité. L’oiseleur mangea peu, fidèle à ses habitudes car son art exigeait la sobriété. Il fut le premier à se retirer dans ses appartements pour recouvrer des forces.

La cervoise, l’hydromel et les sirops d’orgeat, de myrtilles et de roses circulèrent à la ronde. Le ménestrel du château chanta les exploits du prince Louis de Flandre et la beauté de sa bien-aimée, Alba, née d’une rose d’argent.

Madelon aux longs jupons

 


 


Dans son village, Madelon était connue pour ses longs jupons qui lui donnaient une démarche chaloupée au son de doux frous-frous.

Un jour, on ne la vit pas rentrer au village à la nuit tombée et chacun s’inquiéta. Que lui était-il arrivé ?

Comme d’habitude, elle s’était rendue dans un petit bois dont elle connaissait chaque coin. Elle aimait récolter les fruits de saison et composait de magnifiques bouquets qu’elle vendait le soir même pour embellir l’intérieur des ménagères.

Elle occupait ses soirées à confectionner des bijoux artisanaux avec les trouvailles collectées dans les sous-bois ou à filer la laine, tisser la soie et broder.

Ce jour-là, en apercevant une orchidée, elle ne vit pas une ombre l’envelopper et la prendre pour l’emporter, aveuglée, ficelée sur la selle d’un cheval ou d’une monture inhabituelle.

Les yeux bandés, elle ne vit pas son point de chute. Une poigne solide la souleva et la déposa dans une pièce où elle découvrit, à tâtons, un sofa confortable.

Elle s’y installa, guettant le retour de celui qui l’avait enlevée.

C’est une jeune femme aux gestes doux qui détacha son bandeau ; la pièce qui lui était réservée était charmante. Lit à baldaquins, armoire contenant de jolies toilettes, secrétaire en bois de rose garni de parchemins et de stylos, piano,  meublaient la pièce ; un cabinet de toilette jouxtait la pièce avec le nécessaire hygiène et beauté.

La servante qui se prénommait Angélique lui apporta un repas sur une desserte. Chaud-froid de volaille, salade composée, crèmes à l’eau de rose et fondant au caramel ravirent les sens de la jeune fille qui en oublia, l’espace d’un instant, l’étrange situation dans laquelle elle se trouvait. De l’hydromel et de l’eau parfumée à l’orange facilitèrent sa digestion.

Angélique lui proposa une promenade dans les jardins, ce qu’elle accepta avec joie.

Elles traversèrent de longs corridors, descendirent les marches du perron et marchèrent dans des allées bien entretenues, séparant des carrés potagers ou fleuris.

Avisant un chêne centenaire, Madelon souhaita s’en approcher. Parvenue au pied de l’arbre royal, elle eut la surprise de découvrir une orchidée toute semblable à celle qu’elle avait vue avant son enlèvement.

«  Serai-je en train de vivre une aventure d’Alice Outre-Miroir » se demanda-t-elle. Pour ne pas abîmer la fleur, elle sortit un petit sac qu’elle détenait dans ses jupons ainsi qu’un matériel à dessins.

Elle croqua l’orchidée sous tous les angles, se promettant d’en réaliser une aquarelle.

Ce travail achevé, le soir tombant, les deux femmes rentrèrent au manoir.

Angélique lui prépara un bain, l’aida à revêtir une magnifique chemise de nuit brodée d’un semis de boutons d’or et lui souhaita une bonne nuit.

Madelon trouva l’alcôve confortable et s’endormit, espérant que le lendemain verrait sa délivrance.

 

 

dimanche 6 septembre 2026

Liseron, la fiancée de la forêt

 




En écrivant son dernier commentaire et en mettant la note appropriée à la pile de copies du Baccalauréat, Liseron eut l’impression qu’elle en avait terminé avec ce métier de professeur mangeur d’énergie et de temps.

En se promenant dans la forêt durant ses congés, Liseron avait ressenti un appel profond, intime et magique.

Un cerf blanc s’était approché d’elle pour la couronner d’un entrelacs de houx, d’églantines et de roses d’or.

Près de la fontaine de Barenton, un chevalier lui avait rendu hommage en lui offrant un bliaut brodé et une houppelande longue garnie de perles et de fourrure pour lui épargner la morsure glaciale de l’hiver.

Liseron rougit de plaisir et elle baisa la main de son généreux donateur en gage de fidélité.

Elle se promit d’écrire un roman de chevalerie où cet homme courtois aurait une place de premier plan.

Heureuse de sa décision, elle rentra chez elle, fit mijoter une soupe avec des racines et des fruits de la forêt puis elle commença un roman courtois sous le titre de La Fiancée de la Forêt.

Amaury de Rochenoire

 

 


De retour en sa demeure, une modeste maison réservée jadis au maître de chai, sa fonction actuelle, Amaury de Rochenoire se débarrassa de son frac avec soulagement et il activa le feu de cheminée avant de plonger dans un sommeil réparateur.

Le lendemain, il entreprit la mise en bouteille de son Rouge Gorge, satisfait des arômes de la cuvée.

Parfois l’image de sa cavalière d’un soir s’imposait à lui mais il la chassait rapidement.

Il comptait obtenir des prix avec son vin de qualité, ce qui lui donnerait des rentrées d’argent dont il avait grand besoin.

Il souhaitait restaurer son château mais ce projet impliquait des réserves financières importantes.

Afin d’arrondir son pécule, il eut l’idée de mettre à profit l’habituelle journée Portes Ouvertes pour lancer des invitations financées réservées à un banquet festif.

Viticulteurs, restaurateurs et personnalités locales furent sollicités.

Amaury envoya une invitation à Charlotte dont il avait gardé l’adresse et il précisa qu’elle serait son invitée d’honneur ; à ce titre, elle aurait droit à une chambre d’ami en sa demeure.

Charlotte qui avait quasiment remisé le jeune homme dans le monde merveilleux des souvenirs sans lendemain fut enchantée et elle se mit à la machine à coudre de sa grand-mère pour confectionner une robe qui soit en harmonie avec le Rouge Gorge célébré.

Elle utilisa un coupon de tissu Liberty et réalisa un ensemble charmant où les oiseaux, les papillons et les fleurs d’automne étaient une ode à la nature.

Enfin prête, elle se mit au volant de sa coccinelle, surnom donné à sa voiture vintage et partit vers le domaine de son prince charmant.

Les retrouvailles furent brèves et chaleureuses.

Amaury remercia Charlotte pour son cadeau, un magnifique gilet de satin qu’elle avait brodé d’oiseaux et de grappes de raisin en référence à la cuvée Rouge Gorge prometteuse de belles ventes.

«  Je le porterai, n’en doutez pas, chère amie. J’imagine que mes ventes seront boostées grâce à cette merveilleuse confection ».

Ils passèrent à table.

Un potage usuel lors des vendanges fut servi dans un bol de faïence en forme de soupière.

Pâté en croûte, saumon de rivière à l’oseille suivirent.

Le dessert consistait en une crème aux œufs accompagnée de sablés avec sa confiture de maison.

«  J’ai la chance d’être secondé dans mes tâches quotidiennes par une cuisinière hors pair. Elle me gâte avec de fabuleux plats du terroir » précisa Amaury et il ajouta qu’étant donné l’âge de la maîtresse en cuisine, il avait recouru aux services de jeunes vendangeuses pour concocter le repas Rouge Gorge.

Charlotte se retira dans sa chambre où le mobilier rustique étincelait de cire et de cretonne fleurie.

Elle lut quelques pages d’Un amour de Swann et s’endormit en rêvant que son prince charmant s’insérait dans le récit en sa compagnie.