jeudi 2 avril 2026

La forêt disparue

 


Chevauchant son bel étalon Basileus, Florian, poète et conteur lors de haltes villageoises, se trouva soudain dans une forêt qui ne figurait sur aucune carte géographique connue.

Prudent, il mit pied à terre et observa les arbres en tenant son cheval par la longe.

Des oiseaux chantaient, ce qui lui sembla être un signe de paix.

Bientôt, il perçut le bruit d’un ruisseau. Il s’y dirigea et découvrit un charmant endroit qui se prêtait à la poésie.

Cascadant sur des galets parfois apparents, érigés en monticules, des eaux vives apportaient une fraîcheur apaisante et découvraient des rives fleuries.

Florian but cette eau avec prudence puis il incita Basileus à l’imiter.

Avisant un petit promontoire, avec un arbre à proximité, un magnifique saule qui déployait ses chatons, il s’y installa après avoir attaché de manière souple son bel étalon.

Il avait sorti d’une sacoche un nécessaire à écrire et se mit en devoir de composer une ode à la nature en s’imprégnant de la splendeur insolite des lieux.

 

«  Génie de la rivière, ondines, sirènes, venez auprès de moi pour me souffler les mots de perles qui cascaderont sur les cœurs et enchanteront les âmes villageoises qui m’hébergent afin que je leur apporte du réconfort et l’ouverture céleste vers le bonheur »

 A ce moment de la composition, un roitelet vint se poser sur son épaule et une jeune fille, éblouissante de beauté, apparut à l’horizon.

Elle sembla marcher sur l’eau bleue et s’approcha du jeune homme, dans un tourbillon de parfums floraux.

On me nomme Aurore dit-elle à Florian et sans attendre sa réponse, elle s’assit tout près de lui et se mit à chanter.

Les arbres bruissaient, esquissant une danse subliminale et devant tant de beauté, Florian ferma les yeux, craignant de perdre la vue comme Homère.

Basileus réclama un peu de liberté, ce que lui accorda le cavalier, ivre d’amour et de sensualité.

Comme il aimerait emprisonner dans le berceau de ses bras caressants la splendide créature joliment nommée Aurore mais il n’osait pas interrompre le récital quoique le désir s’emparât de son corps enfiévré avec force et passion sublimée.

Aurore mit un terme à son supplice en lançant ses derniers trilles et en posant ensuite sa jolie tête couronnée de fleurs sur l’épaule du jeune homme éperdu et enamouré à l’extrême.

Il ferma les yeux et lorsqu’il les rouvrit, Aurore avait disparu de même que la rivière enchanteresse et l’étrange forêt inconnue.

Il était assis sur la selle fleurdelisée de Basileus et ils allaient au trot.

Lors d’une halte dans un village plein de charme, il sortit son écritoire et découvrit un ajout à sa composition.

L’écriture était belle, fine et racée et les mots ailés s’inscrivirent dans son cœur comme une magnifique déclaration d’amour.

 

«  Amour de ma vie, je te donne rendez-vous sous les grands chênes du désir de la forêt disparue.

J’ai bien senti ton émoi et, j’en fais le serment, je m’abandonnerai dans tes bras lors de notre prochaine rencontre, dans la clairière des amants et de ses eaux vives.

Je viendrai à toi, couronnée de fleurs et magnifiquement parfumée, dans une robe longue que tu pourras froisser à volonté.

Mon amour, mon aimé, je t’ai attendu depuis tant d’années que j’ai hâte de connaître la douceur soyeuse de tes étreintes.

Dans cette attente, je t’offre la clef de mon chant et te supplie de ne pas trop tarder » .

 Très ému après cette lecture, Florian baisa la petite clef d’or qui ornait le manuscrit et devant un auditoire enchanté, il commença un nouveau conte, celui de la forêt disparue mais il se garda bien de révéler son active participation, créant un personnage masculin plein de charme certes mais éloigné de sa personne, aussi brun qu’il était blond, au regard d’aigle et aux mains de pianiste.

C’est alors qu’il aperçut, au cœur de l’auditoire, la belle Aurore vêtue de bleu, au sourire ensorcelant.

N’y tenant plus, il fendit la foule, serra l’énigmatique jeune fille dans ses bras, s’enivra de son parfum et posa délicatement ses lèvres sur les siennes, palpitantes comme un bel oiselet tandis que disparaissaient le village et ses habitants.

De retour dans la forêt, Aurore et Florian connurent des heures passionnées, dans une jolie chaumière.

 Les fenêtres vitrées révélaient la présence de la rivière aux eaux bleues, ce qui n’était pas le moindre de ses charmes.

Quant à Basileus, il n’était pas de reste : une jument aux sabots d’or, Ambre de feu s’accoutumait à le suivre dans un magnifique pas d’amble, celui des coursiers de l’amour !

 

Liseron, la fiancée de la forêt

 



En écrivant son dernier commentaire et en mettant la note appropriée à la pile de copies du Baccalauréat, Liseron eut l’impression qu’elle en avait terminé avec ce métier de professeur mangeur d’énergie et de temps.

En se promenant dans la forêt durant ses congés, Liseron avait ressenti un appel profond, intime et magique.

Un cerf blanc s’était approché d’elle pour la couronner d’un entrelacs de houx, d’églantines et de roses d’or.

Près de la fontaine de Barenton, un chevalier lui avait rendu hommage en lui offrant un bliaut brodé et une houppelande longue garnie de perles et de fourrure pour lui épargner la morsure glaciale de l’hiver.

Liseron rougit de plaisir et elle baisa la main de son généreux donateur en gage de fidélité.

Elle se promit d’écrire un roman de chevalerie où cet homme courtois aurait une place de premier plan.

Heureuse de sa décision, elle rentra chez elle, fit mijoter une soupe avec des racines et des fruits de la forêt puis elle commença un roman courtois sous le titre de La Fiancée de la Forêt.

mercredi 1 avril 2026

De Ronsard à Colette

 

 

En relisant les poèmes de Ronsard, j’ai trouvé une perle rare intitulée tout simplement

 LA SALADE

«  Lave ta main, qu’elle soit belle et nette,

Réveille-toi, apporte une serviette ;

Une salade amassons et faisons

Part à nos ans des fruits de la saison. »

Bien mieux que Jean-Pierre Coffe, Ronsard  offre en une centaine de vers les conseils avisés d’un écologiste du XVIème siècle : aller dans les champs chercher « la boursette touffue, la pâquerette à la feuille menue, la pimprenelle heureuse pour le sang, la responsette à la racine douce …. »

Magnifiant la qualité du produit et sa cueillette au sein d’une nature généreuse liée à l’amour, Ronsard, se référant à Ovide et à Virgile, nous conduit en musardant trois siècles plus tard à Colette qui découvre, enfant, l’inouïe profusion des cadeaux de l’Aube.

On déguste à chaque ligne la vie de l’écrivain intimement liée à toutes les saveurs, on rêve à sa propre enfance.

Un jeune prolétaire déplorait de ne pouvoir entrer dans l’univers de Marcel Proust, pensant qu’il fallait obligatoirement boire du thé pour comprendre la métamorphose de la madeleine … jusqu’au jour où il associa un petit beurre à une tasse de chocolat. Il lui suffisait alors de transposer un univers bourgeois dans le sien, empreint de coutumes ouvrières.

Colette Gourmande foisonne de détails culinaires et magnifie le travail quotidien de la femme au foyer. Parlant de sa mère Sido qu’elle adulait, elle la décrit ainsi : « Ses bras emmanchés de toile blanche disaient qu’elle venait de pétrir la pâte à galette, ou le pudding saucé d’un brûlant velours de rhum et de confiture ».

Au fil des pages, on s’aperçoit que la gourmandise, l’art de la table, l’histoire d’un produit relèvent pour Colette de la poésie la plus pure.

On suit l’auteur pas à pas, engrangeant des parfums et des phrases cristallines.

Les recettes favorites de Colette sont présentées en bouquet final.

Si je devais n’en choisir qu’une, ce serait La boule de poulet qui semble si aérienne.

La tourte de pain bis accompagnée de photos somptueuses nous laisse rêveur.

Il y a au moins pour un an de bonheur dans ce livre qu’on déguste comme un grand vin, à petites doses.

Les illustrations relèvent de l’art pictural.

Personnellement j’ai un faible pour la photographie où l’on voit Colette tenir deux chats contre elle (page 139). L’alignement de leurs yeux est saisissant. Nous nous sentons regardés.

La grande prêtresse du verbe nous incite à relire son œuvre. C’est bien ce que j’ai l’intention de faire.