L’attraction exercée sur mon cœur épris d’un Orient
légendaire eut raison de mon attachement aux élèves d’Onnaing.
J’acceptai un poste dans le cadre de la coopération
culturelle entre la France et le Maroc et partis pour Settat où se situait le
lycée Inn Abbad, le prochain théâtre de ma progression pédagogique.
Dès mon arrivée, je déchaînai les passions et des paris
furent engagés sur ma nationalité. Les uns pensaient que j’étais allemande, les
autres me voyaient en « Fasia », mes longs cheveux blonds flottant
sur mes épaules et mes yeux bleus apparaissant comme les signes particuliers
d’une élite féminine de la ville de Fès.
Un jour, dans le train qui me conduisait à Marrakech, une
jeune femme marocaine entama une conversation en français puis poursuivit son
échange amical en arabe. Je dus lui dire que je ne connaissais pas la langue du
pays. Cette interlocutrice fut étonnée d’apprendre que j’étais française car
elle m’avait identifiée comme une compatriote.
Lors de la rentrée scolaire, mes cheveux relevés en chignon
et revêtue d’une tenue stricte, je fis la connaissance de mes nouveaux élèves à
dominante masculine.
Néophyte, lorsque je fus questionnée sur les fournitures
nécessaires à mes cours, j’énonçai ce qui constitua mon fil rouge, à savoir mon
indifférence quant au choix de cahiers ou de classeurs. Par contre, j’insistai
sur la nécessité d’avoir toujours des copies dans le cartable pour faire face
aux interrogations-surprise.
Enfin, ce qui stupéfia mes élèves, fut ma préconisation de
l’achat d’un stylo plume-or, comme le mien. « C’est cher leur dis-je mais
ces stylos sont de qualité et on les garde pour la vie ».
Mon cours achevé, il y eut un attroupement autour de mon
bureau car chacun voulait voir de près le fameux stylo plume-or. « C’est
de l’or » ? disaient-ils en retenant leur souffle.
J’appris, par la suite, que l’or était un métal hautement
prisé dans le pays.
Qui n’avait pas sa ceinture en or dans la corbeille de mariée
passait pour une mal-aimée.
Je notai, par ailleurs, que mes élèves n’avaient pas de
cartable et qu’ils avaient sorti un morceau de papier et un bic de leur
ceinture pour prendre en note mes desiderata.
Cette recommandation du stylo plume-or était hautement
décalée et révélatrice de mon ignorance des us et coutumes du pays hôte.
J’eus conscience du fossé qui nous séparait et j’entrepris de
me mettre à la page afin d’éviter les bévues à l’avenir.
Au collège Lalla Myriam de Marrakech, j’inventai un procédé
pédagogique susceptible d’illustrer l’utilisation des pronoms neutres en
grammaire française.
J’arrivai en classe avec un sac et je disposai son contenu
sur le bureau : un plateau, une théière et des verres filés or.
Ce dispositif insolite me permit de concevoir un dialogue
fictif intéressant :
« Voulez-vous un verre de thé ? En voulez-vous un
autre » ? etc …
Je leur révélai qu’en Europe, on privilégiait le thé noir. On
pouvait ainsi ajouter, à la demande, un peu de lait.
Après le rappel de la notion grammaticale « Voulez-vous
un sucre ? en voulez-vous deux » ? j’ajoutai une expression
imagée qui ravit certains élèves : « Un nuage de lait » ?
En sortant de classe, certains élèves répétaient avec
ravissement : « un nuage de lait » ?
Une foule d’anecdotes, pittoresques ou révélatrices de ma
découverte d’un pays étranger me revient à la mémoire mais je ne les évoquerai
pas ici car le fil rouge de mon livre consiste à marquer mon évolution dans le
domaine pédagogique.
Il y eut un « avant » et un
« après » mon séjour au Maroc sur le plan technique de mon
enseignement.
Quand je revins en France, c’est avec un regard neuf que je
construisis ma relation avec les élèves.
Fini le temps où je me référais à un univers quasi disparu,
érigeant la mythologie gréco-latine comme un modèle absolu.
L’amour des Belles Lettres, de la Renaissance au Romantisme
européen se trouvait au faîte d’un mât de Cocagne difficile à escalader !
Dorénavant, je m’attachai surtout à la compréhension de
l’environnement spatio -temporel de mes élèves et ne décidai rien avant de
déterminer l’approche littéraire ou historique qui devait être la mienne.
« L’école était au bord du temps » écrivait le
poète Eugène Guillevic dont je devins l’amie. « Madame Amie »
écrivait-il sur du papier bleu qu’il choisissait pour notre correspondance.
Pour moi, il fut surtout question de faire entrer l’école
dans un cercle qui visait à la fois l’étoile du savoir et l’amour d’autrui.
C’est ainsi que j’évoluais dans cette école idéale durant
plus de trente ans et que j’en sortis, navrée de ne pas avoir toujours réussi à
réconcilier certains élèves meurtris avec le monde réel qu’ils rejetaient tant
il était le repoussoir de leur cœur blessé.