samedi 8 août 2026

Le banquet merveilleux





Capucine, la cuisinière en chef du château n’avait pas ménagé sa peine pour que le repas soit parfait.

Sur une table décorée avec art par Doria, lingère de talent, elle disposa des pyramides de fruits déguisés, cédrats, angélique, violettes, oranges, pommes et poires avec un additif sucré, les dragées aux amandes.

Des pétales de roses confits et de petits fromages de chèvre aux noix, présentés sous forme de marguerites des prés et de boutons d’or nappaient des coupelles en porcelaine, invitant à la dégustation de cervoise Lancelot et de cidre de Quimper.

Le premier plat arriva dans l’enthousiasme général après un rinçage des doigts dans de l’eau parfumée, présentée en aiguière et en burettes pour l’essence de roses.

C’était un vol-au-vent au pigeonneau et aux amandes, servi avec une purée de topinambours et un caquelon de champignons à la crème.

Vint ensuite une daurade farcie d’un hachis de pibales et d’encornets pimentés revenus sur le feu dans un bain d’huile d’olive.

Présentée sur un lit d’algues brunes et de laitue romaine, avec de petits choux pommelés contenant en leur cœur une farce d’aiguillettes de poulet, la daurade apparaissait comme la reine des flots gourmands, se multipliant à l’envi pour satisfaire l’appétit de valeureux chevaliers et de dames de renom.

La fée Viviane, sous les traits de Marguerite de Brocéliande, demanda à féliciter la cuisinière Capucine et sa brigade.

Ces dames se présentèrent avec un tablier immaculé, brodé de pervenches et elles obtinrent des applaudissements chaleureux.

Marguerite de Brocéliande leur promit une pervenche d’or et Bernard de Questembert demanda à Capucine l’un de ses rubans pour avoir l’honneur de défendre ses couleurs le jour du tournoi.

Cerise et sa brigade repartirent en cuisine pour préparer la suite, une rosace de magrets servis avec une sauce aux cerises, une purée de carottes et de poires de terre ainsi qu’une tombée de pleurotes.

Des pages alertes s’emparèrent prestement des assiettes pour éviter un refroidissement de ces préparations servies chaudes.

Une selle d’agneau farcie d’aneth et de fenouil caramélisé apparut dans un tourbillon de pâte feuilletée cuite sur la braise, complétant ces délices carnés.

De petites roses de pommes, passées au pinceau, au miel et à la gelée de roses, servies avec une gelée de citron et de lavande, passèrent parmi les convives pour leur permettre de patienter jusqu’au dessert.

Des aiguières d’eau fraîche agrémentée de sirop d’orgeat rafraîchirent les convives qui commencèrent à se sentir disposés à déguster des friandises inédites.

Les conversations allaient bon train et des amitiés se nouaient.

Edouard de Nohant, chevalier de belle prestance et féru de poésie, trouva en la personne  d’ Hélène de Beaumanoir, sœur jumelle de Benoît des Forges, venu pour participer au tournoi, une audition complaisante.

«  Hélène dont le nom évoque le courroux de Ménélas, parti en guerre jusqu’à Troie pour reprendre au beau Pâris, son épouse chérie, vous êtes si belle que pour vous, je m’efforcerai de gagner le tournoi.

Que le ruban doré qui retient les boucles de votre chevelure digne de Cérès, orne ma lance, tel est mon vœu le plus cher !

Je vous le rapporterai au terme des combats pour me montrer digne de vous » !

Hélène n’eut pas le loisir de répondre car troubadours, ménestrels, jongleurs, danseuses et montreurs d’ours firent irruption dans la salle pour procurer des divertissements.

Une danseuse, nommée Soraya, fit sensation en interprétant une danse des sept voiles qui coupa le souffle de plus d’un chevalier.

Vêtue de voiles roses, elle s’en défit avec élégance et sensualité et lorsqu’elle apparut, au tableau final, en justaucorps couleur chair, elle suscita un enthousiasme fou et des chevaliers durent être sermonnés par Jehan des Roselières car ils en seraient venus aux mains pour se disputer un voile de la belle, afin de porter ses couleurs lors du tournoi.

Tristan-Lou proposa un tirage au sort et c’est le chevalier Norbert du Hainaut qui gagna le droit de porter un morceau de voile en guise de brassard.

Soraya ne fut pas mécontente du choix octroyé par le destin car Norbert du Hainaut était un très bel homme et son visage avenant était empreint de finesse et de douceur.

Les divertissements terminés, on dressa à nouveau la table du festin pour qu’éclate un océan de douceur.

Pyramides de fruits, coupelles de crèmes aromatisées, choux pralinés, charlottes à la framboise ou aux pralines, nougatines au miel furent le prélude d’un entremets merveilleux, une omelette norvégienne et une farandole de douceurs, mille-feuilles, mokas, babas au rhum et enfin arriva le clou du spectacle , une pièce montée, délicatement parfumée à la rose et à la barbe à papa.

Chacun se délecta de fondantes parts de rêve puis on but du café, des liqueurs et du vin pétillant.

Les pages eurent tôt fait de tout débarrasser et les invités prirent congé en félicitant le maître de maison.

Demeuré seul avec Pervenche, Jehan des Roselières la félicita pour la coordination et l’agencement harmonieux des différentes étapes du festin.

Il brûlait de l’enlacer et de poser ses lèvres sur les siennes mais, soucieux des convenances, il lui baisa la main avec ferveur et lui promit une surprise pour le lendemain.

Pervenche le quitta, le cœur battant. La surprise lui importait peu mais elle tremblait de tous ses membres lorsqu’elle se trouvait seule, en songeant au beau seigneur qui avait pris son cœur dès le premier regard.

Elle regagna sa chambre, se dévêtit puis, après une toilette soignée, se mit au lit et s’endormit en rêvant qu’un aigle s’emparait de son ruban pour le déposer dans son aire.

Le vagabond de l'amour

 

 

 


On l’appelait ainsi le vagabond de l’amour car il se déplaçait aux quatre coins de la cité avec une réserve de dictons oubliés, de chansons anciennes et de brins de muguet placés dans un nouet de soie en remerciement des pièces ou des billets de banque qui lui permettaient de survivre.

Parfois, il avait suffisamment d’argent pour s’offrir une nuit d’hôtel et un repas chaud. Il sortait l’unique costume en sa possession de son havresac et faisait une toilette approfondie dans les douches de la gare.

Ainsi vêtu, il empruntait à un ami une valise convenable et passait pour un passager ordinaire.

Sur sa carte d’identité on pouvait lire Ange Orsini, né à Bastia, profession écrivain.

Qu’était-il donc arrivé à Ange Orsini pour qu’il quitte le bureau de sa confortable villa en bord de mer et qu’il renonce à l’écriture pour errer d’un pont à l’autre de la ville de Paris où, jadis, on le recevait avec faste pour célébrer son dernier roman ?

Il était tout simplement passé de mode. Ses idées explosaient dans un riche décor fleuri mais elles n’intéressaient plus personne. C’est ainsi que de refus polis en rejets parfois haineux, il s’était retrouvé sur le pavé de la ville des arts.

On ne voulait plus de lui !

Ange en avait pris son parti et fidèle à une chanson qu’il fredonnait autrefois Le marchand de bonheur, il était devenu le vagabond de l’amour, celui qui offre un peu de sérénité en échange d’une petite pièce, voire d’un plat à la date limite de conservation.

Ange ne s’offusquait pas de la modicité des dons, trouvant merveilleux que l’on pallie sa détresse financière.

Il lui restait un exemplaire de son dernier ouvrage La Tulipe d’Or et lorsqu’un enfant lui donna son ours en peluche et un bagel à la viande hachée tout chaud, il lui offrit le livre.

«  J’en parlerai à mon professeur » dit l’enfant.

Un jour, Ange eut la surprise de rencontrer une dame avenante qui le conduisit dans un studio tout équipé avec une garde-robe complète.

«  Les repas vous seront livrés. J’ai pourvu le secrétaire d’un ordinateur, de cahiers, de carnets de notes et de plumiers garnis. Vous pourrez vous remettre à l’écriture et lorsque vous serez prêt, vous viendrez présenter vos écrits en classe. Les enfants ont besoin de rêve ; on les étouffe sous des plis frustrants et on les empêche de développer leur personnalité.

Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas à m’en faire part » conclut Maria Le Quellec en lui tendant un téléphone portable contenant des adresses utiles.

C’est ainsi qu’Ange Orsini commença son nouveau roman sous le titre de Le vagabond de l’amour.

jeudi 6 août 2026

Quand reviennent les roses Acte I Scène III

 

 



Kévin déclame le texte qu'il a composé en esquissant une chorégraphie

Ode à la déesse Flore

Si ton cœur est rempli de haine, ne croise pas la fée de la fontaine, elle te fera cracher des crapauds et des serpents et tout le monde te fuira.
Mais si ton cœur est empli d'amour, cherche la fontaine qui abrite la fée des vertus.
A ceux qui souffrent, qui sont les mal-aimés mais qui sont attentifs aux souffrances d'autrui, elle offre le don magique de laisser échapper perles et roses d'amour à chaque parole prononcée.
Moi, je ne suis qu'un chanteur et je ne peux vous donner qu'un récit fait par une dame aux cheveux gris et qui rêve encore d'un monde toujours beau, toujours fleuri pour que s'effacent les signes maladifs qui lézardent notre terre, aujourd'hui attaquée en sa couronne verte, celle de la déesse Flore aux mille mains d'argent.

Applaudissements de tous
Le gardien du jardin
-Que se passe-t-il ? Ce jeune vous importune ? Ne cherche-t-il pas à vous soutirer de l'argent ? As-tu tes papiers ?
La lectrice
- Ce jeune ne nous importune pas, il nous enchante. S'il n'a pas ses papiers, nous serons deux car je ne les ai pas sur moi. Voyez, je n'ai que mon carnet et un stylo bic pour noter les idées vagabondes qui voguent dans ma tête et j'ai aussi un livre de contes de fées pour me tenir compagnie et me protéger des mauvaises rencontres.
La passante
- Il en va de même pour moi. J'habite à deux pas d'ici et j'aime faire une promenade dans ce jardin qui a inspiré tant de poètes, à commencer par Victor Hugo .Je doute qu'il ait eu des papiers d'identité lorsqu'il se promenait dans les rues de Paris.
Le jardinier
- Quant à moi, je n'ai pas besoin de papiers puisque je suis en tenue de travail, notre uniforme des jardins en quelque sorte.
Kévin
- Merci de votre aide, mes amis ! Je vous rassure : j'ai bien une carte d'identité et je peux la montrer sans souci ; la voici !
Le gardien
- Merci jeune homme : me voilà rassuré. Portez-vous bien !

Après le départ du gardien, un ange passe puis le jardinier part à son tour car sa pause a pris fin. Kévin s'assoit sur le banc avec l'assentiment de ces dames.

Jacqueline, la lectrice de polars
- Cet homme a brisé le charme : quel dommage ! Je crois que je me convertis petit à petit à l'univers féerique.
Sophie, l'amoureuse des contes
- J'en suis ravie. Que faisons-nous à présent ?
Un sénateur qui passait par là
- Mesdames, jeune homme, votre place est au sénat, dans les loges d'honneur. Qu'en dites-vous ?
Jacqueline
- Pardonnez ma franchise, sénateur mais je crains que les séances pleines de tirades soporifiques fassent fuir les fées dont Sophie tâche de nous rapprocher.
Le sénateur
-Une baguette magique serait parfois nécessaire pour que l'harmonie règne dans nos lois.
Sophie
- Lancez une invitation aux fées de notre temps : elles vivent au sein d'associations et tâchent de remédier aux désastres de la vie.
Kévin
- Invitez aussi les enfants. Ils ont toujours des idées pertinentes et vont droit à l'essentiel.
Le sénateur
-Tout cela est fort bien dit et je vais y réfléchir de ce pas. A demain pour un compte-rendu du fruit de ma méditation.
Tous en chœur
A demain !

mercredi 5 août 2026

Violette au coeur ardent

 

 


Dans une ville de haute montagne vivait une fruitière prénommée Violette. Ses fromages étaient réputés et l’on venait de loin pour s’en procurer.

Le secret de sa réussite était simple : elle sélectionnait les meilleurs laits venus des alpages, les goûtant sur place pour s’assurer de leur teneur en crème et de leur douceur fruitée, ce qui était sans doute à l’origine du mot « fruitière » destiné à une crémière façonnant , moulant et affinant de merveilleux fromages.

Un jour, elle reçut la visite d’un poète qui s’éprit de la lueur violette de ses yeux. Il composa plusieurs odes et se risqua même à aller sur les brisées de Pierre de Ronsard en écrivant des sonnets à la mode italienne.

Ce poète, Flavio Montebello , monta sa tente près de la fromagerie, se jurant de s’alimenter exclusivement de pain et de fromage jusqu’à ce que la belle Violette réponde à ses élans amoureux.

«  Belle Violette, je me suis perdu dans le lac limpide et profond de vos yeux aux éclats de Cérès.

La déesse des moissons habite en votre cœur : j’en ai la preuve en goûtant le bon pain qui sort de votre four à bois. Le parfum des blés se lie à la couronne de pavots dont vous ornez parfois vos beaux cheveux retenus par un ruban bleu céleste.

Douce Violette, je pense à vous, nuit et jour et si vous repoussez mon amour, j’en mourrai » !

En recevant ce message, Violette fut attendrie par les accents sincères de cet amoureux. Il lui était cependant impossible de lui rendre la pareille.

Alors qu’elle s’interrogeait sur le comportement qu’elle devait adopter vis-à-vis de Flavio, il se passa un événement qui mit fin à son embarras : le poète avait disparu ! On retrouva sa tente lacérée et maculée de taches rouge sang.

Les gendarmes lancèrent une enquête et interrogèrent Violette en premier lieu car tout le monde, au village, connaissait l’amour qui consumait le disparu.

Violette se prêta à l’interrogatoire, donna la lettre qu’elle avait reçue pour preuve de sa bonne foi ; «  Pourquoi aurais-je tué cet homme ? Je ne lui voulais aucun mal et le plaignais sincèrement d’éprouver un amour qui n’était pas réciproque »argumenta-t-elle et les enquêteurs se déclarèrent convaincus. Ils gardèrent la lettre comme pièce à conviction et explorèrent d’autres pistes pour retrouver le poète disparu.