dimanche 31 mai 2026

Dans l'eau de la claire fontaine





«  Dans l’eau de la claire fontaine

Elle se baignait toute nue

Une saute de vent soudaine

Jeta ses habits dans les nues ».

La voix magique de Georges Brassens incita Vincent à chercher la fontaine où se baignait une jeune beauté dans le plus simple appareil.

Tel Adam à la recherche de son Eve dans les jardins d’ Eden en toute innocence, Vincent espérait habiller cette nymphe des parures de la forêt, feuilles de vignes, fleurs de lys et fleurs d’orangers.

« Avec des pétales de roses

Un bout de cotillon lui fis

La belle n’était pas bien grosse

Une seule rose a suffi ».

L’oiseau des origines lui ayant montré le chemin, Vincent put vêtir sa nymphe d’amour de roses, de feuilles et de fleurs parfumées.

Ils firent halte dans un ermitage et remercièrent les divinités bienveillantes de les avoir réunis.

Hommage à Servane

 

 

 


Elle était si belle, notre Servane, que lorsqu’elle entrait dans la salle des professeurs, on croyait apercevoir les ailes d’un ange et elle était aussi talentueuse, maîtrisant la langue de Shakespeare avec une aisance et un accent parfaits. Elle cuisinait comme une reine après avoir vécu en compagnie de son mari dans un camp palestinien. À Beyrouth où ils échappèrent plus d’une fois à la mort, elle était au service de sa belle-mère, utilisant les rares moments du couvre-feu pour se procurer à la hâte les denrées disponibles afin de les transformer en plats appréciables.

L’exil en France leur fut salutaire. Salah obtint l’asile politique et Servane retrouva sa Bretagne natale. Le doctorat de Salah fut assimilé à un CAPES et il enseigna dans un lycée Rennais tandis que sa femme évoluait dans la sphère des lycées professionnels.

Je les ai connus tous les deux successivement sans établir de lien tant Salah paraissait libre de toute attache. C’est auprès de moi qu’il se réfugiait le plus souvent, dissertant avec sa voix chantante au sujet des Croisades et fustigeant nos chevaliers qui passaient, il est vrai, pour incultes et grossiers face au monde arabe cultivé du XIIIème siècle.

Lorsque je les vis ensemble, il me sembla que ce couple avait une fêlure. J’appris, petit à petit, après le drame que cet homme si charmant, prêt à conter fleurette à toute personne féminine naïve, une sorte d’exercice de style, nourrissait une jalousie féroce en son cœur.

Et c’est ainsi qu’un terrible lundi, on apprit au lycée la mort de Servane poignardée à treize reprises, un coup par année de mariage dirent les avocats de la malheureuse, par un inconnu dont on soupçonna vite l’identité, en la personne du mari, Servane s’étant résignée après tant de déboires à demander le divorce. Après avoir entendu du bruit, son fils Marouane 12 ans trouva Maman dans la cuisine baignant dans son sang, la petite Bahia, 5 ans, dormant comme un ange.

C’était à 4 heures du matin !

L’enterrement de Servane eut lieu le mercredi matin et une délégation dont je faisais partie assista aux obsèques. Mon mari et mes fils tinrent à m’accompagner et ce fut une terrible cérémonie où l’on entendit au cimetière la belle voix de Fayrouz, la chanteuse libanaise dont Servane aimait les mélodies et les interprétations d’un grand classicisme. Servane parlait l’arabe ; c’était encore l’une de ses qualités.

On jeta une rose sur son cercueil et je ne pouvais pas m’empêcher de songer aux fameux treize coups de couteau dans un si joli corps épargné par les maternités.

Une élève déclama un compliment en anglais, de sa plume, et éclata en sanglots, se réfugiant sur mon épaule tandis que mes jeunes fils restaient interdits devant tant de douleur !  Le lendemain, un professeur d’anglais arriva au lycée pour remplacer Servane. La direction ne lui ayant rien dit, il m’appartint de la mettre au courant de la terrible tragédie. Mais était-ce vraiment un hasard si j’étais la seule à me trouver dans la salle des professeurs au moment où la secrétaire me passa le relais ?

 

Blanchefleur

 

 

 


La belle Blanchefleur, sur son blanc palefroi, chevauche dans les prairies et sourit aux hirondelles qui volent autour d’elle et lui servent d’ombrelle, s’inscrivant dans la mouvance solaire en forme de cortège.

Des chevaliers tentent de s’emparer de sa personne mais Blanchefleur s’isole dans une bulle turquoise qui la met hors de portée des mains gantées de cuir des prédateurs.

Son cheval déploie ses ailes et nouveau Pégase emmène sa princesse dans le ciel des Poètes occupés à jouter comme dans les cours royales au temps de l’amour courtois.

Lais, rondeaux, ballades, sonnets se succèdent au rythme de la musique des mots. Des noms sont scandés, ceux des villes mythiques, Florence, Rome, Constantinople, Toulouse, Albi et Chartres, ceux des belles de toujours, Hélène, Béatrice, Héloïse, Blanchefleur et Yseult, ceux des royaumes où vivent les poètes et suit alors une litanie de noms, allant de la France au Burundi en passant par les royaumes oubliés enfouis sous les sables du Temps.

Heureuse d’avoir été citée, Blanchefleur se lève et entre dans l’arène pour chanter, de sa belle voix de soprano, un hymne à la Poésie. Le chœur des anges l’accompagne et c’est dans cette ambiance céleste que la belle Blanchefleur se pare des nuages comme d’un manteau royal et peut redescendre dans le monde quotidien sur son cheval ailé. C’est avec bonheur qu’elle retrouve son cortège d’hirondelles, trait d’union entre la terre et le ciel !

 

  

 

samedi 30 mai 2026

Tristan, où es-tu ?

 

 

 

En se rendant chaque jour à la criée sur le port, Aurore s’interrogea sur sa destinée. Elle avait cru suivre l’inclination de son cœur en partant sur un voilier conquérir l’homme qui l’avait émue, un Johnnie venu vendre l’or rose de Roscoff sous forme de tresses colorées, l’oignon dont chaque famille britannique ne pouvait se passer.

Pas l’ombre de son Johnnie sur les quais où se pressaient chaque année les conquérants bretons.

Par contre, elle était devenue l’égérie de la cité en incarnant la légendaire Yseult grâce aux pinceaux de Gilles Le Guen parti en mer pour trouver le pendant de son tableau, Tristan.

Par un beau matin de mai, le mois des Pardons et des processions en l’honneur de la Vierge Marie, Gilles remit le pied sur le quai en compagnie d’un beau jeune homme en qui chacun se plut à voir le Tristan de la légende.

Gilles invita Aurore pour leurs retrouvailles à La Marée Bleue où son tableau brillait comme l’étoile du chef.

Dany s’était surpassé pour accueillir l’artiste qui avait contribué à sa victoire gastronomique.

Aurore-Yseult était très en beauté ; elle avait choisi une toilette Liberty qui lui donnait une allure d’ingénue en quête de son amant de cœur.

Quant à Ambroise, il n’avait besoin d’aucun artifice pour que sa beauté éclate au grand jour comme une fleur d’amour. Tristan à n’en point douter !

Après leur avoir servi un kig ha fars enrichi par une sauce nommée lipig préparée avec des oignons rosés de Roscoff, Dany Lebeau aporta une omelette norvégienne qu’il flamba au Bouchinot une liqueur du Porhoët  dont le parfum révélait la présence de plantes aux valeurs digestives.

Alors qu’un ange semblait se déplacer dans la salle, un homme vêtu de noir entra et se dirigea vers Aurore à la surprise de tous les convives.

Il baisa le bas de sa robe et lorsqu’il releva la tête, ses yeux où se lisait une profonde douleur s’éclairèrent.

Au comble de l’émotion, Aurore reconnut son Johnnie, cet homme qu’on avait pris pour un vagabond.

Tel Tristan relevant de blessure après avoir été empoisonné par la lance du Morholt  qu’il avait fini par tuer, Jehan de Roscoff retrouvait sa prestance et son charme.

«  Le voilà donc mon Tristan » pensa Gilles Le Guen et il se félicita de n’avoir jamais parlé de son projet à Ambroise.

«  Je le représenterai en fidèle écuyer car il est juste que sa beauté  soit présente sur une toile. Arthur et Lancelot étaient complémentaires et rivaux. Il en sera de même pour Jehan et Ambroise. Ainsi perdurent les méandres amoureux des légendes celtiques ».

Gilles et Ambroise se retirèrent, laissant les amants à leur bonheur.

Dany Lebeau salua ce couple de charme et lui offrit sa dernière création, une rose d’amour.

La rose était façonnée en pâte feuilletée si fine qu’elle pouvait servir de base à un kouign Amann et s’ouvrait en coupe contenant une crème aux amandes.

Un vin de Champagne pétilla dans de jolies flûtes pour célébrer la naissance d’un bel amour qui ferait revivre la légende de Tristan et Yseult sous une note heureuse et pérenne.