vendredi 15 mai 2026

La petite duchesse

 




Aurore du Hainaut, orpheline à l’âge de six ans, fut confiée à une nourrice qui l’emmena dans sa modeste maison pour l’élever selon ses critères ancestraux.

Il y avait un beau jardin et la petite fille aimait regarder les papillons et respirer les parfums de la roseraie.

Son château fut vendu et son tuteur, grand-duc de Mortefontaine déposa le montant de la vente sous forme de lingots d’or chez le notaire afin de constituer une dot pour la petite duchesse.

Aurore entreprit des études dans un pensionnat où les orphelines étaient nombreuses.

De petits groupes se formèrent par affinités et Aurore se rapprocha de Rose du Quesnoy dont le teint frais et les tresses blondes semblaient être le symbole de sa belle province d’origine.

Rose et Aurore devinrent inséparables et lorsque l’on vint chercher Rose pour la marier à un lord anglais, amateur de vin français, de littérature et d’art, la jeune fille mit une condition à son mariage, la présence à ses côtés de son amie Aurore.

Aurore franchit la Manche à contre-cœur ; en amie fidèle, elle ne voulait pas laisser Rose voguer seule vers l’inconnu.

Dorian de Cornouailles, le prétendant ducal, était un gentilhomme accompli. Sa prestance et sa beauté n’avaient d’égales que sa culture et sa pratique de la langue française.

Rose se laissa conquérir en franchissant les étapes de la Carte du Tendre par inclination.

Aurore aimait arpenter les plages et guettait la venue des Johnnies, ces jeunes bretons venus vendre les beaux oignons de Roscoff.

Les cuisiniers du château faisaient honneur à ces produits en les sublimant sous forme de tourtes où le cheddar offrait une note british.

Les soupes à l’oignon flattaient le palais des convives qui se félicitaient de cet apport de qualité.

Aurore apprit à manier la langue celtique au contact des vendeurs qui avaient pris la mer avec témérité.

L’un d’eux, Jehan de Paimpol aux beaux yeux bleus, vêtu élégamment d’un costume breton brodé l’émut par sa courtoisie et son art de converser.

Elle attendait sa venue, le cœur battant et l’année où il ne vint pas, elle sombra dans une profonde mélancolie.

Fleur de lune

 

 

 


Dans un pays où affleuraient des cratères, des mégalithes et des pierres de lune vivait une jeune fille que ses voisins avaient surnommée Fleur de lune tant elle offrait des similitudes avec le satellite couleur safran.

Elle aimait collecter les pierres de lune pour en faire des bijoux de prix et l’on venait de loin lui acheter des parures destinées à une dame de cœur.

Un prince venu d’orient prénommé Abdallah ( serviteur de Dieu) vint frapper à sa porte.

Chargé de présents, il proposa en outre une somme considérable pour acheter tous les bijoux créés par la jeune fille :

«  Ces bijoux seront mis en valeur par la beauté de l’épouse à qui je les destine, se justifia-t-il. Ils figureront en bonne place sur la liste de cadeaux qui deviendront, selon notre contrat de mariage, sa propriété ».

Fleur de lune se déclara honorée et elle prépara une chambre pour l’ami venu de loin. Abdallah ne se fit pas prier ; il était rompu par son long voyage, de sorte qu’il se retira tout de suite dans l’espace réservé après avoir bu du lait et mangé des dattes, sa provision de bouche.

Le lendemain, fidèle aux caractéristiques de son prénom, la passion, la soif de découverte et aussi l’amour de la méditation et de la justice, le prince exprima le vœu d’excursionner dans les environs.

«  J’espère trouver des pierres de lune pour vous les apporter, gente dame » dit-il à son hôtesse. Fleur de lune esquissa une révérence et se promit de concocter un repas digne de la qualité de son invité.

Elle prépara une tête d’agneau à la sauce ravigote et un poulet rôti aux tubercules cuits au four. Elle s’appliqua ensuite à réaliser des pâtisseries riches en beurre, en crème aux amandes et aux fruits frais.

Satisfaite de la réalisation de ces plats, elle attendit le retour du prince en s’apprêtant avec soin.

Parfaitement vêtue et coiffée, parée de bijoux en cristal de roche, elle reçut du prince une belle collecte de pierres de lune. De plus, Abdallah avait acheté à un pêcheur de beaux poissons dont Fleur de lune pourrait faire une cotriade et des carpaccios savoureux pour le soir et les jours suivants.

«  C’est une table étoilée » dit-il à son hôtesse en se régalant de son menu.

L’après-midi , après une courte sieste, il repartit vers les bords de mer, espérant revenir chargé de denrées, la marée s’avérant prometteuse.

Fleur de lune prépara la cotriade, l’agrémentant de petits pains à la fleur de sarrasin et s’occupa à la réalisation d’une marinade épicée pour baigner les filets de poisson frais.

Cette tâche terminée, elle examina les pierres de lune et dessina des études en arabesques pour des bijoux de princesse.

jeudi 14 mai 2026

Belle d'amour

 

 

 


Fleurant bon la rose et le jasmin, Belle d’amour, ainsi nommée pour l’attirance qu’elle exerçait auprès des hommes d’un seul de ses regards, de son prénom de baptême Ninon, règne sur le cœur de son amant sans partage.

Modeste malgré cette beauté fatale dont elle aimerait se défaire, elle travaille, brode et lit sans devenir pour autant une Madame Bovary qui prendrait les romans pour la réalité et elle se réfugie dans les bras de son époux comme dans un berceau azuré où naissent les roses.

Chaque jour est marqué pour elle d’une pierre de lune mais il arriva un soir que l’époux ne rentre pas.

Elle l’attendit toute la nuit, en vain. Les jours suivants furent marqués par la même incertitude et Belle d’amour commença à avoir des gestes mécaniques, comme les marionnettes de la foire du trône.

Son travail de blanchisseuse s’en ressentit. Elle brûla quelques pièces de lingerie délicate et perdit sa place.

Comme Gervaise dans L’Assommoir, mais pour d’autres motifs, elle perdit un à un presque tous ses charmes et il ne resta bientôt de sa fabuleuse beauté qu’un souvenir accroché à l’azur de son regard.

Devenir une beauté au passé peut être difficile.

On apprend peu à peu que les sourires que l’on vous décernait n’étaient pas gratuits et qu’un abandon d’amour était demandé en retour.

Ninon était taraudée par l’incompréhensible disparition de son époux.

Elle entreprit mille et une démarches, lança même un appel désespéré dans une émission destinée au grand public mais son Edouard demeura introuvable.

Ils étaient pourtant si heureux croyait-elle.

Un jour cependant, alors qu’elle désespérait d’obtenir la moindre réponse, elle reçut une carte postée de Miami.

Edouard s’excusait mais il disait avoir rencontré le grand amour. Par ailleurs il lui souhaitait tout le bonheur qu’elle méritait.

Alors Belle d’amour au nom si mal porté à présent, se dirigea vers son village natal, Audencourt, fit faire des embellissements à la maison familiale qu’elle occupa.

Elle avait été abandonnée et Ninon se servit de ses économies pour procéder à des travaux utiles puis elle fit savoir dans le village qu’elle se tenait à la disposition de chacun pour rendre de menus services, moyennant quelques pièces ou des produits locaux en échange.

La belle Ninon devint Ninon tout court mais sa maison devint bientôt le lieu incontournable où se nouaient des amitiés et des amours naissantes.

Ninon retrouva le goût de la couture, de la broderie, de la gastronomie et elle devint même la jolie fée d’un jardin qui provoquait l’admiration de tous.

Ses chrysanthèmes, ses lys et ses rosiers étaient d’une extraordinaire beauté.

C’était un peu comme si elle avait transféré à ses plantes le charme qui s’exhalait autrefois de sa personne.

Pas une fête sans que l’on ne fasse appel à ses créations aussi bien florales que gustatives.

Puis un jour, un certain Amédée frappa à sa porte. Jeune homme, il l’avait aimée en secret mais le choix d’Edouard avait éteint ses velléités amoureuses.

Il la retrouvait enfin, libre apparemment et son amour s’était reconstitué à l’instar d’une pivoine, parfumée et radieuse.

Ninon lui fit remarquer que sa prétendue beauté s’était évanouie mais Amédée lui prouva en la prenant dans ses bras qu’il existait de multiples formes de beauté et que la plus merveilleuse venait du cœur.