« Mieux valent les arpèges
de Chopin que le bruit sec des balles sifflant dans le désert » dit Max à
la ronde, dans le café « Chez Marius », redevenu, pour la
circonstance, son Q.G.
Arthur se mettant au piano et
jouant comme un virtuose, c’était le grand sujet du jour.
« La musique n’a jamais
fait partie de sa vie, disait-on à la ronde.
On le connaissait plutôt comme un
adepte des arts martiaux et pêcheur de grenouilles dans son enfance.
Quel changement !
Il a peut-être rencontré une
geisha qui lui a fait virer sa cuti dit un plaisantin et tout le monde se mit à
rire.
Tout de même, c’est bien étrange
dit le vieux Léon, une figure du village et sa mémoire vivante. Je crois même
qu’il chantait faux et apparemment, à présent, il lui arrive d’entonner de
grands airs d’opéra avec beaucoup de justesse et d’émotion.
A moins qu’on ne lui ait
enseigné, mais j’en doute, la musique au Prytanée de La Flèche où il a fait ses
classes, je ne vois pas comment il aurait pu opérer un tel virage ».
Max prit note du nom de
l’établissement fréquenté par le lieutenant, projetant de demander à Romuald,
son fidèle second, de conduire des investigations dans ce chapitre.
« On l’a très peu vu, ces
derniers temps renchérit Lilian, un pilier du café. Il aimait m’affronter au
bras de fer lorsque nous étions adolescents et j’espérais qu’il viendrait me
défier avant de partir pour le Mali. Mais il est resté chez lui, ne parlant à
personne et rêvant de vendre une maison qui représentait beaucoup pour lui.
Il l’a quasiment bradée, à ce que
l’on dit. C’est bien pour la brave dame qui l’a achetée et qui n’aurait pas pu
mettre plus mais quel gâchis tout de même !
La voilà maintenant avec cet
homme sur les bras et deux militaires pour lui prêter assistance. C’est un
effet de boomerang ou je ne m’y connais pas ».
Chacun se tut et Marius en
profita pour faire le service. Cafés et pousse-cafés, bières, thé au jasmin
circulèrent à la ronde et le silence des assoiffés persista un bon quart
d’heure avant que les conversations ne reprennent.
Cette fois, lassés de cette
énigme, les hommes parlèrent football et autres sujets qui leur étaient
familiers.
Jade, la journaliste de Nord
Matin, fit une entrée remarquée. Elle commanda un cappuccino et des cannelés,
sortit son petit carnet et s’apprêta à prendre des notes.
« Vous arrivez trop tard
lui dit Max, les sujets qui vous intéressent ont été traités, vous n’aurez pas
grand-chose à vous mettre sous la dent. Mais je compte sur votre imagination
pour broder.
Qu’allez-vous écrire en titre
cette fois : Max Lambert reprend du service ?
Ma foi, c’est un excellent titre
et je le note » répondit Jade, ignorant ostensiblement le caractère
ironique de la remarque.
Persuadé, pour sa part, d’avoir
fait une moisson d’éléments fondamentaux, Max salua tout le monde, offrit une
tournée générale et s’en alla, pressé d’imbriquer les éléments dont il
disposait dans un échafaudage où tout s’emboiterait avec précision.