mardi 1 septembre 2026

Cyrano en jupon

 

 



Avant que Laurence ne se laisse apprivoiser comme une biche apeurée, je restais seule dans la cour de récréation jusqu’à ce que mon père ne m’ait offert, sur les conseils d’un libraire, un classique qui n’était pas étudié en classe, Cyrano de Bergerac d’ Edmond Rostand.

Quel bonheur ! Je le lus et le relus jusqu’à en connaître des répliques par cœur, pas seulement la tirade des nez, d’ailleurs si remarquable !

Lors d’une fête, à Saint Cyr, il paraît que Charles de Gaulle fit sensation en interprétant, non pas le rôle de Cyrano mais celui de Roxane !

Le voir juché sur de hauts talons devait valoir son pesant d’or !

Je l’imagine, minaudant et maniant l’éventail sous le regard ô combien jubilatoire de ses camarades et du Maréchal Pétain, en sa qualité de professeur !

Mon amour pour le théâtre alla crescendo jusqu’à ce que je connaisse, en classe, un moment de triomphe. »

Interprétant le monologue de l’Avare,  «  Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste Ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. … », moi qui étais d’ordinaire réservée, je me jetai à terre en tordant mes mains de désespoir et en déclamant sans la moindre erreur ce morceau de bravoure moliéresque.

J’eus droit à une salve d’applaudissements et à un incroyable 20/20 du professeur qui me félicita chaleureusement en me conseillant de m’inscrire au conservatoire de Valenciennes, en catégorie Théâtre !

Mon père se fit tirer l’oreille car il fallait payer l’année intégralement même si elle était entamée.

Lors de mon audition, le maître nota avec satisfaction que mon accent du nord n’était pas trop prononcé, au contraire d’un garçon, prénommé Joël, au physique de jeune premier qui dut promettre d’entamer une série d’exercices pour chasser son accent à couper au couteau.

En ce qui me concerne, ma façon de prononcer les « a » en fin de phrase était à travailler.

J’eus beau faire, mon « a » guttural demeura.

Mais le plus gênant aux yeux du Maître (c’est ainsi qu’on devait le nommer) c’était mon physique.

Pour lui, comme pour Louis Jouvet dans un film, on était soubrette ou jeune première.

Or je ne pouvais être ni l’une ni l’autre. Mon visage poupin, ma poitrine généreuse, mes formes rebondies étaient un obstacle à toute définition dans un genre précis.

Il aurait pu m’attribuer le rôle de Dorine dans Tartuffe : cette servante à la langue acérée parlait crument à l’imposteur :

«  Madame, cachez ce sein que je ne saurais voir

Ce à quoi Dorine répondait vertement :

…je vous verrais nu du haut jusques en bas que toute votre peau ne me tenterait pas »

Mais ce rôle, s’il convenait à mon profil, il n’était pas conforme à l’expression supposée naïve de mon visage.

Tandis que le Maître m’observait à la dérobée pour m’attribuer le rôle idoine et que Joël  progressait en chassant de son langage les scories chtimis, je regardais avec admiration les élèves comédiens de la classe, ceux qui avaient déjà choisi le Théâtre pour profession.

Il y en avait un qui m’apparaissait comme le dieu du théâtre, avec une voix chaude et bien timbrée. Même si le Maître lui faisait part de remarques négatives, j’étais ardemment conquise.

Il était sans doute moins beau que Joël : ce dernier, avec son physique à la Alain Delon, traînait cependant, à mes yeux, le handicap d’une langue en apprentissage.

Or un soir, je vis ce dieu du théâtre se diriger vers moi pour me dire : «  Ce n’est pas vous que j’ai vue lundi rue de Paris » ? C’était une approche banale de séducteur en devenir mais je répondis abruptement, à ma grande surprise «  Je ne suis pas allée à Paris cette semaine » !

Ma réponse incongrue le déconcerta et il repartit vers son Olympe, me laissant furieuse contre moi-même et désespérée de m’être conduite aussi sottement.

Il fit d’autres tentatives mais à chaque question qui se voulait une amorce de conversation, une réponse déjantée fusait de mes lèvres comme si j’étais devenue la marionnette d’un diablotin qui me barrait la route des amourettes.

Puis j’eus d’autres soucis car un soir, le Maître, les yeux brillants, arriva avec un texte : il avait enfin trouvé mon rôle !

Il s’agissait d’une hôtesse de l’air qui embrassait par erreur un homme vu de dos qu’elle avait pris pour son fiancé et qui était un inconnu. S’ensuivait une série de quiproquos dont le Maître se délectait à la perspective de me voir jouer, avec Joël pour partenaire !

Le mot «  Baiser » lu dans les didascalies me glaça : il faudrait donc que j’embrasse un garçon sur les lèvres, en l’occurrence Joël et ce simple détail qui ouvrait la pièce me parut impensable !

J’avertis Joël qui arrivait souvent en retard que le Maître nous avait trouvé un rôle et perfide, connaissant sa paresse et sa difficulté à maîtriser un texte, je lui dis que les deux rôles étaient très longs.

Pour y échapper, je suggérai que nous ne soyons jamais présents tous les deux au cours.

Joël accepta ce stratagème avec enthousiasme et le Maître se tordait les mains de désespoir lorsque je lui disais : «  Joël n’est pas là » ! Il apparaissait à la fin du cours pour faire bonne mesure, trop tard pour que nous puissions travailler le rôle.

Voyant cependant que ce stratagème avait ses limites, je décidai d’avouer à mon père que je m’étais fourvoyée en m’inscrivant aux cours de théâtre, ce qui n’était pas faux d’ailleurs et je donnai ma démission, prétextant la fatigue excessive de ces cours ajoutés à mon cursus scolaire.

Je ne revis jamais ni Joël, ni le dieu du théâtre et je passai mon temps libre dans le temple du savoir, la Bibliothèque de Valenciennes où se trouve la Cantilène de Sainte Eulalie, « le premier texte littéraire écrit dans une langue romane différenciée du latin » Source Wikipédia.

Bien des années plus tard, alors que j’enseignais les Lettres Classiques au collège d’Onnaing, petite ville située dans la périphérie de Valenciennes, connue aujourd’hui pour l’implantation de son usine Toyota, un collègue me proposa d’intégrer sa troupe de théâtre amateur.

Je refusai cette offre et il revint longtemps à la charge.

Voyant que je restais inflexible, il me dit alors : «  Quel dommage ! Quelle tragédienne tu aurais été » !

Alors, j’eus enfin la révélation de ce qui dormait sous la carapace de mon corps et que le Maître n’avait pas décelé : Phèdre, Andromaque, Bérénice, Hermione étaient en moi et je ne le savais pas !

Mes premiers élèves

 

 



C’est dans la petite commune d’ Onnaing située près de Valenciennes, devenue célèbre par la suite grâce au choix japonais pour l’installation de son usine Toyota, que je fis la connaissance de mes premiers élèves.

Béatrice, Jean-Michel, Francis et tant d’autres, je ne vous ai pas oubliés.

Catapultée dans l’enseignement sans formation spécifique, je suivis tant bien que mal les conseils de notre directrice tout en me référant à mes souvenirs scolaires, à des ouvrages pédagogiques et en suivant les conseils d’une amie et collègue, Anne-Marie, titulaire de son poste contrairement à moi.

La directrice nous avait dit que pour la première matinée, il n’était pas nécessaire de préparer des cours à proprement parler, les professeurs principaux devant remettre aux élèves livres et manuels usuels.

La coutume voulait qu’ils parlent aux élèves en leur donnant une multitude de consignes.

Or, le mien mena les affaires rondement et me laissa seule face à des élèves pressés de me découvrir.

Après la présentation de ma discipline Lettres-Latin, j’enchaînai avec un poème que je connaissais par cœur et que j’écrivis au tableau.

Les heures passèrent sous les ailes de la féerie et lorsque la cloche sonna la fin de la matinée, chacun se retira.

Le professeur principal, leur professeur d’Histoire et Géographie, vint chercher les élèves pour les conduire, en rang, à la cantine.

J’appris, par la suite, que cette classe, destinée à Valenciennes, avait été subtilisée par notre directrice.

C’est l’un des rares bons points que je peux lui donner car elle se montra machiavélique et redoutable vis-à-vis des novices.

Elle nous détestait parce que nous avions des diplômes supérieurs aux siens et à ceux des autres professeurs.

Ma camarade de lycée, Nicole qui provenait d’un milieu aisé et bourgeois, avait un cabriolet et de jolies tenues qui mettaient en valeur sa beauté.

Elle devint son souffre-douleur et malgré nos efforts pour la contrer parvint à lui faire connaître une sévère dépression nerveuse. Nicole avait tant souffert qu’elle quitta définitivement l’enseignement.

En ce qui me concerne, elle écoutait à la porte, allant même jusqu’à regarder par le trou de la serrure : elle surgit un jour, en alpaguant deux élèves, au fond de la classe qui selon ses dires jouaient avec une gomme au lieu de m’écouter.

En fait, l’un de ces deux élèves fut tellement passionné par ma présentation théâtrale de l’ Iliade qu’il demanda à ses parents de lui acheter le livre. Il me le montra et m’assura qu’il le lisait.

Je n’étais pas peu fière de cet exploit car j’étais toujours habitée par l’amour hellénistique. Je pensais en outre qu’il était de bon ton, pour un professeur de Latin, de laisser entrevoir le monde d’Homère qui s’ouvrirait à eux si ces élèves choisissaient le Grec en troisième langue.

Fidèle à ses habitudes intempestives, la directrice fit une intrusion dans la salle où je donnais un cours : c’était la sixième B sans latin.

Elle me demanda à brûle-pourpoint, devant mes élèves, si je connaissais le procédé Lamartinière. Je dus avouer mon ignorance et elle me laissa quelque peu abasourdie.

L’une de mes élèves me dit après son départ : «  Oh, Mademoiselle, on a eu peur pour vous ».

Tenant ces menaces à peine voilées pur négligeables, je m’informai sur le procédé Lamartinière, l’appliquai et poursuivis mon chemin en croyant à mon étoile.

lundi 31 août 2026

La route du jasmin

 

 

 


S’enfonçant dans le maquis bleuté des collines lointaines, la route du jasmin, scandée par les youyous des femmes du cortège, tremble au son des tambours et finit par aboutir, en pleine lumière, à la tente mariale dressée pour les amants.

Les étoiles du jasmin jonchent le sol et embaument l’azur tandis que l’on s’affaire, de part et d’autre, aux préparatifs du festin.

Méchoui, tajines de poulet aux amandes, pastilla poudrée de sucre glace pour voiler le feuilletage où se cachent les pigeons caramélisés, pâtisseries où abondent le miel, les dattes et les fruits confits au sein de jolis moulages de pâte fine comme le voile de la mariée, tentent les gourmets qui s’abreuvent de moka, de thé et de boissons pétillantes aromatisées à la réglisse, la rose et l’hibiscus.

Les mariés goûtent aux plats par souci de bienséance car ils savent à quel point cuisiniers et cuisinières se sont impliqués dans ce repas dédié à l’amour puis ils s’éclipsent après avoir remercié tous leurs amis et se dirigent vers la bulle cristalline qu’on leur a préparée pour abriter les élans de leur passion.

Le lendemain, toute la noce reprend la route du jasmin et s’en retourne à la ville où les attend la trépidante vie des activités techniques inventées par les hommes, désireux de voir progresser l’humanité.

Alanguis et heureux, les mariés s’endorment en se promettant de reprendre bientôt en guise de pèlerinage, la route du jasmin.