lundi 26 janvier 2026

Adieu, camarade !

 


J’avais vingt ans et je marchais aux côtés de Jean Ferrat, à distance respectable car je ne voulais pas l’importuner, dans la ville d’Antraigues où il avait choisi de vivre.

Il avait organisé une rencontre touristes – paysans avec l’espoir de favoriser l’attrait des citadins supposés que nous étions pour la Montagne ardéchoise, reprise à l’époque par tous les Français.

Comme dans les processions, il y avait des stations. Un paysan timide nous présentait sa ferme et exposait ses problèmes. Jean concluait toujours par ces mots : Tenez bon ! qu’il illuminait de son beau sourire.

Ensuite, j’avoue que je l’ai perdu de vue car je me suis tout simplement passionnée pour les problèmes de ce monde rural qu’on sentait déjà voué à la disparition.

Après quelques interventions toujours timides et succinctes de ces représentants de l’agriculture, un ténor monta à la tribune et emballa l’auditoire.

Je ne pus m’empêcher de glisser à ma voisine « Il parle bien », ce à quoi elle rétorqua en rougissant, « C’est mon mari » puis elle m’entraîna à l’écart pour me raconter leur vie. Ils étaient parisiens et travaillaient dans l’administration. En lisant Giono, ils s’étaient épris de la vie saine en ruralité et avaient fui la capitale avec un tout petit pécule et beaucoup de courage pour fonder leur exploitation. Aujourd’hui certes, ils étaient les propriétaires d’un bel élevage de chevaux, mais à quel prix ?

Je reste encore rêveuse de cet incroyable concours de circonstances qui me fit rencontrer les passeurs de témoin que furent les deux Jean, Giono et Ferrat. Aujourd’hui qui prendra la défense de la ruralité ?

Hier, aux funérailles du grand homme qu’il fut, il n’y avait que des amis.

Sa haute stature, son talent, sa modestie resteront inégalés. La belle chanson Ma France peut hanter nos mémoires. Quelle abnégation fut la sienne ! Chanter les mérites de ce pays alors qu’en sa période sombre on épingla sur sa poitrine l’étoile de David et que l’on envoya son père dans un wagon de la mort !

Avoir gardé malgré tout son âme et son sourire d’enfant relève du miracle ! Camarade, je ne peux que redire toute l’admiration qui s’empara de moi et durera toujours.

Des lettres dont la seule adresse était Jean Ferrat, Poète, France te parvenaient.

Il en fut ainsi pour Victor Hugo à qui une Antillaise avait adressé une lettre à Victor Hugo, Océan, lors de son exil à Guernesey.

Tu as cette dimension car certains poèmes mis en musique sont de véritables bijoux. Je ne parle pas des poèmes d’Aragon mais bien de ceux que tu as écrits, balisant tous les thèmes de notre siècle.

Écoutons Jean Ferrat et donnons-lui ce qu’il mérite : l’amour de tout un peuple !

Blandine, la duchesse aux yeux irisés

 



Est-ce une fille ou une femme se disait-on en voyant Blandine dont la beauté régnait sur le Hainaut à la manière de l’écharpe de la déesse Iris, de la couleur de ses yeux.

Blandine dont l’éducation avait été complète, arts, sciences, danse et musique, éprouvait le même amour que sa mère pour les richesses de la nature, notamment les fleurs.

Elle s’était spécialisée dans la création de parfums dont on se disputait les fioles.

Un jour, alors qu’elle recherchait une variété rare d’orchidée, elle vit apparaître un vieil homme à la longue barbe blanche.

«  Gloria, ma beauté, tu es revenue dans ce monde ! Eurydice échappée des enfers, tu es là pour que je te chérisse et te vénère comme par le passé » ! dit l’étrange apparition.

«  Noble étranger, vous vous méprenez : je suis Blandine, duchesse du Hainaut et ne puis en aucune manière être la personne dont je salue respectueusement la mémoire » répondit Blandine.

La douleur du vieil homme était telle que Blandine renonça à sa recherche de l’orchidée. Elle prit le bras de l’étranger avec délicatesse et l’emmena au château pour qu’on lui propose des rafraîchissements.

Eudes, son père adoptif, ouvrit grands les bras au nouveau venu.

« Roland du Breuil, je vous ai reconnu en dépit de votre barbe blanche. Ainsi donc vous êtes de retour et voulez connaître votre fille Blandine aux yeux d’iris, la perle de ce duché » !

Roland se confondit en excuses auprès de la jeune fille, avouant qu’il l’avait prise pour sa mère.

« Rien d’étonnant, répondit Eudes, elle lui ressemble terriblement et elle possède un don comparable au sien, celui de transformer les fleurs en parfums qui enivrent ma cour et passe les frontières de mon duché » !

«  Père, dit modestement Blandine, je suis heureuse de vous connaître car on m’a conté les péripéties de vos épousailles avec la sublime Gloria, ma mère. Pour honorer votre retour, je composerai un parfum subtil que je nommerai Brise d’Amour ».

Une collation fut servie puis l’ordonnance d’Eudes le Valeureux le conduisit dans ses appartements où on l’installa confortablement.

Songeuse, Blandine se retira dans son laboratoire et réfléchit à la composition de ce parfum inédit qui scellerai le retour d’un père aimant revenu des enfers de la folie.

Ses recherches la conduisirent à l’exploitation du potentiel d’une fleur, l’ancolie dont les poètes vantaient le pouvoir modérateur des troubles de l’âme.

Elle pensa contrebalancer la puissance mélancolique de cette fleur par l’adjonction d’iris dont on se plaisait à dire qu’il était inscrit dans son regard, de jacinthes au parfum puissant et de fleurs de jasmin pour rendre hommage à l’orient qui avait guéri partiellement son père.

Elle travailla sans relâche et pour réaliser le parfum hors norme qui porterait le nom évocateur de Brise d’Amour, elle chercha une rose réputée pour la quintessence de ses effluves, la rose de Damas.

On envoya des émissaires en Orient et ils revinrent promptement chargés de rosiers et de fioles de nectar parfumé utilisable sur le champ.

Lorsque Brise d’Amour vit le jour, Roland du Breuil versa des larmes de bonheur et l’on crut voir voler dans la salle d’apparat du château la silhouette royale de Gloria.

Un vent de fleurs salua la réincarnation de Gloria dans l’âme de sa fille, Blandine aux yeux irisés.

La ronde éternelle

 

 



« Que sont mes amis devenus » disait le poète et depuis, la roue n’a cessé de tourner, emportant dans sa ronde ceux qui nous ont accompagnés, aujourd’hui ombres qui errent sur les rives du Styx, à la recherche de l’obole qui leur permettra d’emprunter la barque de Charon.

Nouvelle Eurydice, je n’ose plus regarder derrière moi, de crainte de m’évanouir dans la brume nacrée de ma mémoire.

Le monde est en folie et se tourne vers des futilités tandis que les glaces fondent et que les ours polaires, hagards, cherchent un socle stable pour allonger le pas avant de plonger dans les eaux vives, en quête de nourriture.

A l’opposé, dans les oueds, les norias ravitaillent les jardins pour assurer le bonheur  de tous.

Je me réfugie dans une oasis, le seul lieu au monde réservé aux amants.

Sous la tente de mon âme-sœur, je bois le thé de la passion et, les yeux mi-clos, je savoure le bonheur d’être encore, pour une heure, pour un jour, peut-être plus, de ce monde où il fait si bon vivre lorsque l’on s’attache aux éclats de soleil ou de chaque astre qui nous envoie des messages d’espérance !