dimanche 20 septembre 2026

Le retour de Blanchefleur

 

 



Après avoir tendrement embrassé son époux qui lui fit promettre de veiller à sa sécurité, Blanchefleur prit la route, sous bonne escorte, ralliant les caravaniers de la route de la soie.

Ainsi protégés, ils auraient juste à surveiller leur chargement : or, pierres précieuses, ouvrages brodés, ballots de soie, de mousseline et de satin constituaient l’essentiel des bagages.

Le prince n’avait pas pu accompagner sa douce et tendre épouse qu’il chérissait plus que jamais et qui lui avait donné deux magnifiques enfants, Nour et Flor : une chasse au faucon, en compagnie des notables du royaume était prévue depuis longtemps et ne pouvait être décommandée.

Protégée par les chevaliers de la tulipe d’or, Blanchefleur laissait vagabonder ses rêves et ses pensées.

Au fil des étapes,  elle avait l’impression de remonter le temps et de retrouver la vitalité de ses jeunes années. Ce n’était sans doute pas une illusion car elle voyait briller l’œil de ses chevaliers à sa vue et ils durent à maintes reprises, repousser les assauts d’amoureux qui déclaraient leur flamme en toute bonne foi.

Dès son arrivée au château, l’illusion perdura lorsque Louis se précipita pour l’embrasser.

Elle crut voir Eudes, son premier époux, tant la ressemblance était frappante.

Mettant ces phénomènes hypnotiques sur le compte de la fatigue du voyage, Blanchefleur retrouva avec plaisir la quiétude de sa chambre que l’on avait gardée intacte pour un éventuel retour. Elle était fleurie et dotée de rideaux brodés à la mode bretonne.

Les roses d’amour ornaient les vases en abondance et c’est avec bonheur qu’elle découvrit les fleurs dont on lui avait tant parlé et qui étaient à l’origine de la légende merveilleuse qui entourait désormais Nour et Kylian, les amants extraordinaires, aussi célèbres, à présent, que Tristan et Yseult ou Lancelot et Guenièvre.

Une jeune servante, fraîche comme la rosée du matin, lui apporta un plateau où des mets singuliers étaient disposés, galettes de sarrasin fourrées à l’œuf et à l’andouille de Guémené, crêpes à la confiture d’abricots, pastillas à la rose et boissons fraîches, cidre, cervoise ou sirops.

Blanchefleur goûta ces mets appétissants et les trouva délicieux.

Après un bon bain parfumé à la lavande et au romarin, elle se glissa sous les draps et dormit de longues heures, peuplées de rêves et de chants d’oiseaux.

Le lendemain, vêtue de brocart et d’or, Blanchefleur procéda à la distribution des cadeaux, ce qui enchanta tout le monde : une telle magnificence était si rare !

Ophélia et Henri eurent, entre autres cadeaux somptueux, un burnous fait au crochet, ce qui ramena la comtesse à des années lointaines.

Tout naturellement, après le repas composé de vol-au vent à la volaille et à la crème, de laitues et de fromages frais, Blanchefleur prit la décision de regagner le petit palais d’amour que son prince lui avait destiné jadis, à l’écart du château.

Jehan d’ Armagnac se proposa pour l’y conduire et tous deux allèrent au pas de leur palefroi.

Des servantes du château les avaient devancés pour rafraîchir les pièces principales.

Jehan et Blanchefleur prirent place près d’une fontaine, dans un patio lumineux.

Jadis, ma Dame, lui confia Jehan, j’ai éprouvé une folle passion pour vous et j’ai failli tuer votre prince et me livrer sur vous à mille et un outrages, ce dont j’ai honte à présent.

Un ange s’est interposé pour que je renonce à ces violences et je suis reparti à l’aube, décidé à mener une vie chevaleresque, à la hauteur des serments que j’avais prêtés.

Nous avons tous nos moments de faiblesse, lui dit Blanchefleur en lui prenant la main. Soyons amis, voulez-vous ?

Un grand soupir s’échappa de la poitrine du chevalier et il proposa de dormir au palais, dans une chambre d’ami, pour veiller à la sécurité de sa dame, ce qu’elle accepta avec gratitude tant les aléas de la vie pouvaient receler d’épines noires, transperçant le tissu translucide du bonheur.

La cantilène des amants

 

 



« Blanche comme le lys, fleur royale qui s’épanouit en mon cœur pour prendre l’apparence d’un nénuphar qui vogue sur les lacs de ma mémoire, tu es en moi, ma reine, ma Dame d’amour.

Les faucons de ma volière, mes rapaces fidèles ont remarqué ton absence et ils semblent inquiets.

Nous formons un rempart et, s’il le faut, nous volerons à ton secours.

Si tu m’apparais, ne serait-ce qu’en rêve, en fâcheuse posture ou simplement menacée par une ombre, je me mettrai en route et je galoperai jusqu’à toi, mon amour, avec , comme d’habitude, des chevaliers fougueux et ardents, des soldats aguerris pour encadrer un carrosse empli de coffres précieux, et un autre attelage, confortable pour abriter des dames d’honneur et des bacheliers pour veiller à ton bien-être, dès mon arrivée, mon ange.

Mon amour aux lèvres douces comme la soie, à la chevelure ensoleillée et au corps de reine, je te parfumerai de santal et de myrte et je t’adorerai, comme toujours, à genoux.

Ton amant fidèle et époux ». 

Le parchemin était lesté par des marguerites en diamant, montées sur un bijou en forme de fleur d’amour et c’est naturellement une colombe qui déposa le précieux message, noué d’une faveur rose, aux pieds de la reine.

Picorant quelques grains de millet et buvant de l’eau fraîche servie dans une coupelle de nacre, la colombe attendait patiemment le message du retour.

Vêtue d’une simple mousseline de soie rose, drapée sur l’épaule et épinglée par une fibule en or, Blanchefleur se rendit dans le patio afin d’y trouver l’inspiration.

« Mon bien-aimé, sache que je me meurs loin de toi et que j’ai hâte de retrouver la chaleur de tes étreintes.

Je ne peux en dire plus, de crainte d’accentuer mon désir et mon besoin d’aimer.

Je t’écris de notre patio d’amour et je joins à ma lettre un mouchoir que j’ai brodé pour toi.

J’ai pris pour modèle les roses d’amour qui ont fleuri au bord du lac de Comper où vit la fée Viviane, dans son palais de cristal.

J’y ajoute aussi une pierre de lune que j’ai trouvée dans notre jardin.

Amoureusement à toi !

Blanchefleur ».

La colombe partit à tire d’aile et la dame d’amour, soudain prise d’un accès de langueur inexplicable, s’allongea sur des coussins et somnola dans un état second.

C’est dans cette position que la trouva Jehan d’ Armagnac.

Se méprenant sur sa posture et sur ses paupières mi-closes, il y vit une invitation à l’amour et il eut vite fait de franchir la barrière de mousseline et d’accéder ainsi au jardin d’amour de celle qu’il n’avait jamais cessé d’aimer.

Ses effusions tendres et passionnées atteignirent sa dame dans ce qu’elle avait de plus noble et de plus secret. Dans une sorte de rêve, elle répondit de tout son corps à cet amour illicite.

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, ce fut pour apercevoir dans un rideau de brume, non pas le prince qu’elle aimait mais le chevalier d’ Armagnac qui s’apprêtait , à nouveau, à honorer sa dame d’amour.

« Ne craignez rien, ma bien-aimée, ce secret restera entre nous. Je vais boire à longs traits le calice d’amour qui réside en vous et qui contient des sucs si délicats que je ne pourrai plus désormais m’en priver.

Je suis plus jeune que votre époux et pourrai vous aimer jusqu’à ce que l’ardeur et la force d’aimer se perdent en moi, comme des sources taries qui cherchent une nouvelle vigueur.

Mais en attendant, ma douce toute en soie, je veux vous aimer encore et toujours si vous acceptez de vous abandonner comme vous le fîtes, dans mes bras vigoureux.

Je vous aime à la folie et s’il vous plaît d’être ma Guenièvre, je serai votre Lancelot ».

Puis le comte enlaça à nouveau sa belle, baisa profondément ses lèvres palpitantes de désir et ils s’aimèrent passionnément tandis que les paons faisaient la roue dans ce jardin d’amour si joliment nommé.

samedi 19 septembre 2026

La fée Viviane

 
 
 
 
 
 
 
 

Après de longues années de silence et de retrait au cœur de son palais de cristal inconnu de tous, la fée Viviane se décida à se promener sur les berges du lac pour y cueillir des fleurs blanches miraculeuses qui avaient vu le jour.
Ces mêmes fleurs attirèrent le regard de Kylian et il se vêtit promptement pour en faire la surprise à Nour, la dame de ses pensées. C’est ainsi qu’ils mirent la main tous les deux sur la même fleur.
A la vue de la fée qu’il reconnut instantanément tant il avait rêvé d’elle avant la venue de la princesse Nour, Kylian reçut un choc émotionnel car la fée méritait de figurer au panthéon de la beauté sidérale de la féerie.
Un nuage passa devant ses yeux et il oublia tout son passé, s’éveillant à l’amour comme un enfant qui découvre le monde.
La fée le prit par la main et l’entraîna sans qu’il se rebelle le moins du monde, dans son palais de cristal.
L’affolement régna au château lorsqu’on constata la disparition de l’enfant de la maison, le bien-aimé Kylian.
Nour pensa qu’il avait dû vouloir se promener au bord du lac : il lui avait parlé à maintes reprises de la fascination qu’il éprouvait pour ce lieu enchanteur.
On l’escorta sur les berges et le prince Flor qui venait d’arriver sur ces entrefaites, se joignit activement à l’organisation des recherches.
C’est lui qui trouva un indice important : près de fleurs lumineuses et blanches, une chevalière aux armes de Kylian reposait comme un diamant dans son calice, sans doute le dernier réflexe du chevalier avant de sombrer dans l’inconscient.
Nour, éplorée, rentra au château et elle plaça le précieux bijou dans une goutte d’ambre et de cristal qu’elle portait autour du cou.
Flor mena les recherches, espérant trouver un nouvel indice mais il n’en vit aucun si ce n’est l’inclinaison des herbes qui conduisaient toutes au lac.
Il embarqua aussitôt sur une nef dont le pilote activa la voile en direction de tourbillons qui agitaient la surface de l’eau.
Flor s’apprêtait à plonger au cœur de ce maelstrom quand une main douce mais ferme l’en empêcha.
Il découvrit avec stupeur le visage et la silhouette de la dame blanche qui voulait lui épargner une possible capture : il s’agissait de la dame blanche, reconnaissable à son extraordinaire robe de mariée.
Me voici au cœur de la légende se dit Flor et il se contenta dès lors d’observer les remous du lac, espérant voir émerger son ami.
Mais ce fut en vain et le cœur gros, il regagna le rivage, se promettant de ne pas parler de l’hallucinante intrusion de la dame blanche afin de ne pas épaissir le mystère qui enveloppait la disparition du valeureux chevalier.
L’angoisse de Nour fut à son comble mais elle ne voulut pas ajouter au drame en opérant une recherche nouvelle et elle se résigna à attendre le retour de son bien-aimé.
Pendant ce temps, sans repères et dépourvu de souvenirs, Kylian observait la pièce agréable, meublée avec goût, dans laquelle il se trouvait.
Avisant une harpe celtique, son instrument préféré, il laissa courir ses doigts sur les cordes souples et il se mit à chanter.
« Belle de mes jours, je te veux près de moi et je t’appelle en utilisant les charmes du rossignol.
Semblable à la rosée du matin, tu m’apparais dans tout l’éclat de ta beauté et le bouton de rose de tes lèvres éclate avec la volupté dont je respire le nectar.
Nour, ô Nour, ma princesse orientale, j’aspire à découvrir toutes les saveurs parfumées qui te sont propres et dont je souhaite être l’éternel serviteur ».
Kylian fut projeté sur le rivage et il repartit au château en emportant les fleurs de lune qui l’avaient envoûté.
Déçue de ne pas avoir tout à fait réussi à obscurcir la mémoire de celui qu’elle voulait tout à elle, la fée Viviane le délivra instantanément et elle envisagea sérieusement de libérer l’enchanteur Merlin de sa prison de verre car il lui apparaissait nettement que ses charmes étaient insuffisants.
Elle se retira dans une pièce où elle élaborait maints onguents et elle créa une nouvelle crème de beauté à laquelle elle donna le nom de Don de rose.
Imaginez la joie qui régna au château lorsque l’on assista au retour de Kylian.
Nour se précipita dans ses bras et embrassa amoureusement ses lèvres palpitantes de désir.
On les laissa seuls et un pavillon d’amour fut instantanément construit pour abriter une passion qui avait su vaincre les charmes insidieux de la fée Viviane qui, désormais, ne serait plus la reine de ces lieux.

vendredi 18 septembre 2026

La fontaine de Yasmina

 

 



Dissimulée derrière le moucharabieh de ses appartements, la princesse Yasmina observe les allées et venues des hommes de sa vie, mari, fils et aussi amis de la famille mais elle s’attache surtout à regarder le jet d’eau de la fontaine qui orne le patio, entre les citronniers et les orangers.

Sensible à la mélodie de l’eau qui rappelle à chacun qu’elle est la source de la vie, du liquide amniotique aux torrents de montagne où s’abreuvent les chèvres, elle compose un poème dédié à la divinité des sources et des rivières.

Utilisant la barque sacrée des pharaons, elle part à la recherche de son destin.

Elle largue les amarres et guidée par un matelot fantasque, à l’image de Corto Maltèse, elle va chercher de l’ambre, des pierres précieuses et des perles d’amour dont elle fera des colliers qu’elle offrira à ses amies d’enfance ou de rencontre poétique, ses filles et les nymphes ou naïades  de son Panthéon céleste.

De retour en son domicile, elle se met immédiatement à l’ouvrage, crée des parures fabuleuses qu’elle enferme ensuite dans des carnets précieux.

Nouvelle Shéhérazade, elle se lance ensuite dans la rédaction de contes inédits où les gazelles se métamorphosent en jeunes filles pour tromper les chasseurs.

Mais voilà que ses fils lui réclament du pain, des brioches, du cake et du pain d’épices.

Alors elle range ses cahiers secrets pour mettre les mains dans la farine en suivant les vœux de Claude Nougaro, le chanteur toulousain à l’âme universelle.

Le four est allumé, les pains sont enfournés et tandis que Déborah, son bras droit, finalise la cuisson, Yasmina repart dans sa rêverie, face à la fontaine bleue et écoute le chant divin de l’oiseau de paradis.