lundi 12 octobre 2026

Le voyage de Samira

 

 

 


Trouvant la vie monotone en son palais de marbre, la princesse Samira éprouva le besoin d’entendre les murmures ou les grondements de la mer et elle monta à bord de son voilier, heureuse de se sentir libérée de toute entrave.

Outre des vivres, des présents destinés à ceux qui lui offriraient l’hospitalité lors des escales, elle emportait des livres, avide de confronter le chant des mots et celui des sirènes.

Elle relut en priorité L’Odyssée, admirant la bravoure et la ténacité d’Ulysse. Sa rencontre avec Nausicaa était si poétique qu’elle versait des larmes à ce récit.

En se promenant sur le pont, elle se réjouit en voyant les dauphins bondir avec élégance.

«  Un homme à la mer » cria l’homme de vigie.

On le hissa à bord, couvert d’écume et transi. «  Comme Ulysse lors de sa rencontre avec Nausicaa » pensa la princesse et elle attendit dans sa cabine que l’on donne une apparence décente au naufragé pour le rencontrer.

Lorsqu’il arriva dans un local réservé aux repas, la princesse Samira l’invita à manger des fruits et des galettes de miel. Un pichet d’eau pétillante fut mis à sa disposition. Des dattes et des noix placées avec élégance dans une assiette fournissaient l’énergie dont le naufragé manquait sans doute après un séjour en mer éprouvant.

Invité à raconter son périple, l’hôte se trouva incapable de fournir la moindre explication. Il semblait avoir perdu la mémoire et se montra incapable de décliner son identité.

Alors que la princesse se demandait s’il ne serait pas sage de profiter de la prochaine escale pour le confier aux autorités sanitaires, l’homme remarqua un échiquier et le désigna du doigt avec un plaisir manifeste.

La princesse l’emmena dans sa cabine sous bonne escorte et elle plaça son échiquier personnel sur un guéridon. Elle l’invita à jouer et tous deux se lancèrent dans une partie homérique qui aurait duré toute la nuit si la princesse n’avait pas trouvé raisonnable de se reposer jusqu’au lendemain.

«  Qui que vous soyez, noble étranger, vous êtes certainement issu d’une noble famille pour jouer aussi bien. Les échecs forgent l’âme et je ne doute pas que la mémoire vous revienne au fil des parties que nous jouerons ».

Sur l’ordre de la princesse, on conduisit le champion dans une cabine confortable pour qu’il se ressource et renoue avec le tissu de sa vie.

Voilà un singulier personnage pensa la princesse. Elle était de première force aux échecs et jusqu’à présent personne n’avait été capable de résister à ses multiples stratégies.

Elle s’endormit en rêvant que sa reine portait un coup décisif à la pièce centrale de son challenger, l’obligeant à rendre les armes.

dimanche 11 octobre 2026

Le voilier d'or

 

 

 


En observant le courant d’une rivière, Fleur de Lune vit passer un voilier d’or.

C’était une pure merveille, de la féerie à l’état pur ! L’image se disloqua pour céder la place à une joyeuse bande de truites dont la jeune fille tira profit. Son panier rempli de poissons frétillants, elle prit la route de retour. Elle fut accueillie par des cris et des rires à la vue de sa pêche miraculeuse.

Chaque femme s’activa pour tirer le meilleur profit de ce qui deviendrait la base d’un repas de fête.

Les galettes de manioc cuisaient sous la braise et des blancs de dinde agrémenteraient le repas d’une note gourmande avec une purée d’ignames.

Le repas fut parfait. Fleur de Lune cependant ne pouvait s’empêcher de penser au voilier d’or dont elle n’avait parlé à personne.

Qui l’aurait crue ?

Le lendemain, elle se rendit au bord de la rivière, le cœur battant et il était là, ancré près d’un bosquet de roseaux. Elle ouvrit la porte et découvrit un homme d’une grande beauté. Il était grand, ses cheveux flottaient sur ses épaules et ses yeux brillaient comme des éclats de topaze dans un iris turquoise. Il portait les vêtements d’un grand seigneur, un jabot de dentelle cascadant sur une chemise d’un blanc nacré. Ses pantalons de soie noire étaient ceints de cuir et d’une boucle d’argent. Il portait des bottes souples et un charmant gilet brodé le protégeait de la fraîcheur, complétant le costume glamour de cet homme exceptionnel.

Il entoura Fleur de Lune d’un bras caressant et donna l’ordre à un équipage invisible de mettre le cap sur l’océan. Le voyage eut la durée du rêve, dense et intense.

Lorsqu’ils naviguèrent sur l’océan, Fleur de Lune était définitivement conquise par son compagnon. Le voilier glissait sur les flots et lorsqu’ils touchèrent au but, Fleur de Lune eut la surprise de mettre le pied sur le sable d’une île paradisiaque.

« Venez, Amour, lui dit son amant, vous allez adorer votre domaine ». Thual, son prince, la guida jusqu’à une maison à colonnades, blanche et conviviale. Elle était superbement meublée et des serviteurs apportèrent des mets savoureux, tourte de volaille, fricassée de légumes et un assortiment de fruits délicieux. Fleur de Lune et Thual connurent ensuite une nuit passionnée. Tout était merveilleux et cependant la jeune femme se sentait un peu inquiète. Tout était trop beau pour être vrai !

Effectivement elle nota quelques indices étranges.

Thual disparaissait sans lui donner d’explications et à son retour, il lui offrait des cadeaux qui semblaient provenir d’un curieux marché.

Elle posa quelques questions aux domestiques mais n’obtint que des réponses vagues. Le maître travaillait beaucoup et c’est pour cette raison qu’il revenait chargé de cadeaux.

Cependant un jour, elle obtint une réponse. Un déluge de feu se faisait entendre à l’horizon et soudain, il arriva, le voilier de ses rêves. Il arborait le drapeau noir des pirates !

Elle comprit avec horreur en quoi consistait le fameux travail de l’être aimé.

Elle se vêtit d’une robe confortable, chaussa des bottines de marche et s’enfuit le plus loin possible de la maison qui reposait sur des rapines.

Elle marcha longtemps, arriva à l’autre extrémité de l’île, s’embarqua à bord d’une pirogue et pagaya de toutes ses forces. Elle finit par croiser un navire qui la débarqua près du delta du fleuve de sa jeunesse. Elle marcha encore et encore et revint enfin au village, fourbue et les pieds en sang.

On la soigna puis on la laissa dormir. Au réveil, après un solide repas, elle raconta son incroyable histoire et chacun s’extasia face à ce récit terrible et charmant à la fois.

On mit en garde les femmes et les enfants : ne jamais s’approcher d’un voilier d’or et n’accorder aucune confiance au premier bel homme venu.

Fleur de Lune laissa le temps faire son œuvre puis se félicita d’avoir été demandée en mariage par un jeune veuf qui l’avait remarquée lors de son adolescence.

Le mariage fut célébré et Fleur de Lune oublia à tout jamais le bel amant menteur du voilier d’or !   

Céladon, berger du Tendre


Tandis que son frère jumeau le cherchait à l’autre bout du monde, Céladon, berger attentif au bien être de son troupeau, rêvait près du Lignon, charmante rivière claire qui abritait des ondines amies.

Céladon ignorait son identité princière. Au palais, sa nourrice l’avait immédiatement aimé et l’avait emporté, s’en remettant au destin.

Sa sœur jumelle avait pris sa place, simulant le désespoir à la vue du berceau vide.

Les recherches se portèrent tout naturellement vers un prédateur étranger au palais, personne ne remarquant la substitution de la nourrice.

Pendant ce temps, Madeleine emportait l’enfant dans sa région natale, certaine de pourvoir à son bien être et à son bonheur.

«  On n’est jamais heureux dans un palais ; il n’y a que des coups à prendre, Céladon chéri. Je te nomme ainsi car tes yeux de jade me l’imposent ». Elle chanta une berceuse et lorsqu’elle arriva à son point de chute, une jolie demeure confortable et cossue au milieu des fleurs, elle promit le paradis à l’enfant dans un milieu naturel dont la guerre était bannie. Tu seras berger, mon petit. Tu apprendras à gérer un troupeau. Nous récolterons le lait de nos brebis et tu m’aideras à faire le fromage que je vendrai au marché. Je mettrai des louis d’or de côté pour toi et lorsque tu seras en âge d’être marié, tu seras un beau parti et toutes les jeunes filles rêveront de devenir ton épouse ».

Cette belle romance berça l’enfant qui sourit sous les voiles de sa nacelle d’osier.

Céladon grandit et sa beauté était telle qu’elle devint légendaire.

Son nom parvint au palais. On parla de ses yeux de jade et ce détail émut la reine qui n’avait pas oublié la nuance océane des yeux de son fils disparu. Elle garda ce fol espoir au fond de son cœur et elle émit simplement le désir d’organiser un bal où l’on convierait les personnalités des terroirs avoisinants.

Elle chargea son conseiller de l’invitation d’un jeune berger nommé Céladon dont chacun célébrait la beauté, la sagesse et le talent.

Honoré de se voir invité au palais dont le rayonnement était considérable, Céladon profita de l’absence de celle qu’il tenait pour sa mère pour prendre la route. Prise de remords pour l’enlèvement de l’enfant, Madeleine avait éprouvé le besoin de partir en pèlerinage.

Céladon remit les clefs de la bergerie, de la laiterie et de la salle où l’on confectionnait le fromage à un homme sûr et partit gaiement, vêtu de sa plus belle tenue, pour le palais, lieu de sa naissance, ce qu’il ignorait.