Paul avait choisi une petite ville de la région parisienne pour établir leur nid d’amour. La maison était modeste mais confortable, meublée dans un style balzacien.
Un immense jardin comprenant un potager, un verger, un colombier et un poulailler ainsi que des clapiers constituait le trésor du domaine.
« Lorsque je partirai à l’étranger pour mes séjours commerciaux, vous ne mourrez pas de faim avec ces ressources » dit Paul ; lorsqu’il la quitta pour se rendre à Saigon, il déposa quelques louis d’or sur la table « pour vos effets personnels » précisa-t-il et il partit en fumant l’un de ses cigares cubains après une dernière étreinte.
Demeurée seule, Angèle refoula ses larmes et décida de passer à l’action pour chasser cette impression de femme entretenue voulue par son conjoint. Elle acheta une machine à coudre et fit savoir dans le bourg qu’elle était couturière à domicile et qu’elle recevrait sa clientèle chez elle.
« Je sais aussi faire des chapeaux : j’ai mon brevet de modiste » mentionna-t-elle.
On vint chez elle par curiosité puis par choix ; sa renommée fut telle qu’on alla jusqu’à commander une robe de mariée à cette couturière aux doigts d’or. On portait moins de chapeaux qu’à Paris et les commandes de cet accessoire allaient de pair avec des cérémonies familiales, communions solennelles, mariages, noces d’argent et noces d’or. Elle créa aussi des robes de baptême et des petits bonnets pour nourrissons.
Un jour, un homme sonna à sa porte. Angèle crut qu’il venait commander une toilette pour une femme dont elle avait les mesures mais en réalité il venait pour lui : « je voudrais que vous me fassiez un pantalon » Surprise, Angèle rétorqua qu’elle n’en avait jamais fait, son mari s’habillant chez un grand faiseur.
Le client hors norme insista « Les pantalons que j’achète ne sont pas adaptés à ma morphologie et je n’ai pas les moyens de m’adresser à un tailleur de renom. Je suis sûr que vous ferez aussi bien que ces couturiers de haute gamme. Votre mari gagnerait à être habillé par vous » ! Vaincue, Angèle prit ses mesures et promit de tirer le meilleur profit d’un coupon de serge qu’il lui laissait.
Bien des années plus tard, elle dut lui dire que c’était le dernier pantalon qu’elle lui cousait « J’ai 90 ans et à mon âge, je dois me ménager » ; ils se quittèrent bons amis.
Très occupée par ses travaux, heureuse de gagner sa vie en cousant, Angèle montait sa machine à coudre au grenier dès que Paul annonçait son retour. Elle faisait dire qu’elle serait indisponible pendant une période indéterminée et qu’elle reprendrait ses travaux après le départ de son époux.
Chacun jouait le jeu, comprenant qu’un bourgeois voyait d’un mauvais œil le travail d’une épouse.
Paul revenait chargé de cadeaux luxueux et inutiles et Angèle s’extasiait comme il se doit devant ces merveilles. Son mari appartenait à un autre monde que le sien et elle en avait pris son parti.


