mardi 15 septembre 2026

Les compagnons de la pluie

 

 

 


Ils sont venus de partout, à la recherche de la perle rare en forme de goutte de pluie, irisée et limpide, les compagnons, arborant une larme de cristal sur leur écu et ils ont chevauché à vive allure, s’arrêtant parfois chez des villageois ou des châtelains, reprenant la route à l’aube pour obtenir le graal des chevaliers nordistes.

Les compagnons de la pluie, groupés et unis ont parcouru mille lieues et ils sont enfin arrivés dans une forêt profonde, sauvage où, selon les conteurs, les sages et les géographes, ils étaient assurés de trouver la perle de pluie.

Pour s’être attardé au bord du ruisselet afin d’y faire boire son cheval, Aymeri des Embruns, chevalier du Hainaut, s’est trouvé isolé et la nuit venue, il a eu le bonheur de découvrir sur son chemin un ermitage déserté. Il s’y installa, décidé à retrouver ses compagnons le lendemain.

Il eut la bonne fortune de découvrir des aliments, du fromage et du pain, de la charcuterie artisanale et un pichet de bon vin ambré.

Rassasié, il s’allongea  sur la couche de paille  après avoir bouchonné son cheval Boréal.

Il rêva qu’une fée s’approchait de lui pour tracer sur son front une croix d’argent, destinée à le protéger des projectiles ennemis qui pouvaient l’atteindre en chemin.

Au réveil, il fut sensible à une bonne odeur de café chaud et de brioche. L’hôte des lieux, un ermite à la barbe impressionnante lui souriait, le servant avec célérité.

Il était parti à la recherche d’aliments frais lui dit-il en guise d’explication et il était heureux d’avoir pu rendre service à son prochain.

Il s’était occupé du cheval.

Bertrand de Solesmes, l’ermite content d’avoir auprès de lui quelqu’un qui élargissait son horizon, proposa à son hôte de passer quelques jours en sa compagnie.

«  Votre quête de la perle de pluie se terminera tôt ou tard dans quelques mois car je n’ai jamais entendu parler de cette merveille ajouta-t-il ».

Quoique séduit par la proposition amicale car la clairière où se situait l’ermitage était lumineuse et accueillante, Aymeri des Embruns déclina l’offre, déposa quelques louis d’or dans un ciboire à l’insu de cet hôte généreux et reprit sa route, espérant retrouver ses compagnons.

Il finit par les rejoindre aux abords d’un château aux murailles crénelées et aux tours majestueuses.

Personne ne leur ayant ouvert la lourde porte de chêne de l’entrée, ils avaient campé près des douves, s’abritant dans le cercle constitué par leurs destriers.

Irrités de ne pas avoir été accueillis  selon les lois hospitalières traditionnelles, les chevaliers retrouvèrent le sourire lorsque, après avoir chevauché durant quelques lieues, ils virent une table dressée en leur honneur à l’entrée d’un village.

On leur servit d’excellents plats de viande et de poisson, des légumes savoureux qui avaient mijoté dans la crémaillère, des petits pains au raisin et des gâteaux moulés en cassolettes sucrées au miel de lavande et de violettes parachevant le tout.

Des hanaps de cervoise et de vin aromatisé aux fleurs circulèrent à la ronde et une cohorte de jeunes gens servit et débarrassa prestement la table, ouvrant le village et proposant un temps de repos avant qu’ils ne reprennent la route.

Quelques chevaliers se laissèrent tenter mais le plus grand nombre remercia, paya son écot et partit non sans avoir demandé si quelqu’un savait où l’on pouvait trouver la lumineuse larme de pluie.

Aymeri des Embruns faisait partie de ce groupe pressé d’aller de l’avant.

Ils galopèrent toute la journée, interrogeant çà et là les personnes de rencontre au détour du chemin sur le fabuleux graal dont ils rêvaient.

Les compagnons durent cependant faire face à une embuscade à un moment où ils s’y attendaient le moins.

Alors qu’ils devisaient, s’interrogeant sur le haut lieu qui contenait l’objet sacré qui les rendrait maîtres de la pluie, grande ordonnatrice des cultures vivrières et des sources de vie, ils reçurent une volée de flèches venues de nulle part.

Bon nombre de compagnons tombèrent de cheval, morts, blessés, avec plus ou moins de gravité.

Aymeri reçut une flèche en plein front, à l’endroit précis où la fée de son rêve avait tracé une croix et c’est de cette manière qu’il fut épargné.

Après avoir enseveli leurs morts et pansé les blessés, les compagnons reprirent leur chemin, restant sur leurs gardes et envoyant une escorte à l’avant, éclaireurs destinés à leur ouvrir une route sécurisée.

Ils n’attendirent pas la tombée de la nuit pour jeter leur dévolu sur un gîte digne de leur rang.

Ils se répartirent quelques castelets et demandèrent l’hospitalité, moyennant de belles pièces d’or.

Aymeri activa le heurtoir d’un monastère et fut reçu par une confrérie de moines qui tiraient bénéfice de leurs productions, salaisons diverses, compotes et confitures des fruits du verger ou bon fromage en provenance de la laiterie jouxtant une étable où de belles vaches laitières étaient soignées.

Un vin de qualité provenait d’un vignoble entretenu par des moines viticulteurs sensibles à la culture Rabelaisienne magnifiant tous les produits de la terre pour y découvrir un sens universel.

Aymeri se régala de tout ce qui lui fut servi puis il se retira dans sa cellule, heureux d’y trouver la paix.

La même fée lui apparut dans un songe. Elle lui désignait une chapelle. Une niche en encorbellement contenait une statue représentant la Vierge Marie.

Vêtue de bleu et souriante, elle berçait un bel enfant qui tenait dans ses menottes une boule lumineuse.

A l’intérieur de la bulle, on distinguait clairement la fameuse larme de pluie tant désirée.

Au réveil, Aymeri dessina de mémoire la chapelle qui lui avait été dévoilée dans un songe et interrogea les moines en leur présentant les dessins.

Ces derniers reconnurent l’édifice sans hésiter et tandis qu’ Aymeri prenait des forces en buvant un grand bol de chicorée au lait et en mangeant de belles tartines beurrées et agrémentées de confiture, un moine dessinateur établit un itinéraire détaillé, destiné à conduire le chevalier à son but.

Cette larme, lui expliqua-t-on , doit protéger un territoire, lui évitant diverses calamités naturelles.

« Encore faut-il l’utiliser à bon escient ! » ajouta le père fondateur du monastère.

Après avoir remercié les bons pères de leur accueil si chaleureux et leur avoir remis d’autorité quelques louis d’or destinés à des achats judicieux, Aymeri reprit la route. Avant de partir, il assura à ses hôtes qu’il ne s’emparerait pas de la larme de pluie, si précieuse puisqu’elle était gardée par le divin enfant.

En suivant scrupuleusement l’itinéraire qui lui avait été confié, il arriva à la chapelle, découvrit la statue de la Vierge dans sa niche en encorbellement et contempla le graal nordique avec émotion.

Il sortit un carnet d’esquisses et dessina la chapelle sous tous ses angles, la niche, la statue, l’enfant divin et bien entendu, la larme sacrée.

Après des heures de travail, il posa crayons et esquisses et se mit en devoir de trouver un gîte pour la nuit.

Une chaumière lui parut accueillante. Il demanda donc l’autorisation de manger et dormir moyennant rétribution à la dame des lieux, une jolie hôtesse fraîche comme l’églantine des bois.

Elle lui servit un grand bol de soupe, si savoureuse qu’il en redemanda, se régalant ensuite d’une saucisse fumée, cuite sur l’âtre et accompagnée de champignons des bois.

Une tarte aux myrtilles lui rappela celle que lui servait sa mère lorsqu’il était enfant et il écrasa une larme à son souvenir.

Avec stupéfaction, il vit cette larme se cristalliser et devenir le pendant de celle qu’il avait vue dans la boule de cristal du divin enfant.

Il plaça cet objet magnifique dans une bourse en velours que lui avait brodée sa mère et où il rangeait ses objets précieux, sa croix de chevalier entre autres.

Il passa une excellente nuit, remercia chaleureusement son hôtesse, mangea de bon appétit œufs à la coque, pain , fromage, confiture et il but un grand bol de lait chaud au miel.

Après lui avoir donné pour  sa peine de beaux louis d’or, il partit, heureux d’avoir trouvé le graal nordique que ses compagnons étaient allés chercher, avec toute la foi dont ils étaient capables.

De retour dans son château, il enferma soigneusement dans un coffret qu’il fit sceller, les esquisses qu’il avait réalisées de la chapelle, de la statue et de de l’objet sacré ainsi que le plan des lieux qui menaient du monastère au but sacré destiné à ne pas être divulgué.

Il fit savoir, à la ronde, qu’il avait trouvé la larme de pluie et il la fit enchâsser dans un reliquaire en or massif incrusté de pierreries.

A ceux qui lui demandaient comment il l’avait trouvée, il répondait : «  Interrogez les tourterelles des bois et elles vous le diront ! ».

La princesse Nour

 


 

Les années passaient au château rebaptisé le château de la tulipe d’or avec une noria incessante de chevaliers qui venaient suivre une formation dans l’art de combattre en suivant les règles de l’honneur chevaleresque.

Bethsabée s’éteignit, laissant un grand vide car tout le monde s’était accoutumé à sa présence douce, généreuse et active dans de nombreux domaines, notamment dans l’art culinaire.

Elle laissa derrière elle des ouvrages consacrés à la broderie incluant des schémas précieux et des livres de cuisine, abondamment illustrés avec une notation précise du dosage des ingrédients et des étapes factuelles.

Salomé était une belle jeune fille, très courtisée lors des fêtes qui se donnaient çà et là, dans de nombreux fiefs et son frère Aymery avait hérité des belles qualités de son père et de son grand-père.

Les nouvelles d’orient parvenaient parfois au château par vol de colombes ou escortes de chevaliers, porteurs de messages aux armoiries de la tulipe d’or.

Or, un jour, une troupe plus importante s’approcha des murailles du château. Un jouvenceau qui avait le regard bleu de Blanchefleur, demanda à être reçu et il vint, accompagné par une jouvencelle dont la beauté éclipsait celle de la lune et du soleil.

Elle se présenta en faisant la révérence à Ornella : «  Je suis la princesse Nour, la fille de Blanchefleur et du prince, cadeau inespéré des dieux et voici mon frère, le prince Flor qui sollicite du comte Louis la préparation au noble métier des armes qui protège les honnêtes gens et leur assure la paix.

Nour était si belle, irradiant la lumière dont son prénom était porteur que d’aucuns crurent voir voler des anges près d’elle et que l’archange Gabriel lui-même sembla annoncer des temps nouveaux.

La salle de réception du château fut inondée de soleil et Ornella serra cette déesse dans ses bras.

Chacun reprit ses esprits et l’on organisa l’accueil de tous les invités, ce qui rappela à bien des chevaliers et à leurs dames les temps où l’on avait à cœur d’offrir une hospitalité méditerranéenne, fleurie et médiévale aux héros qui se lanceraient dans la quête de la tulipe d’or.

Un nouvel arrivant, Kylian de Concoret oublia instantanément la fée Viviane qu’il poursuivait de ses rêves en forêt de Brocéliande pour devenir l’amant éperdu de la belle Nour, lumineuse et désirable au point de le rendre fou.

Il se rendit dans sa chambre pour y composer un chant d’amour qu’il confierait ensuite aux rossignols de la nuit.

« Nour, ô Nour, si lumineuse et si ardente, tu as éveillé en moi la passion des chemins secrets qui conduisent aux arcanes de ton âme.

Je te veux passionnément et je souhaite simplement que tu ne m’imposes pas une chasteté prolongée car je n’y survivrai pas et devrai me perdre dans les landes où errent les amants éperdus, partis sans succès, à la recherche de leur bien-aimée.

Je veux te chérir jour et nuit ; c’est pourquoi j’ai l’audace de m’offrir pour des fiançailles si tu le veux bien. Je mets à ta disposition le manoir de mes ancêtres, plein de charmes que je décrypterai pour toi, mon aimée, si Dieu le veut ».

Ce chant d’amour terminé, Kylian commanda un bain aux dames qui étaient attachées à son service, revêtit une chemise de lin et s’endormit en rêvant que Nour la divine lui accordait sa main qu’il couvrait de baisers.

Le lendemain, il s’éveilla d’humeur folâtre et descendit en salle d’armes pour saluer les chevaliers de la tulipe d’or, corps d’excellence auquel il appartenait.

C’est ainsi qu’il apprit que la princesse Nour avait décidé de partir dans le palais que son père avait fait construire pour la belle Blanchefleur, sa mère tant aimée.

Le prince Flor restait au château pour parfaire sa formation de chevalier.

Kylian décida lui aussi de demeurer au château, espérant ainsi devenir l’ami du prince.

Il vit partir l’escorte de la princesse, plus belle encore que dans ses souvenirs les plus fous. Son entourage comportait la fine fleur de la chevalerie afin qu’elle voyage sans souci.

Flor fut charmé de voir Kylian à ses côtés car sa prestance et son renom illustraient à merveille sa devise : «  Ne suis ni duc ni prince, je suis le sire de Brocéliande ».

Kylian promit à Flor de l’instruire sur toutes les légendes de son patrimoine et le duo commença à fonctionner sous les auspices de la bruyère et des genêts, amarante et or !

lundi 14 septembre 2026

Ce soir, tout est vanille

 




Ce soir, tout est vanille, orchidée et bouton d’or fredonnait Elsa dans sa robe safran ; les murs de sa chambre devinrent des rideaux de pluie qu’elle franchit d’un pas léger, retrouvant les rêves de ses vingt ans.

De l’autre côté des franges de pluie venues des oueds aux senteurs de dattes et de pâtisseries orientales on entendait des mélopées millénaires.

Des liqueurs de roses circulaient pour désaltérer les invités qui se pressaient près d’une source enchanteresse.

Elsa passa des heures charmantes, déchira le voile de la nuit de ses doigts de brodeuse et chanta sous la lune les romances de son enfance, C’était le temps des fleurs  et La java bleue.

Le prince noir lui présenta ses hommages et lorsqu’elle se réveilla, une pluie de roses devint son dernier livre et une fois de plus, elle sourit à la vie.