lundi 17 août 2026

La rose des croisés

 



En consultant les archives de sa famille, Bérénice trouva des parchemins enluminés.

La rose des croisés apparaissait en lettres gothiques.

Apparemment, il s’agissait d’un titre thématique. Cette hypothèse fut confirmée par l’examen de dessins représentant des chevaliers arborant une bannière pourpre ornée d’une rose d’or.

Est-ce ainsi qu’il fallait se représenter la rose des croisés ? Bérénice parcourut les feuillets pour découvrir un texte révélateur.

«  Moi, Enguerrand de Bretagne, je quitte la terre sainte,  le cœur navré car j’ai laissé à Jérusalem l’amour de ma vie, Yasmina à la brune chevelure et aux yeux noisette soulignés par un fin trait de Kohl.

Je dois rejoindre mon épouse qui m’attend en notre château de Kerbiriou et je redoute nos retrouvailles.

Il y a si longtemps que je l’ai quittée pour aller guerroyer à la demande de mon suzerain que j’ai oublié son visage.

Celui de Yasmina, ma belle d’amour, est inscrit dans mon cœur qui bat à tout rompre lorsque je murmure son nom.

Elle a brodé une rose sur ma bannière et je lui ai juré d’édifier à mon retour un jardin d’amour où brilleront ces fleurs de passion qui m’enivreront de leur parfum ».

Le récit proprement dit s’achevait sur ces mots mais il était décoré de fleurs suaves dont on croyait percevoir les effluves délicats.

Selon la légende, Enguerrand de Bretagne avait confié à un jardinier de renom la conception de son jardin d’amour mais c’est son épouse Clotilde qui en avait bénéficié et non l’amour de sa vie, Yasmina à la chevelure étoilée de jasmin.

Clotilde avait assuré leur descendance en lui donnant trois fils et deux filles puis elle avait souhaité se retirer dans un couvent, l’éducation de ses enfants achevée.

Enguerrand aimait se promener dans le jardin et respirer le parfum des roses.

La subtile fragrance de ces fleurs d’amour lui permettait de revoir en rêve Yasmina, sa bien-aimée.

Un jour, il vit poindre à l’horizon une caravane.

Un cavalier de belle prestance arborait sa bannière brodée de la rose de ses amours.

Il se présenta comme son fils Azur et il lui offrit, de la part de sa mère Yasmina, une multitude de  cadeaux somptueux : vêtements en soie, tapis de laine, draperies de coton brodées d’or et surtout des matériaux destinés à l’embellissement de son jardin d’amour, vasques de marbre, fontaine, volière qui abriterait des oiseaux paradisiaques, des paons et autres volatiles gracieux.

Enguerrand accueillit ce fils d’orient avec les honneurs de son rang, lui présenta ses fils et ses filles.

Une bonne entente régna au château et lorsque les travaux ornementaux de son jardin furent terminés, le prince Azur reprit la route, emportant pour sa mère différents cadeaux de prix : une toile représentant son père, un miroir gothique, de la céramique et de la faïence, des émaux et des rouleaux de lin et de brocart.

De la vaisselle fine et des pots en étain, de l’ambre complétaient cette magnifique collection à laquelle Enguerrand ajouta des bijoux en or provenant de Tolède.

Les parchemins ne livrèrent aucun secret supplémentaire.

Contente d’avoir parcouru le palimpseste amoureux de son ancêtre, Bérénice fit encadrer les parchemins et en décora sa chambre.

Confiante en son avenir, elle attendit patiemment qu’un prince venu d’orient vienne à son tour brandir la rose des croisés sur une bannière pourpre au liseré d’or.

dimanche 16 août 2026

La chanson du chevalier

 

 

 


Ma reine, ma douce, mon aimée, je souffre mille morts à l’idée de vous quitter mais il y va de la sûreté du royaume.

Je dois partir sans me retourner sur mon fidèle destrier. Le seigneur se doit de donner l’exemple et ne pas verser la moindre larme devant son écuyer et sa troupe aguerris à tous les combats.

Jurez-moi que vous m’attendrez car, sur ma vie, si je reviens vivant de votre croisade et que j’apprends que vous êtes à un autre, je ne survivrai pas à cette douleur et à ce déshonneur.

Ayant ainsi parlé, le comte de Saint Leu s’en fut, sans un regard pour sa mie. Elle réprima un cri puis quitta les remparts du château, décidée à survivre pour le retour de son aimé et s’employa désormais à conserver sa beauté.

Le benjoin, le lait d’ânesse, l’eau de rose et mille onguents de la reine de Saba furent sa principale recherche.

Afin d’étoffer sa chevelure, elle fit couper les plus belles tresses de paysannes pour en orner sa tête.

De temps à autre, un message lui parvenait mais au fil des années il lui sembla que les mots d’amour fou faisaient place à des expressions convenues puis vinrent de simples notes concernant la gestion du domaine.

Enfin le jour tant espéré arriva. Le comte revint avec quelques blessures qui semblaient anodines mais la belle Enguerrande qui était apparue dans ses plus beaux atours attendit en vain d’être appelée dans la couche de son seigneur.

Pire encore, le comte qui n’avait jamais prêté attention à une autre femme que la sienne, se livra à des orgies barbares avec la domesticité du château.

Comme cette guerre qui devait être d’ordre spirituel l’a changé ! pensa Enguerrande avec amertume.

Alors elle revêtit un costume de paysanne et s’en fut par une porte dérobée dans la campagne.

Elle n’avait pris que quelques pièces d’or et sa croix occitane.

Elle se réfugia dans une chaumière et passa des jours heureux en se nourrissant d’œufs, de cresson et de tourtes farcies d’oiseaux qu’elle piégeait pour se nourrir.

Elle fut connue de tous. On venait la consulter car chacun connaissait son histoire, et on pouvait se fier à son expérience sur l’amour.

Le comte mourut quelques mois plus tard car son âme était restée dans cet orient fabuleux qui lui avait volé jusqu’au souvenir de sa dame.

Parfois on entend gémir le vent dans les grands chênes et les buissons de houx.
Chacun se signe pour que son seigneur trouve enfin la paix après avoir tant guerroyé 

samedi 15 août 2026

Le Phénix

 


Renaissant de ses cendres, Johnny est apparu, une rose d’orient à la main.

Les accents de sa guitare deviennent mélopées et voluptés venues du fond des âges.

Il nous a tant aimés qu’il ne peut pas nous oublier.

Bondissant de nuage en nuage, il a fait une entrée spectaculaire, la pourpre des roses métamorphosée en carrosse tiré par ses chevaux camarguais.

Une fois de plus, ce fut une apothéose de chants rythmés par un orchestre de rêve où se mêlaient la flûte de Pan, l’harmonica et les guitares, le tout dominé par une batterie aux cuivres étincelant sous les spots lumineux.

Comme souvent, Johnny a terminé son tour de chant, à genoux, son poing ganté à la manière des fauconniers, pointé vers le ciel.

Un jeté de roses a libéré les émotions et nous sommes partis, heureux d’avoir vu, une fois de plus, renaître le Phénix.