Organdi, tulle, nylon de la première
génération, tabliers brodés, robes de laine… j’ai vécu les premières années de
ma vie dans une ambiance rythmée par les coups de pédale donnés à sa machine à
coudre Singer par une mère vouée à la beauté du linge, de la couture et des
toilettes originales.
Ensuite j’ai connu un autre univers,
triste et gris avec porte-plumes et encriers, le tout pour écrire sur une table
inclinée, s’ouvrant sur un casier où l’on rangeait les cahiers. J’aimais
par-dessus tout ce qui se référait à la lecture. Il y avait une petite
bibliothèque et je dévorais les livres. C’est l’institutrice qui choisissait
les ouvrages et comme je figurais au nombre des privilégiées, je devais souvent
me contenter d’un second choix. Mes petites camarades peinaient à déchiffrer le
français et c’est ainsi qu’un jour, il ne resta pour moi qu’un vieux livre de
lecture nommé L’Anneau d’Alma. C’était un livre destiné à la classe car il y
avait des exercices lexicaux et grammaticaux à la fin de chaque chapitre. Le
livre était presque repoussant tant il avait été malmené, écorné et du
sparadrap jauni, réparait tant bien que mal des déchirures. Et pourtant le
contenu du livre m’émerveilla. C’était un conte découpé en séquences dont le
personnage principal était une rivière, la Dordogne. Une jeune fille nommée
Félicia en était l’âme ; elle était pourchassée par Malvina, la sorcière
qui voulait multiplier les obstacles pour tarir les eaux profondes. Au moment
où Félicia, épuisée, allait être rattrapée et mourir avec la rivière
agonisante, l’anneau d’Alma, un élément magique lui était offert par un aigle
et la sorcière était instantanément pulvérisée tandis que Félicia retrouvait
toute sa beauté, nageant avec bonheur dans une eau pleine de vigueur et
d’éternelle lumière blonde.
Ceux qui ont lu mes contes voient ici
se déployer la matrice de mes créations vagabondes, allant de çà, de là, sur
les cailloux blancs du lit de la rivière, mon héroïne cachée.
Lorsque je rentrais à la maison,
après la classe, je n’avais pas le loisir de parler de mes émotions car pour
des parents traumatisés par les affres de la seconde guerre mondiale assortie
de privations, les préoccupations étaient essentiellement tournées vers la
nourriture. La guerre était finie mais il y avait encore des tickets de
rationnement et mon père faisait des kilomètres à bicyclette pour
s’approvisionner en café en Belgique.
Les retours à la maison après la
classe étaient embaumés par du pain perdu saupoudré de cassonade, de chocolat
chaud, et plus tard, comble de luxe, de pain d’épices acheté au marché. Ma mère
partait avec un billet de mille francs afin de ne pas trop dépenser mais elle
se laissait toujours tenter par un article et laissait une petite ardoise que
je devais taire à tout prix à mon père. Puis ce furent les années lycée,
assorties parfois d’internat, très dures pour une petite villageoise car s’il
est vrai que j’étais la reine du savoir en mon village, il n’en était plus de
même dans le lycée d’une grande ville. Néanmoins, je gardai des places de
première en rédaction et en histoire. Je souffris beaucoup durant ces années
d’études mais je me pris peu à peu au jeu de la passion pour la littérature et
je me retrouvai avec étonnement et joie dans une salle de classe mais cette
fois, sur l’estrade du professeur.
Catapultée dans l’univers enseignant
sans avoir suivi de formation, je me trouvai tout à coup à la rentrée face à
une classe de sixième alors que je me sentais encore proche de l’enfance.
Durant la rencontre préliminaire avec les enseignants et la terrible principale
qui manageait son petit monde d’une poigne de fer, j’avais demandé ce que je
devais faire précisément en ce jour de rentrée et l’on m’avait rassurée en
précisant que je n’aurais quasiment rien à faire, étant donné que l’on
distribuerait livres et matériel et que des consignes générales seraient
données aux élèves par le professeur principal, chevronné et habitué à ce genre
d’exercice.
En fait, toutes les tâches
matérielles furent expédiées en un temps record par ce professeur d’histoire
géographie à l’autorité naturelle, ce qui n’était pas mon cas et je dus faire
face aux regards interrogateurs de ces enfants à qui je devais enseigner le
français et une initiation conséquente au latin.
Pour meubler l’espace-temps,
j’écrivis au tableau un poème que j’avais beaucoup aimé en classe de cinquième
et que je connaissais encore par cœur. Il s’agissait d’un poème de Maurice
Maeterlinck et il y était question d’une fée : « Dès qu’Urgèle
apparut, en robe verte et blonde, et qu’elle leur sourit avec simplicité, l’un
des enfants lui dit : c’est l’hiver sur le monde, non dit-elle c’est
l’été… » Au premier rang, il y avait un élève qui fronçait les sourcils.
Il leva le doigt avec beaucoup de fermeté pour me poser une question que je
trouvai étrange sur le coup : « Qu’est-ce que c’est les fées ? ».
Un peu désarçonnée, je donnai une
réponse mais je vis bien que je n’avais nullement convaincu Francis Lebrun,
rationnel et carré. Il m’aida beaucoup à évoluer positivement dans le monde
professionnel, m’obligeant à apporter, à l’avance, une réponse à une éventuelle
remise en question de mon univers personnel. Le même levait le doigt lorsque je
parlais d’un auteur : « Il est mort ? », manifestement
déçu lorsque je répondais positivement. C’est grâce à lui que je me mis en
quête d’auteurs vivants et que, par la suite, je fis connaître à mes élèves
Eugène Guillevic, Dorothée Letessier pour Le voyage à Paimpol Patrick Poivre d’Arvor pour son livre Les
Enfants de l’Aube et des écrivains rennais que j’accueillis en classe, Évelyne Brisou Pellen notamment qui répondit
sans complexe à des questions concernant les rémunérations des écrivains.
En ce qui concerne Patrick Poivre d’Arvor, je
vécus une véritable petite épopée en deux temps, un accueil chez lui en Côtes
d’Armor et une invitation à Paris pour assister à l’enregistrement d’une
émission qu’il animait.
L’étude thématique de l’Amour en classe de
Première m’avait amenée à lire son premier roman que je trouvai bien écrit. Je
lui adressai une lettre sans croire qu’il me répondrait. Or un appel
téléphonique me prouva le contraire.
Patrick Poivre d’Arvor me proposait un
rendez-vous durant les congés de Février. Je lui dis que j’étais d’accord mais
qu’il fallait que j’en parle à mes élèves. L’aura du présentateur était telle
que certains répondirent avec enthousiasme. Cette équipée en voiture
personnelle, chacun venant avec une mère enthousiaste et moi en compagnie de
mon mari, profitant d’accueillir deux garçons déshérités, se déroula à la
manière d’une promenade. Je me présentai à la porte du jardin verrouillée par
l’auteur et là, je dus répondre à une question inattendue, étant donné que tout
avait été réglé : « Pourquoi, au juste, avais-je voulu le
rencontrer ? » telle était cette inquisition prononcée d’un ton
froid, sous un regard gris. Heureusement, je rassemblai mes esprits en déroute
et trouvai les mots qui me servirent de sésame. Plus d’accueil glacial. Patrick
nous proposa même des rafraîchissements, offre déclinée car il nous recevait
chez lui, dans sa petite maison de pêcheur au bord de la mer et il n’était pas
question d’abuser de son hospitalité. Tout se passa bien, à l’exception d’un
détail. L’une de mes meilleures élèves à l’oral se taisait obstinément. Prenant
son silence pour de la timidité, je la relançais constamment jusqu’à ce qu’elle
me regarde d’une manière qui signifiait : « Tant pis, vous l’aurez
voulu » et dans un silence de bronze elle dit : « eh bien
moi, je n’ai pas aimé le livre ! » Incident diplomatique mais
l’auteur eut le regard amusé. Alors que nous voulions connaître les raisons de
cette indifférence, Catherine nous dit alors que pour elle, le livre des livres
était Le Rouge et le Noir de Stendhal. Ouf ! l’honneur était sauf.
La glace fut totalement brisée à partir de cet
incident et chacun se risqua à intervenir. J’eus également une remarque
concernant le livre dont je redis au passage, et j’étais sincère, tout le bien
que j’en pensais. Il me semblait, dis-je, que le narrateur n’avait pas une
excellente opinion des professeurs, ce à quoi Patrick répondit avec son sourire
ironique qu’il leur reprochait finalement un certain conformisme. Il eut
l’amabilité de faire de ma personne une exception, ce qui me renvoya à la
phrase d’accueil, après vérification de mon souhait de rencontrer un auteur et
non une célébrité : « Je n’aurais jamais cru qu’un professeur
sacrifierait une sacro-sainte journée de vacances pour ses
élèves ! ».
Quant à l’invitation à l’émission qu’il
co-animait à la télévision, à Paris, intitulée «À nous deux ! », elle
se révéla très instructive concernant l’enregistrement des émissions.
Nous avions voyagé par train et métro,
toujours pendant les vacances, avec des élèves volontaires très enthousiastes.
L’animateur nous proposa même à la fin de leur
travail de participer à leur buffet mais il était temps pour nous de rejoindre
la Bretagne et notre billet de groupe nous imposait l’horaire du retour.
Ces événements mis à part, j’étais tout de
même un professeur classique attaché à traquer les fautes d’orthographe. Je
mettais un point d’honneur à remettre au goût du jour l’amour des conjugaisons
grâce à des interrogations écrites portant sur les formes verbales. Une
collègue m’avoua qu’elle m’avait maudite car son fils lui avait imposé un
interminable interrogatoire un dimanche soir pour se préparer à la terrible
épreuve.
Au cours d’une trentaine d’années, je
sillonnai la France, essentiellement le Nord et la Bretagne, accessoirement le
Maroc, Settat et Marrakech dans le cadre de la coopération culturelle et passai
d’une estrade à l’autre, rencontrant toujours des visages nouveaux. L’un de mes
fleurons, au Maroc, fut l’exploitation de la façon dont on buvait le thé en
Europe, à l’imitation des Anglais dans le but pédagogique de concrétiser
l’usage des pronoms. « Voulez-vous une tasse de thé ? En voulez-vous
une autre ? ». Mais toute cette étude sur les pronoms passa au second
plan pour mes élèves, tant ils étaient attentifs aux détails, le fait que l’on
boive du thé dans une tasse en place des verres filés or auxquels ils étaient
accoutumés, le thé noir au lieu du thé vert et de ce fait, la possibilité d’y
ajouter du lait. L’expression « un nuage de lait » les fascina et ils
la répétaient à l’envi avec un sourire mi- ironique, mi- admiratif.
J’ai gardé de mes trois années passées au
Maroc un souvenir heureux. Je ne savais pas alors que j’avais mangé mon pain
blanc. De retour en France, j’eus à surmonter des difficultés issues du fait
que je n’étais pas titulaire. On me confia encore quelques classes de
latinistes puis ce fut le plus souvent les classes déshéritées, jusqu’à à ce
que je me résigne enfin à tenter des concours pour échapper à cet inextricable
piège. La même année, j’en remportai trois, le concours interne de conseiller
d’éducation car j’avais fini par échouer dans l’un de ces terribles postes, et
deux concours de Lettres-Histoire-Géographie en Lycée Professionnel, 1er
et 2ème grade. J’optai pour le professorat 2ème grade,
heureuse d’avoir renoué avec le succès. Ma première affectation se situait dans
un lycée professionnel dont les options majeures tournaient autour de la
production, les systèmes de maintenance, l’électrotechnique, l’horlogerie et
les successeurs des forgerons qualifiés de spécialistes en structures
métalliques, assemblés curieusement dans la même classe pour les disciplines
générales et comme partout, il y avait des classes de quatrième technologique,
les mal aimés du collège que je fréquentais depuis longtemps. Tous dans une
même classe présentaient une difficulté supplémentaire cependant. En cours
d’histoire, j’eus des débuts houleux car les élèves jugeaient des situations
historiques avec le regard discriminatoire d’aujourd’hui. Ils ne pouvaient
concevoir l’existence de la monarchie de droit divin, la pyramide stratifiée
des inégalités sociales et mon cours patinait jusqu’à ce que j’opte pour un
contournement.
Renonçant à parler ex-cathedra, je leur donnai
des recherches à faire pour établir des fiches sur différentes facettes de la
période révolutionnaire au programme.
L’un héritait de Danton, l’autre de
Robespierre, un autre encore de la Nation, de la notion de République etc…
Chacun s’affaira à extraire de documents les renseignements précis qui
conduiraient à l’établissement d’un fichier informatisé.
Le cours d’histoire qui était un véritable
cauchemar devint un moment de recherche agréable. Lorsqu’un « élève
rencontrait un obstacle, il venait me consulter et je pouvais ainsi développer
le cours qu’il n’avait pas voulu écouter, comme ses camarades, et entrait la
notion essentielle dans sa fiche.
J’étais très appréciée dans ce lycée mais je
devais mettre en œuvre tant d’efforts que je préférai passer le témoin à plus
jeune que moi et choisis le plus grand lycée professionnel de la ville de
Rennes pour rencontrer à nouveau les difficiles bataillons d’électrotechniciens
mais aussi les élèves de bureautique en classe de Baccalauréat, plus tournés
vers la langue française. Petit à petit, au fil des ans, j’essayai des classes
différentes, réputées pour leur difficulté, les futurs vendeurs et les imprimeurs
dont je devins l’un des professeurs favoris. Chez les imprimeurs il y avait
deux groupes distincts, les imprimeurs à l’état pur qui travaillaient à
l’atelier sur les fameuses « bécanes » et les photo-imprimeurs qui
manœuvraient un poste informatisé pour cadrer des articles de leur composition
et effectuer des recherches au niveau de la couleur. Quelques malentendants
faisaient parfois partie de ces groupes et je pris l’habitude de voir un adulte
assister à mes cours pour prendre des notes ou communiquer grâce au langage des
signes.
Il y avait aussi les classes hétérogènes de
seconde difficiles à piloter de manière générale tant les niveaux étaient
différents d’un élève à l’autre.
Les années passèrent au rythme de la floraison
des hortensias ornant les plates-bandes du Manoir de Coëtlogon qui formait le
cœur administratif du lycée. En consultant les archives du manoir, une
documentaliste avait exhumé une anecdote amusante, émanant d’une marquise qui
avait habité les lieux. Donnant naissance à un enfant qui n’était pas de
couleur blanche, elle avait prétendu que son abus du chocolat était la cause de
la pigmentation de son enfant.
Notre proviseur au visage avenant mais au cœur
bardé de fer régnait en maîtresse femme sur les lieux, semant tour à tour
l’épouvante ou le charme. Comptable de formation, elle ne plaisantait pas avec
la discipline, parlant d’impératifs à longueur de conseils de classe qu’elle
menait de main de maître. Comme elle insistait sur la nécessité, pour des
élèves de bureautique, de pratiquer des saisies en informatique pour gagner une
aisance sans faille, j’osai une comparaison, « comme un pianiste fait ses
gammes », ce qu’elle apprécia au plus haut point.
Je n’avais pas toujours ses faveurs car elle
me considérait comme une sorte d’excentrique et me reprochait des notes qu’elle
jugeait trop élevées. J’appliquais pourtant les barèmes officiels mais certains
professeurs en jouaient, se montrant d’une sévérité excessive à mes yeux car
elle conduisait l’élève, mortellement blessé dans son amour propre, à ne plus
essayer de progresser puisque, de toute manière, il obtiendrait une note
infâmante. Un élève particulièrement doué à l’oral, argumentant avec maestria plafonnait
autour de sept à l’écrit car en appliquant le barème, il ne pouvait grappiller
de points en deux domaines précis, l’orthographe et la cohérence grammaticale.
Un jour, je trouvai cependant sa copie si intéressante que je forçai la note
réservée aux idées. Il eut onze ! La classe gronda, pensant que j’avais
usé de favoritisme tant les élèves sont élevés dans le culte conservateur de la
note. Je lus alors le texte à voix haute et cette fois, non seulement les
camarades trouvèrent que la note était justifiée mais encore certains
franchirent le pas en estimant que j’aurais dû ajouter des points ! Quant
à l’élève, il vint me voir à la fin du cours pour me remercier de lui avoir
fait franchir une barrière et à dater de ce jour, il eut à cœur de me prouver
qu’il valait mieux que ces notes basses toujours obtenues et il progressa
nettement.
L’année suivante, il devait faire face à un
collègue particulièrement autoritaire et castrateur. Je l’ai vu un jour
remettre une copie à un élève en lui disant « Je t’ai mis 2 » d’un
ton cassant et sans appel. Sur le plan culturel, nous étions au diapason et il cherchait
souvent mon approbation mais sur le plan pédagogique, un monde nous séparait.
Il adorait reprendre mes classes car il
estimait que j’avais suffisamment débroussaillé le terrain pour qu’il puisse
ensuite facilement apposer sa royale griffe.
J’avais prévenu Carl ainsi prénommé par ses
parents en hommage à Karl Marx que ce ne serait pas une partie de plaisir et
qu’il était prudent d’utiliser une partie de ses vacances à la lecture d’un bon
livre pour améliorer son style. Je lui donnai à choisir pour exemple Les
Misérables de Victor Hugo que nous avions abordés sous toutes les formes,
extraits, films, étude des symboles etc… durant l’année ou plus facile, bien
écrit, avec une intrigue solide, Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas.
À la rentrée, il m’attendait à la grille pour
m’annoncer triomphalement qu’il avait lu Les Misérables et qu’il avait été
agréablement surpris par la profondeur du livre.
Mon collègue me héla un jour en salle de
classe pour me dire qu’il avait octroyé la note 16 à une copie de Carl en
histoire, ce qui ne lui était jamais arrivé. Carl tenta par la suite des études
universitaires en Histoire, sa passion et celle de sa famille mais il échoua
comme de nombreux jeunes gens et se contenta d’un poste de « responsable
de la sécurité » dans un quartier commercial de la ville. Lors de la
rencontre, il m’embrassa et s’enquit de mes nouvelles, confondues avec le
parcours professionnel. C’était un homme à présent !
Dans le milieu enseignant, on ne se voit pas
vieillir car on a toujours affaire à un public jeune sans cesse renouvelé.
Au fil des ans cependant, même si je
conservais intact un enthousiasme quasi juvénile, mon pas se faisait plus lourd
et les dernières années, je souffris de multiples maux qui me conduisirent à
mettre un terme à cette carrière si enrichissante.
La difficulté, pour un professeur de
Lettres-Histoire en lycée professionnel réside essentiellement dans la
conception de l’emploi du temps établi par le proviseur ou son adjoint. La
primeur est accordée aux ateliers ; or il faut parfois « faire
tourner » un même atelier et des professeurs différents, je pense
notamment aux salles équipées en matériel informatique. Quant aux professeurs
d’enseignement général, ils devaient parfois œuvrer quatre heures de suite dans
une même classe, ce qui était la donne dans les matières professionnelles mais
requérait pour le professeur littéraire et ses élèves conduits à ces filières
pour avoir échoué dans ces disciplines, de véritables tours de force pour
mobiliser l’attention soutenue de classes facilement distraites. J’avais beau
varier les plaisirs, alternant les explications de textes déguisées en échanges
oraux, exercices d’application d’un élément grammatical précédemment proposé
sous forme d’énigme, cours d’histoire ou de géographie, il arrivait toujours un
moment où l’élève atteignait un point de non-retour. Exténué, fourbu, il ne
pouvait plus en entendre davantage. C’est à ce moment-là que le professeur
s’effaçait pour laisser place à la conteuse, talent que je m’étais reconnu
ainsi que l’art théâtral. Que de chevauchées avec la cour du Roi Arthur,
l’énigmatique Yvain, chevalier au lion avec le passage obligé en terre de
Brocéliande, notamment la fontaine de Barenton, où un simple gobelet d’eau jeté
sur la pierre principale faisait surgir le chevalier noir dont la lance était
le plus souvent mortelle !
Admirative de la période médiévale, je
connaissais les œuvres littéraires de la période sur le bout des ongles et les
élèves me suivaient pantelants dans ces fabuleuses chevauchées. J’y mêlais
aussi La Légende des Siècles de Victor Hugo, accordant une attention
particulière à l’Aigle du Casque et Aymery de Narbonne.
Je ne faisais après tout que contribuer à la
culture du « jeune adulte », terme que l’on donne dans les
instructions officielles tant il est vrai que nos élèves n’étaient plus des
enfants mais avaient bien souvent laissé en friche leur part constructive
d’enfance.
J’avais suivi à Nantes une année de formation
afin d’étudier les facettes multiples de l’art d’enseigner en lycée
professionnel, ce qui me fut utile pour la pratique. J’en retins quelques
formules « Pour parler aux Sans Culottes, il faut déculotter son
langage » ce dont j’usai avec mesure, après que toutes les méthodes
policées aient échoué ou encore « un élève vous donne une heure de sa
vie ; tâchez de la remplir utilement ». Outre ces formules, il y
avait un modus operandi né des travaux de Philippe Mérieu que je crois encore
tout à fait d’actualité, l’émergence des représentations de l’élève sur un
sujet avant de construire son cours, bien préparé il va de soi, à partir de
mots clefs ou d’axes mis à jour dans cette émergence. L’intérêt des élèves s’en
trouvait ainsi revigoré mais cette manière de travailler sans filet nécessitait
un gigantesque travail de recherche en amont pour le professeur.
On veut sans cesse « rentabiliser »
la présence du professeur mais on oublie de prendre en compte la somme de
travail qu’il doit effectuer chez lui pour rester « au top » et
satisfaire ses élèves. Un professeur de comptabilité très apprécié par ses
classes jeta un jour l’éponge pour se réfugier dans un poste lucratif privé. C’est
moins l’argent, me confia-t-il, qui m’a poussé à choisir ce poste clef que la
disponibilité au sein de ma famille. Il ruminait parfois des bribes de cours en
lavant la vaisselle ou en se livrant à un repos salutaire. Comment faire passer
telle ou telle notion ? Cette question que je croyais réservée aux
littéraires et à ma personne est partagée finalement par de nombreux
professeurs soucieux de l’ancrage de leur cours dans un auditoire habitué au
zapping.
Mis à part les formations générales, les cours
encadrés et la remise à niveau de notions souvent peu maîtrisées, orthographe
et grammaire nous devions, comme nos futurs élèves, assumer la charge d’un
stage en entreprise et rédiger un rapport, acte utile dans la mesure où nous
devrions par la suite en corriger. Pour ma part, je réussis à m’introduire à
l’écomusée de Montfort-sur-Meu et travaillai sur les légendes de Brocéliande en
lisant des ouvrages de référence tout en répondant aux attentes du conservateur
qui m’avait demandé de rédiger des fiches pédagogiques à destination des
instituteurs qu’elle recevait avec ses classes pour une visite guidée de la
tour du château, unique vestige bien conservé d’un monument sécuritaire,
nécessaire à l’extension et à la richesse de la ville en son temps.
Comme tout stagiaire, je dus avaler quelques
couleuvres, ouvrir les portes de chaque étage de la tour en empruntant un
escalier escarpé et sinueux, remplacer au pied levé le conservateur pour jouer
le rôle du guide etc….
Par la suite, je dus réconforter des
stagiaires lors de mes visites. On leur demandait de préparer le café, faire
des courses pour le maître de stage et assister à des réunions alors qu’elles
ne pouvaient prendre la parole et peser sur le débat par un vote. Ces pratiques
sont détestables et déshonorent le monde du travail.
Utilisant le moindre moment de répit pour
tenter une ébauche du rapport de stage que je devais rendre à la rentrée, je
pris l’habitude de ruser. J’avais bien remarqué que le conservateur n’aimait
pas me voir lire, ce qu’elle prenait pour du temps « volé », je
lisais presque en cachette et m’affairais à des travaux jugés utiles pour
l’entreprise en sa présence. Ah ! il fallait les aimer, les légendes
celtiques, pour travailler dans ces conditions mais rien ne m’aurait retenue et
je menai mes multiples tâches à bien, aidant de surcroît de jeunes stagiaires
recrutées, l’une pour assumer les tâches administratives et l’autre pour
concrétiser des prestations d’animatrice. Elle fut si heureuse de mon aide
après avoir fait une prestation de qualité auprès d’une classe et de son
institutrice qui l’invita à venir ensuite à l’école après la réalisation des
travaux lancés lors de l’animation !
Quant à la jeune fille chargée du secrétariat,
elle profitait de ma présence, tôt le matin, avant l’heure légale dans le but
de lire, pour recourir à mon aide sur le plan de la syntaxe et de l’orthographe
et en contrepartie, elle gravissait allègrement avec l’aisance de ses vingt ans
le fameux escalier qui m’occasionnait des prémices de lombalgie.
Ce stage prit fin et je retrouvai l’ENNA de
Nantes avec soulagement. Mon rapport de stage fut bien accueilli, mieux encore
par la suite par le Proviseur du Lycée Jean-Jaurès, concentré sur les voies
professionnelles industrielles. Sous des abords bourrus et parfois grossiers,
c’était un esthète et un grand sentimental. Il me félicita pour ce rapport où
affleuraient les légendes de Brocéliande et m’accorda toute son aide pour les
projets culturels que je mis en œuvre. C’est avec des élèves peu enclins à la rêverie
et à la création poétique que je connus des moments de réel bonheur. J’accueillis
au Lycée Gérard Lomenec’h, un artiste qui faisait revivre à lui seul
l’atmosphère des troubadours. Il présentait des instruments anciens, jouait
avec le public en racontant des histoires tout en s’accompagnant de cuillers.
Enfin, il eut le courage de chanter a capella une romance en langue d’oc, ce
qui laissa les élèves pantois. J’avais dû pratiquement le pousser pour le faire
entrer en classe tant il redoutait les « apprenants » pour employer
le langage de Philippe Mérieu, des lycées professionnels. Mes élèves furent
sous le charme et l’un d’eux lui demanda à la fin du récital où il pourrait se
procurer une vielle.
Mon mémoire pédagogique dont le thème majeur
était la réécriture d’une légende présentait entre autres travaux L’Aigle du
Casque de Victor Hugo et sa réécriture par Michel Tournier au XXIème siècle
dans un conte puissant (Angus in Le Médianoche amoureux, paru en 1989, soit
l’année où je présentai mon mémoire pédagogique), en prose qui fascinait mes
classes.
Il y était question de la vérité profonde qui
sous-tend chaque légende et j’avais établi un parcours qui permettait de
découvrir l’itinéraire des preux chevaliers du Moyen-Age et de ces êtres
immondes à l’image de Tiphaine dans L’Aigle du Casque qui finissait par être
puni de manière irrationnelle puisque personne au monde ne pouvait le battre.
Afin de parachever l’immersion dans le
légendaire, je fis appel, avec le feu vert et les finances du Proviseur, à une
artiste de renommée mondiale, Gisèle Jan Simon dont l’œuvre principale, son
chef d’œuvre disait-elle en hommage à son grand-père, compagnon du devoir,
était une série de douze tableaux présentant les chevaliers de la Table Ronde.
Pour la première de couverture de mon premier roman L’Étoile des Chevaliers,
elle accepta que paraisse son Arthur Roi, ce dont je suis très fière tant elle
est méfiante, et à juste titre, des détournements possibles de son œuvre dont
elle a refusé toute vente. La visite de l’artiste fut soulignée dans le journal
régional Ouest-France avec, ce que j’ignorais, un portrait flatteur de ma
personne. C’était le cadeau d’une jeune intérimaire qui s’était adressée à de
nombreux professeurs, subissant rebuffades et remarques déplacées « je
n’ai pas de temps à perdre » etc… Or, il fallait absolument pour entrer à
Ouest-France qu’elle produise un article relatif à l’événementiel du lycée.
Elle finit par s’adresser à moi et bien que la certitude du succès ne soit pas
nécessairement gagnée, j’acceptai le pari. Elle assista à la rencontre
classe-artiste et me posa en catimini quelques questions sur mon parcours.
C’est avec une grande surprise que je m’aperçus que le personnage central
était, non l’artiste dûment photographiée par ailleurs, mais moi-même !
Croyant lui offrir un sujet en or en la personne de Gisèle Jan Simon et son art
de se faire écouter de publics variés, voire exigeants, je m’étais offerte sur
un plateau, ce qui m’ouvrit les portes du grand lycée professionnel qui était
Coëtlogon. Quant à la jeune journaliste, j’eus le temps de la remercier avant
son départ pour la grande aventure au cœur de ce magnifique quotidien.
Afin de mettre un terme à ce projet culturel
si bien accueilli par le lycée Jean-Jaurès, je terminai par une visite sur le
terrain, grâce à un guide bénévole dont l’amour de Brocéliande s’était traduit
par des tableaux pleins de charme. Sa femme peignait également et des
reproductions de ses toiles ornent à présent la plupart de mes livres. Liliane
Monnier partageait les mêmes émotions que moi vis-à-vis de la poésie et des
thèmes de l’amour courtois. Ce jour-là, elle n’était pas présente car elle
enseignait également et c’est donc son compagnon qui nous ouvrit les portes de
leur exposition avant que nous ne prenions la route vers le Val Sans Retour.
J’étais heureuse de voir mes élèves destinés au métier d’électricien échanger
des propos sur les couleurs et les symboles de tel ou tel tableau. Puis
l’expédition commença, avec une petite inquiétude de mon côté :
arriverais-je sans encombre auprès du vieux hêtre ? Une pente forte nous y
conduisait et ces adolescents me disaient : « Dire que si le prof
d’EPS nous infligeait une telle épreuve, nous lui en voudrions ! »
Les mystères de Brocéliande se dévoilaient peu à peu et Guy, notre guide,
savait trouver les mots pour nous relancer dans l’effort.
C’est la dernière fois que je vis le hêtre de
Ponthus tant le parcours, réservé aux initiés, est une épreuve. Je m’étais
perdue maintes fois lorsqu’avec ma famille, étonnée de mon acharnement à
souffrir alors que je n’avais aucune compétence sportive, je cherchais à
atteindre cet arbre hors du temps, ainsi nommé pour sa proximité avec un
château mythique, celui-là même que le cavalier noir, blessé mortellement par
Yvain, le chevalier au lion, atteignait avant de mourir dans les bras de sa
belle épouse Laudine.
Quelques pierres disséminées sur le chemin
étaient peut-être les vestiges du château de Ponthus ; des travaux sont en
cours depuis la découverte d’un manuscrit qui donnerait des clefs supplémentaires
pour décrypter les légendes et séparer le matériau légendaire de celui, plus
difficile à atteindre, qui constitue la mémoire historique.
Au pied de l’arbre, nous avons ressenti une
intense émotion tant il était impressionnant et mystérieux. Quant à moi, je ne
me laissai pas aller totalement à l’envoûtement collectif car une partie de
moi-même restait sur ses gardes lorsque j’avais la charge d’une classe. C’est
donc avec une certaine distance, collectant çà et là les remarques des élèves
que j’observai l’approche tactile, caressante de l’arbre initiée par Guy,
adepte du New Age et du langage métaphorique de la nature. Incapable
d’apprécier ce moment quasi magique, j’achetai par la suite une de ses
aquarelles où il avait peint une ronde autour de l’arbre. De plus, il nous
avait fait cadeau d’une journée et avait réalisé un magnifique parcours
qu’aucun guide ne nous aurait offert, moyennant une coquette rétribution ;
c’est pourquoi je trouvais juste de lui acheter cette aquarelle que je
contemple toujours avec plaisir de même qu’il me reste de cette classe un
dessin extraordinaire sur les thèmes légendaires de Brocéliande à partir de
l’étude d’un livre Les Dames du Lac de Marion Zimmer Bradley initié en classe.
Le proviseur à qui je montrai le dessin fut enthousiaste et proposa à l’élève
de l’aider à suivre des cours aux Beaux-Arts. Quant à ce jeune homme, il tint
absolument à me faire cadeau de son œuvre.
Il est encadré chez moi et me rappelle ces
temps bénis où je devais sans cesse me surpasser pour transmettre un amour des
livres et de leurs origines aux jeunes générations.
Cependant je n’aimerais pas que l’on pense que
je parlais exclusivement de légendes, aussi intéressantes fussent-elles. Durant
mes quarante années d’enseignement, je construisis des centaines de cours et de
séquences pédagogiques sur des thèmes, genres et spécificités littéraires,
syntaxiques et grammaticales d’une grande diversité, sans oublier les cours
d’histoire–géographie qui requéraient une préparation précise. J’entamais
l’année avec des cours préparés en fonction des instructions officielles et des
niveaux divers auxquels je pouvais m’attendre mais au terme d’une quinzaine de
jours, je modifiais mes objectifs, me distinguant ainsi de certains collègues
qui avançaient envers et contre-tout selon une ligne établie dont ils ne se
démarquaient pas d’un iota. Mon but essentiel consistait à faire de ces classes
des élèves instruits et je ne ménageais pas ma peine, remettant sans cesse la
structure première de mes cours sur le métier, travaillant sans distinction le
week-end et les vacances, faisant mentir l’adage selon lequel les professeurs
prennent du bon temps. La correction des copies apportait la réponse à la
question : avais-je atteint mon objectif ? Le résultat était parfois
décevant au regard des efforts mis en œuvre.
Je pense souvent avec émotion aux fameux
hussards noirs de la République dont l’unique but consistait à faire des
enfants venus souvent des milieux populaires et paysans des citoyens à part
entière, sachant lire, écrire et compter sans oublier une connaissance précise
de la France, de son histoire, de ses richesses et de ses grands hommes par le
truchement d’un livre écrit par une femme mais qui parut sous un pseudonyme
masculin, Le Tour de France par deux enfants. Ma mère et une personne plus âgée
connaissaient les premières pages par cœur tant elles l’avaient lu à voix
haute, à tour de rôle dans la classe, ce que l’on n’ose plus demander aux
élèves avec autant de détachement.
Les cours de morale étaient la première pierre
de l’édifice. Aujourd’hui un ministre courageux a l’intention de mettre la
morale laïque en exergue. Je salue cette décision mais pense que les
professeurs auront de la peine à se faire entendre.
Peut-être faudrait-il commencer par le haut de
la pyramide avant d’imposer des principes moraux aux enfants. J’entends d’ici
les répliques perfides et justes de certains élèves : « la morale
est-elle exclusivement réservée aux pauvres puisque les riches s’en
dispensent ? ». Sans doute faudra-t-il de longues années
d’apprentissage pour réveiller dans les cœurs endurcis les fibres patriotiques
sérieusement malmenées.
Dans un cours d’histoire, voulant faire
émerger de la notion de République les valeurs fondamentales, je subis d’abord
l’étonnement, puis une sourde colère et le souhait émis à la fin du cours que
je ne revienne plus sur ce type de sujet pourtant essentiel à mes yeux. Un
élève d’origine algérienne vint me voir ensuite pour me tenir ce surprenant
discours : « Ne vous en faites pas, ils ne peuvent pas vous
comprendre ! ». Ces élèves de vente vivaient, il est vrai, dans les
limbes de l’espace marketing selon lequel tout s’achète et se vend. Il n’y
avait pas de place pour la vertu ! L’élève consolateur accédait au monde
des valeurs par sa fréquentation de la Mosquée. Il m’apporta un exemplaire du
Coran que je ne refusai pas, par crainte de le blesser. Cette anecdote en dit
long sur le travail intense qui attend les professeurs aujourd’hui !
Parfois je regrette de ne plus me frotter à
ces classes qui réservent tant de surprises mais je reviens vite à la
réalité : l’énergie nécessaire me fait défaut alors c'est du bout de ma
plume que j’esquisse contes, nouvelles et romans espérant, non la notoriété,
mais la participation à la grande œuvre de ma vie, transmettre le meilleur.
J’espère qu’un jour, l’un de mes livres sera
étudié en classe et que l’on y trouvera les paillettes d’or de la réflexion. À
L’Ombre des Cerisiers en Fleurs, la Chanson des Nuages, La Vallée des Songes et
Mais où sont les Roses d’Antan ? me semblent particulièrement appropriés
puisqu’ils traitent, sous forme de contes, des dures réalités de notre temps,
la vie des « sans-papiers » l’exclusion des jeunes d’origine
maghrébine pour certains métiers et les problèmes rencontrés dans les zones
urbaines défavorisées, sans oublier d’autres thèmes, notamment écologiques.
Mon histoire personnelle se terminera comme
elle a commencé, avec la découverte d’un livre, le mien ou celui d’un auteur
qui puisse faire ressurgir les sources perdues ou dégeler les rivières d’hier,
les rivières gelées qui courront vers la mer à travers les plaines blondes de
mon enfance magnifiée.