De retour en sa demeure, une modeste maison réservée jadis au
maître de chai, sa fonction actuelle, Amaury de Rochenoire se débarrassa de son
frac avec soulagement et il activa le feu de cheminée avant de plonger dans un
sommeil réparateur.
Le lendemain, il entreprit la mise en bouteille de son Rouge
Gorge, satisfait des arômes de la cuvée.
Parfois l’image de sa cavalière d’un soir s’imposait à lui
mais il la chassait rapidement.
Il comptait obtenir des prix avec son vin de qualité, ce qui
lui donnerait des rentrées d’argent dont il avait grand besoin.
Il souhaitait restaurer son château mais ce projet impliquait
des réserves financières importantes.
Afin d’arrondir son pécule, il eut l’idée de mettre à profit
l’habituelle journée Portes Ouvertes pour lancer des invitations financées réservées
à un banquet festif.
Viticulteurs, restaurateurs et personnalités locales furent
sollicités.
Amaury envoya une invitation à Charlotte dont il avait gardé
l’adresse et il précisa qu’elle serait son invitée d’honneur ; à ce titre,
elle aurait droit à une chambre d’ami en sa demeure.
Charlotte qui avait quasiment remisé le jeune homme dans le
monde merveilleux des souvenirs sans lendemain fut enchantée et elle se mit à
la machine à coudre de sa grand-mère pour confectionner une robe qui soit en
harmonie avec le Rouge Gorge célébré.
Elle utilisa un coupon de tissu Liberty et réalisa un
ensemble charmant où les oiseaux, les papillons et les fleurs d’automne étaient
une ode à la nature.
Enfin prête, elle se mit au volant de sa coccinelle, surnom
donné à sa voiture vintage et partit vers le domaine de son prince charmant.
Les retrouvailles furent brèves et chaleureuses.
Amaury remercia Charlotte pour son cadeau, un magnifique
gilet de satin qu’elle avait brodé d’oiseaux et de grappes de raisin en
référence à la cuvée Rouge Gorge prometteuse de belles ventes.
« Je le porterai, n’en doutez pas, chère amie.
J’imagine que mes ventes seront boostées grâce à cette merveilleuse
confection ».
Ils passèrent à table.
Un potage usuel lors des vendanges fut servi dans un bol de
faïence en forme de soupière.
Pâté en croûte, saumon de rivière à l’oseille suivirent.
Le dessert consistait en une crème aux œufs accompagnée de
sablés avec sa confiture de maison.
« J’ai la chance d’être secondé dans mes tâches
quotidiennes par une cuisinière hors pair. Elle me gâte avec de fabuleux plats
du terroir » précisa Amaury et il ajouta qu’étant donné l’âge de la
maîtresse en cuisine, il avait recouru aux services de jeunes vendangeuses pour
concocter le repas Rouge Gorge.
Charlotte se retira dans sa chambre où le mobilier rustique
étincelait de cire et de cretonne fleurie.
Elle lut quelques pages d’Un amour de Swann et s’endormit en
rêvant que son prince charmant s’insérait dans le récit en sa compagnie.