vendredi 17 juillet 2026

L'étang mystérieux

 

 



Aurore, renonçant à son titre de « Dame » qui établissait une barrière entre son miroir profond et son apparence, décida de tourner la page une fois pour toutes.

Personne ne se souvenait d’elle, personne ne l’avait reconnue, petite fille, tenant une poupée dans ses bras pour toute protection contre le monde extérieur, qu’importait après tout ?

Vêtue d’une robe de lin brodée de bleuets et de coquelicots entrelacés dans des épis couleur or, elle se dirigea vers l’étang mystérieux, baptisé «  Mer »  par les habitants de Fleur-Lez-Lys.

Elle redoutait un peu d’y rencontrer Pierre Dubois car, au vu des croquis réalisés par Florian, il n’était plus l’enchanteur qu’elle avait connu.

Faute d’enchanteur, je verrai peut-être la vouivre, cette fantasque créature légendaire, affiliée à cet elficologue distingué, comme il s’est lui-même qualifié face à Bernard pivot dans Apostrophes.

Elle le voyait en souvenir, une canne à la main.

Précurseur de Patrick Hernandez lors de l’interprétation mythique de Born to be alive, la chanson qui le mit à l’abri du besoin sa vie durant, il aimait faire des moulinets et jouer de sa cape, s’en enveloppant, à la manière d’un torero.

Mis à part une sarcelle et quelques canards, il n’y avait âme qui vive lorsqu’Aurore s’avança sur les bords de l’étang.

Elle tira de son sac un plaid qu’elle étendit sur l’herbe.

Elle sortit également un carnet et un stylo, un livre, les contes de fées de la Comtesse de Ségur puis elle ferma un instant les yeux car elle était éblouie par une vive clarté.

Elle s’assoupit sans y prendre garde et lorsqu’elle s’éveilla, un drôle de farfadet la contemplait avec curiosité.

Il lui baisa les paupières et s’allongea auprès d’elle, sur le plaid.

Aurore remarqua qu’ils avaient une taille identique et qu’elle n’était plus qu’une poupée.

Elle s’endormit à nouveau et lorsqu’elle se réveilla, ils voguaient dans une barque en écorce de bouleau sur l’étang des merveilles.

Il n’avait jamais aussi bien porté ce nom car Aurore avait l’impression d’être entrée dans le monde des contes auxquels elle était si attachée.

Contrairement à la légende qui le voulait petit et laid, voire méchant, le farfadet avait un joli visage fin et des cheveux bouclés. Sa taille était harmonieuse et il était élégamment vêtu d’un costume en velours vert.

L’esquif emprunta un petit bras de mer et ils finirent par accoster au bord d’un ponton de bois.

Le farfadet aida Aurore à enjamber le vide et ils marchèrent côte à côte pour arriver dans une ravissante petite maison forestière.

Aurore s’assit dans un fauteuil de rotin tandis que le farfadet donnait des ordres à une myriade de fées et de lutins qui firent flamber un feu de bois tandis qu’à la cuisine, le chant des casseroles et des cassolettes accompagnait le fumet délicieux de bouchées campagnardes.

Le repas fut servi dans une jolie pièce éclairée par des flambeaux.

Les mets étaient délicats et savoureux.

Lorsque ce festin prit fin, le farfadet qui se prénommait Orlando conduisit Aurore dans sa chambre, appela la fée Nénuphar pour qu’elle aide sa maitresse à se déshabiller, prendre un bain parfumé et revêtir une somptueuse tenue de nuit.

Elle invita Aurore à se glisser sous les draps d’un lit dont les longs voiles protégeaient la personne endormie des cauchemars ou des rêves pernicieux.

Aurore s’endormit et lorsque l’aube projeta ses premières lueurs, elle fut à peine étonnée de voir Orlando, assis dans un fauteuil, qui la contemplait.

Tandis qu’un vaudeville charmant se dessinait à l’ombre de l’étang mystérieux, on battait la campagne à la recherche de la disparue car on avait trouvé sur le bord de la « mer » un plaid, un sac contenant un carnet et un stylo, de même qu’un livre de contes.

Si elle était partie de manière rationnelle, disait-on, elle n’aurait jamais laissé ces objets derrière elle.

Florian s’en voulut de lui avoir offert l’encyclopédie des lutins de Pierre Dubois.

Elle aura peut-être voulu explorer le monde des farfadets et comme Abeille, l’héroïne d’un conte d’Anatole France, elle aura été enlevée !

Mais ce n’est pas une petite fille dit Max, c’est une adulte et on ne peut pas l’enlever avec facilité.

Qui sait ? dit Florian

Elle est venue ici pour retrouver le monde de son enfance et elle a peut-être subi les effets d’un charme que nous ne connaissons pas.

Vous êtes un incorrigible rêveur s’exclama Max.

Allons, oubliez toutes ces fadaises et reprenons nos recherches avec méthode.

Le mystère est là, bien réel et nous devons explorer les sentiers afin de trouver un indice qui nous mènera à la résolution de l’énigme qui se présente à nous.

 

 

 

Rêve de Shéhérazade

 


Mon doux aimé à la haute taille, aux yeux d'émeraude et aux lèvres de soie, je voudrais me lover dans tes bras.

Je rêve que tu m'emmènes à travers monts et vallées dans un univers riant où les sources psalmodient des chansons d'amour.

Sous la tente, nous nous livrerons sans retenue à notre passion et liés l'un à l'autre par un invisible philtre d'amour, nous nous endormirons en rêvant que les étoiles nous offrent un ballet divin.

Mon doux aimé, mon amant à la taille flexible, aux mains généreuses et au corps sculpté dans l'ambre, je t'aime follement et je t'embrasse éperdument en honorant une à une les strates érotiques de ton être.

Je suis ton épouse, ton amante, ton esclave et peu importe que ma beauté se fane et que mon pas devienne hésitant, je suis le miroir de tes yeux et je vivrai tant que tu pourras me regarder.

Mon doux aimé, mon amant, mon mari, je t'aimerai jusqu'à ce que le destin m'entraine vers d'autres rivages où je ne te verrai plus, ce qui pourrait s'appeler la mort mais qui est en fait l'autre face de notre éternel amour.

Le domaine du Pas du Houx

 

 

 


Au Pas du Houx , l’absence de Gwendoline fut remarquée et l’on s’inquiéta d’autant plus que sa barque avait disparu. Aurait-elle voulu rejoindre son mari dans l’île aux cygnes pensait-on sans oser exprimer cette hypothèse à voix haute.

Son fils Ange qui revenait d’un séjour en Polynésie pour étoffer sa thèse sur les fleurs tropicales et le tiaré Tahiti fut interdit en trouvant la maison vide. Il comptait surprendre sa mère avec de jolis colliers de coquillages, des œuvres d’art marines et des parfums inconnus dans leur région.

Il envisageait une expédition dans l’île aux cygnes lorsque sa mère réapparut subitement, souriante et détendue. On l’interrogea pour connaître le contenu de son voyage mais elle demeura interdite ; elle ne se souvenait pas d’être partie, encore moins d’avoir pris sa barque qui était d’ailleurs revenue à son point d’ancrage.

Ange souhaita qu’on ne la tourmente pas avec un flot de questions ; elle avait visiblement subi un choc émotionnel et il était préférable de la laisser reprendre ses esprits et retrouver la mémoire sans lui faire violence.

Gwendoline fut heureuse de mener son train de vie habituel et elle mit un point d’honneur à préparer de jolies assiettes pour participer à sa manière à la finalisation de la thèse de son fils.

Pour fouetter son imaginaire, elle lui servit de la soupe au vin sucré et des plats inédits qui lui avaient été soufflés par un grand cuisinier Edouard Nignon ; elle avait emprunté à la bibliothèque de la commune un recueil de ses recettes intitulé Eloges de la cuisine française.

Elle excella dans son plat phare Le Homard à l’Armoricaine et se lança avec réussite dans sa Beuchelle Tourangelle, plat préparé avec des ris et des rognons de veau, des champignons, morilles, pleurotes, truffes et de la crème fraîche. Ange apprécia particulièrement cette innovation, se promettant, une fois sa thèse terminée, de la faire goûter à sa compagne Maëva dont il était tombé amoureux à Tahiti. Il attendait l’obtention de son diplôme et l’assurance d’un emploi pour lui offrir son billet de voyage et l’épouser avec la bénédiction de sa mère.

Gwendoline ne connaissait pas l’existence de Maëva, Ange préférant ne pas l’inquiéter, espérant que la mémoire lui revienne.

Lorsque sa thèse fut achevée, il prétexta une rencontre avec le doyen de l’université pour se rendre dans l’île aux cygnes qui était au cœur de l’histoire de sa mère.