mercredi 17 juin 2026

L'enquête de d' Artagnan

 

 

 


Moustache frisée à la gasconne, Maximilien Lacombe alias d’Artagnan en imposait par une autorité naturelle sous un abord chaleureux.

Sa souplesse féline surprenait son entourage car il se trouvait aux côtés d’un collaborateur sans que ce dernier ait entendu le moindre bruit ou surpris l’ombre d’un mouvement.

«  Chef, vous auriez fait un parfait cambrioleur » lui dit un jour son bras droit, Louis Leduc sur le mode de la plaisanterie.

Cette fois, il n’y avait pas lieu de plaisanter : il fallait à tout prix appréhender le potentiel criminel avant qu’il ne jette son dévolu sur une autre proie pour satisfaire ses bas instincts.

Maximilien distribua les rôles et assigna des recherches à chacun de ses assistants, révision des dossiers en souffrance, contacts avec les victimes supposées, étude approfondie des réseaux sociaux ; l’un des collaborateurs s’était fait une spécialité de ces approches masquées : il se faisait passer pour une fillette ou un garçonnet en mal de repères et manque d’amour. Il utilisait à merveille les tournures enfantines et avait permis l’arrestation de sexagénaires libidineux en endossant l’identité d’un collégien. On l’appelait le dénicheur et il méritait amplement ce surnom. Grâce à son habileté, on avait pu sauver des enfants prêts à tomber dans le piège sexuel d’un être vicieux dénué de sens moral.

Maximilien se chargea de l’approche de l’épouse du suspect, Marianne Lacoste. Il arriva à l’improviste et découvrit une femme entourée d’enfants.

«  Je suis nourrice agréée » dit-elle en guise d’explication. L’inspecteur admira son calme et sa vivacité.

C’était l’heure du goûter et il fallait satisfaire chaque enfant en respectant l’équilibre des attentions.

Lorsque les enfants partirent en salle de jeux ou mis au berceau, la nounou accorda quelques minutes à l’inspecteur, surveillant son petit monde du coin de l’œil.

Selon sa perception, Angelo était indéfinissable. C’était un époux peu présent qui lui laissait si peu d’argent qu’elle avait dû travailler pour subvenir à ses besoins.

«  Je ne le vois pratiquement pas. Il travaille comme saisonnier. Les asperges, la cueillette des fruits, les vendanges, la récolte des légumes, le coup de main donné à la fromagère et parfois l’aide à la transhumance ne lui laissent pas de répit. Il ne revient que pour me donner son linge à laver et réclamer des plats italiens qu’il mange sur le pouce, emportant le reste dans des barquettes. C’est un mari à éclipses.

Quand je l’ai connu, il était charmant mais après quelques jours de bonheur il a montré un tout autre visage, froid et cruel et m’a ensuite laissée seule sans un mot d’explication ».

La jeune femme poussa un soupir et s’essuya furtivement les paupières. Maximilien la remercia pour ses propos ; lui prodigua ses encouragements et quitta la demeure de la malheureuse épouse en l’assurant de sa discrétion et de son soutien.

Il lui fit promettre de ne pas dire un mot de leur rencontre et partit, pratiquement persuadé que Marianne Lacoste n’était pas complice des activités de son mari.

De retour au bureau, il ourdit un plan afin de piéger le malotru s’il lui prenait le désir de mettre sa femme en demeure d’assouvir ses désirs.

Un électricien de l’équipe irait poser des écouteurs et installer des caméras cachées dans la maison de Marianne sous prétexte de vérifications imposées par la ville, une collaboratrice se présenterait à intervalles réguliers sous l’étiquette d’assistante sociale chargée de surveiller l’éducation des enfants placés en nourrice.

Ces points réglés, Maximilien établit un réseau d’informateurs qui sillonneraient la carte des entreprises agricoles et visiteraient chaque ferme en relevant les traces du passage d’ Angelo Lingini. Un fichier daté serait établi et permettrait d’appréhender le dangereux prédateur.

mardi 16 juin 2026

Quand je t'aime

 

 


«  Quand je t’aime

J’ai l’impression d’être un roi

Un chevalier d’autrefois

Le seul homme sur la terre

Quand je t’aime

J’ai l’impression d’être à toi

Comme la rivière au delta

Prisonnier volontaire ».

Captivé par la fascinante chanson de Demis Roussos, Vincent rêva de celle qui susciterait en lui un semblable désir.

Il parcourut des lieues dans la campagne faisant des bouquets de tendresse, sur la grève, récoltant des coquillages pour en faire des colliers de sirène.

Et c’est une sirène qui vint à lui et lui tendit ses bras et ses lèvres amoureuses.

Renonçant alors au grand amour princier qui le maintiendrait captif au fond des eaux, Vincent échappa à cet appel et rentra chez lui, décidé à ne voir dans Quand je t’aime qu’une belle chanson !

Le seigneur d' Audencourt

 

 



Jadis, un seigneur d’Audencourt participa à une croisade et lorsqu’il en revint, quelque peu déconfit et blessé, il se réfugia dans son château, resta dans l’obscurité et mit ses derniers deniers dans la restauration de la vieille bâtisse, ordonnant même de concevoir un jardin à l’orientale comprenant un refuge floral destiné à sa dame, s’il s’en présentait une qui soit capable d’épouser sa mélancolie.

Les parents de tous les beaux partis de la région envoyèrent leurs filles dans des monastères afin de les soustraire à une hypothétique demande en mariage qu’ils ne pourraient refuser.

Le seigneur d’Audencourt, Monseigneur Louis, disaient les paysans, se promenait parfois dans le jardin d’amour de son domaine, espérant qu’une belle oiselle se laisse séduire par la douceur du lieu.

Fontaine babillarde, volières, bosquets de roses, de pivoines, buissons de houx et de rhododendrons, mimosas et lilas des Indes, althéas et hibiscus traçaient des sillons destinés à faire palpiter le cœur des jeunes vierges.

Manon de Beaumanoir, orpheline délaissée, élevée par sa vieille nounou, n’avait pas entendu les rumeurs qui circulaient sur Audencourt. Elle se perdit dans les halliers lors d’une promenade et lorsqu’elle arriva dans le jardin, elle fut immédiatement séduite, se croyant au paradis.

Elle s’assit sur un banc de pierre sculpté de griffons et de jolies femmes qui semblaient être une réplique de sa personne.

Elle ferma les yeux et lorsqu’elle les rouvrit, un étrange chevalier aux prunelles assombries par un chagrin secret, la contemplait, un sourire aux lèvres.

Il lui demanda la permission de s’asseoir à ses côtés et cette autorisation accordée, il respira enfin les parfums de sa roseraie.

Le fracas des combats qui n’avait pas cessé de marteler sa tête prit fin et c’est d’une voix apaisée qu’il invita la jeune fille à le suivre en son château.

Arrivée dans la demeure du châtelain, Manon prit place dans un fauteuil et se laissa servir un cordial et quelques amuse-bouche.

Le seigneur Louis fit un geste et un joueur de vielle apparut dans le salon.

Il joua de toute son âme puis il chanta et quelques anges semblèrent passer dans l’antichambre.

Alors le dernier seigneur d’Audencourt se jura de ne plus jamais participer à une croisade ou autre guerre dénuée de fondement et il réapprit, peu à peu, les gestes civilisés que ses ancêtres lui avaient transmis.

A la fin de l’entretien festif et frugal à la fois, il demanda à Manon l’autorisation de lui faire la cour en suivant les codes de la courtoisie, ce qu’elle accepta sans difficulté car elle pressentait que sous les strates de l’aliénation potentielle du seigneur, se cachait un jeune homme timide, effaré par toutes les scènes de violence auxquelles il avait participé bien malgré lui car le vassal doit toujours obéir à son suzerain.

Louis jura à nouveau qu’il n’accepterait plus jamais de participer à des massacres en invoquant le nom de Dieu et il baisa délicatement la main de sa promise, lui assurant la perspective d’un amour sans faille et sans nuage.

Le domaine d’Audencourt reprit désormais sa place de fief enviable et chacun oublia la supposée folie du comte, se comportant comme si rien d’étrange ne s’était passé.

Le prêtre bénit leur union dans l’église du village et l’on jeta des dragées aux amandes sur le passage des mariés.

Manon et Louis eurent des enfants et furent heureux en bannissant de leur vocabulaire les mots «  croisade » et « combats ».

Christian, l’aîné des enfants partit à la cour du roi et il se comporta de manière si courtoise qu’un beau parti se présenta à lui.

Le second, Louis-Marie entra dans les ordres et l’adorable Louison était si jolie et si avenante que de nombreux prétendants demandèrent l’honneur de la courtiser.

C’est un prince venu d’Orient qui obtint la clef de son cœur.

« Tout est un éternel recommencement, quoi que l’on fasse » soupira Louis d’ Audencourt mais il donna son accord et les épousailles furent célébrées avec faste et douceur.

Louis-Marie ferma pudiquement le livre qui relatait l’histoire de sa famille et cacha le manuscrit dans le tronc d’un chêne centenaire d’où on l’extirpa triomphalement à l’époque de la Révolution.

Et c’est ainsi que l’histoire de Manon et Louis entra dans la légende, faisant renaître les cendres du château d’Audencourt dont quelques pierres conservent encore des secrets.