lundi 20 juillet 2026

Randonnée féerique en campagne

 




Le lendemain, après un petit déjeuner copieux, Muguet revêtit une élégante tenue de voyage confortable, choisit un chapeau à voilette pour se protéger des insectes et de bonnes chaussures de marche puis elle rejoignit le seigneur Hubert de la Renaudière.

Muguet voyagerait d’abord en palanquin et c’est lors des haltes dans des endroits choisis qu’elle découvrirait les trésors du royaume.

Hubert avait une escorte parée à toutes sortes de rencontres piégeuses. Des jardiniers et des cuisiniers étaient présents pour collecter des plantes comestibles ou d’ornement et préparer des plats savoureux lors de bivouacs improvisés.

Grâce à une ouverture ménagée dans le palanquin, Muguet pouvait admirer le paysage vallonné, boisé ou lacustre selon l’itinéraire choisi.

Ils firent une halte près d’un lac où nageaient des cygnes, des colverts et des sarcelles.

Muguet avait emporté ses carnets et son écritoire. Tandis que le pique-nique se préparait, elle s’assit sur un tronc d’arbre, observa le va-et-vient des hôtes de l’étang et des oiseaux, fit des croquis et se lança dans l’écriture d’un conte mettant en valeur un cygne à la recherche d’un amour perdu. Un prince avait été métamorphosé en cygne par une fée et le sortilège ne devait prendre fin qu’avec un baiser d’une princesse. Un grand classique qu’elle maîtrisait à merveille.

Alors qu’elle était sur le point de conclure, elle dut s’interrompre car le cuisinier avait terminé ses préparations et donnait le signal du repas.

Flans de légumes aux feuilles de menthe et de basilic, œufs de cygne à la coque avec des mouillettes de pain de maïs et de noisettes, gâteau moelleux à l’ananas et aux raisins, jattes de crème double aromatisée aux fraises et aux cerises ravirent les convives.

Un cygne s’approcha de la nappe du festin et déposa un anneau d’or auprès de Muguet puis reprit le chemin du lac où il se fondit parmi ses congénères.

L’anneau d’or était un bijou à la fois simple et singulier. Muguet fit le rapprochement entre ce bijou et l’anneau des Nibelungen.

Un prince serait-il en difficulté ? Serait-ce un message muet pour que je le délivre pensa la conteuse.

Hubert admira le bijou et félicita son amie pour avoir été choisie afin d’établir une relation entre les mondes du réel et du fantastique.

«  Je croyais vous révéler mille et une merveilles appartenant à mon royaume et c’est finalement vous, ma chère Muguet, qui m’ouvrez les portes du mystère ».

Il invita la jeune fille à porter l’anneau et aussitôt Muguet eut l’impression de flotter dans un monde onirique où chaque détail de la nature devenait symbolique.

D’un commun accord ils décidèrent de rentrer au palais. La quête de l’anneau sacré sous-jacente par son offre devrait être entreprise les jours suivants.

«  En attendant, ma princesse, reprenez votre place dans le palanquin. Je doublerai la garde autour de vos appartements et je vous aiderai à résoudre l’énigme de l’anneau si vous me le permettez ».

Ils rentrèrent au palais prestement. Muguet se retira dans sa chambre, accepta les soins d’ Aliénor, sa dame de compagnie, avec reconnaissance et s’endormit rapidement, brisée par les événements de la journée.

dimanche 19 juillet 2026

Le prince des sables

 

 

 



En s’éveillant, le prince Rubis eut la surprise de se retrouver enfoui à mi-corps dans le sable. Il tenta de s’en extraire à la force des poignets mais dut établir un constat cruel : il ne pourrait s’échapper seul de cette composante dormante, pesante et vorace. Bien plus, il avait l’impression d’être aspiré et redoutait l’ensevelissement total. C’est pourquoi il accueillit avec bonheur, moralement s’entend, une beauté enveloppée dans des voiles dont elle se défaisait avec grâce en dansant voluptueusement au son d’une musique propre aux bergers, flûte de Pan, mandoline et tambourins actionnés par des musiciens cachés dans les nuages. La belle dansa tant et si bien qu’il ne lui resta à la fin qu’un seul voile, turquoise, et argent dont elle se jouait avec talent, maniant un éventail avec dextérité. Une colombe lui apporta un second éventail, le rythme s’accéléra et une nuée d’oiseaux couvrit la belle tandis qu’elle se défaisait de son dernier voile. Lorsqu’elle réapparut, sa nudité était cachée par une ceinture d’or dont le prolongement était une cascade de colibris en grappes mêlés à des lianes de roses et de lys blancs. Jouant de ses éventails comme une reine gitane, la princesse des Oueds endormis, Fleur de Sable tendit une main secourable au prince Rubis qui se retrouva à l’air libre avec bonheur. Il embrassa la belle avec volupté et répondit à son invitation lorsqu’elle lui enjoignit de prendre place sur un tapis chamarré où roses, lys et colibris s’entrelaçaient dans un ensemble plein de charme et de mystère.

Le prince fut pris d’une telle passion pour Fleur de Sable qu’il l’embrassa à nouveau. Ses lèvres avaient un goût de cerises et de roses suaves. Une pluie de fleurs, de fraises et de baies couvrit les amants qui se livrèrent à l’union harmonieuse de leurs corps sculptés dans le rêve. Ils arrivèrent enfin dans une oasis où s’étendaient le long des cours d’eau entretenus par les norias de belles cultures pleines de promesses pour des repas savoureux.

De fait, une magnifique tente de bédouin était dressée à l’ombre de palmiers dattiers. Le prince et son aimée y prirent place après s’être baignés dans un jacuzzi à l’eau de roses installé à l’abri des regards indiscrets dans une anfractuosité de roches veinées de quartz. Nus, ils s’enlacèrent à nouveau avec fougue puis acceptèrent à regret de se détacher l’un de l’autre pour se sécher et revêtir des tenues légères. Ils furent servis de semoule royale enrichie d’une garniture de légumes finement épicés et de brochettes de poulet caramélisées et safranées. Des bols de crème à la rose, de nougatines et de pâtisseries au miel circulèrent pour le dessert, réveillant les appétits amoureux et féroces des amants. Ils s’empressèrent de boire le thé à la menthe puis se retirèrent dans un nid d’amour où abondaient lainages parfumés, voiles transparents enrichis de broderies d’or et pierres fines. Certain d’avoir bientôt un héritier tant il avait fait preuve d’assauts virils, Rubis s’endormit dans les bras blancs de son amante passionnée. La nuit fut entrecoupée de nouvelles preuves érotiques assorties de serments prononcés avec fièvre.

Mais un cauchemar prit forme et s’amplifia pour enfin se figer dans une atmosphère troublante et sombre. Plus de tente protectrice, de passions sauvages et tendres, le prince était nu et couvert de cendres. Son aimée avait disparu et l’oasis s’était complètement volatilisée. Un cavalier vêtu de noir faillit lui trancher la tête de son sabre effilé mais il venait en fait à son secours. Une tenue de prince des sables, de prince bédouin lui fut lancée et il s’en vêtit avec soulagement. Le cavalier fit jaillir un arbre d’or du néant couleur de nuit et offrit un cheval blanc au prince dépossédé de son amour magique.

Tournant résolument le dos à cette parenthèse parfumée pleine d’amour, le prince enfourcha sa monture et progressa dans une étendue désolée où blanchissaient les os des audacieux qui avaient osé franchir les portes du désert. Gardant sur les lèvres le souvenir des baisers de sa belle comme la fleur de sel des marais salants, le prince Rubis allait, faisant corps avec sa monture dont il appréciait l’élégance et la sûreté dans ce milieu hostile. Lorsque la nuit fut totale le cheval continua sa route et il eut le bonheur d’entrer dans un cercle lumineux, celui de la lune à la clarté relative certes mais suffisante pour progresser sans problème. Éclat de lune, dit le prince en flattant l’encolure de son cheval féerique, tu as gagné ce nom poétique et si vrai en ce qui te concerne. Murmurant des mots doux à l’oreille de son cheval, le prince l’encouragea à aller de l’avant, décidé à quitter le plus rapidement possible cette étendue désertique et terrifiante. Le danger se précisa lorsqu’apparut un cavalier vêtu de noir juché sur un alezan à la robe de jais et armé d’une lance qui jetait des éclairs. Éclat de lune ne fléchit pas et il opta pour le galop que souhaitait son maître. La seule arme du prince était un boomerang qu’il lança avec une telle justesse qu’il désarçonna le cavalier diabolique. Conscient du danger, le prince et son meilleur ami poursuivirent le rythme du galop, heureux d’avoir échappé à un affrontement incertain. Ils furent enfin récompensés en sortant de la chape sombre qui avait envahi le paysage et en entrant à nouveau dans une oasis porteuse d’espoir. Malgré sa fatigue, le prince sauta allègrement de cheval, embrassa les naseaux écumeux de son cheval hors du commun, le confia à un palefrenier qui se présenta, la main sur le cœur, pour le servir. Il sentait ses cuisses fondre au souvenir des étreintes passionnées qu’il avait prolongées en sa belle Fleur de Sable et s’attendait à la voir apparaître à chaque instant.

Cette beauté céleste ne se montra pas malgré le désir du prince qui s’accentuait à chaque pas, rendant douloureuse son approche d’une tente bédouine similaire à celle où il avait vécu des instants paradisiaques. De jeunes filles avenantes, coquettes et souriantes, esquissèrent une danse en martelant le sol de leurs babouches. Elles tentèrent par tous les moyens de séduire le prince mais ce dernier était sous l’emprise de la belle Fleur de Sable et chaque jeune fille, pourtant d’une grande beauté, lui apparaissait dans une sorte de brouillard argenté où s’imposait la silhouette miraculeuse de celle qui le tenait corps et âme.

Après cet intermède festif, le prince se laissa conduire dans un bain bouillonnant. Il retrouva l’élasticité de ses muscles engourdis, se laissa parfumer d’huile et masser en gardant un pagne sur son corps endolori et enfin fit honneur à un excellent repas préparé par des guerriers. Un agneau laqué de miel et d’épices, savamment grillé fut servi avec une montagne de semoule aux légumes fondants car ils avaient longuement mijoté dans une marmite en fonte posée directement sur le feu. Loukoums, noix et dattes enroulées dans de la pâte d’amandes, petits gâteaux à la fleur d’oranger saupoudrés de grains de sésame accompagnèrent le thé à la menthe et à la verveine délicieusement sucré, un pain de sucre ayant été habilement préparé en morceaux cristallins.

Le prince fut régalé de contes orientaux où le désert avait une place de choix. Il espérait que l’odalisque de ses rêves serait évoquée mais il tendit l’oreille en vain. On le pria de raconter une histoire à son tour et il ne se priva pas de mettre le sujet majeur de ses pensées à la une en narrant son ensevelissement dans le sable et le sauvetage opéré par la belle Fleur de Sable dont il détailla tous les charmes, insistant sur la lascivité de la danse et la plastique incomparable de la princesse. Chacun se montra attentif, captivé et à la fin de l’histoire, l’une des personnalités formant le cercle d’hôtes pria des danseuses qui se tenaient modestement dans l’ombre d’exécuter des figures envoûtantes. L’or sortit des ceintures et le chef promit de doubler ou tripler la mise si la danse du feu était interprétée avec grâce et magie.

Dans une envolée de jupons ivoire brodés de roses écarlates, les danseuses prirent le rythme de la flamme, dansant avec tant de conviction que l’on ne savait plus s’il s’agissait du déploiement d’une ceinture incandescente ou de la multiplicité des charmes féminins portés à leur point de non-retour.

Les danseuses firent rouler leurs hanches qu’elles avaient savamment dénudées en se défaisant de longs voiles dont elles avaient joué avec finesse puis se tendirent comme un arc et entrèrent dans une série de figures en forme d’anneaux concentriques. La nuit rendait leur nudité plus éclatante et lumineuse. Elles auraient dansé jusqu’à l’aube si l’ordonnateur de la fête n’avait pas discrètement donné le signal de l’euphorie finale. Se dépensant sans compter, les danseuses s’emparèrent des sens exacerbés des hommes de l’assistance en exécutant un final éblouissant. Dans un dernier bond lumineux, chaque danseuse se courba devant l’homme de son choix. Pour les unes, il s’agissait de leur compagnon, pour les autres, c’était le choix du cœur qu’elles avaient fait, au cours de la danse d’amour si bien interprétée qu’il était nécessaire de lui offrir une dimension charnelle, à deux, dans l’ombre d’une tente. La jeune fille qui embrassa la main du prince était si belle qu’il aurait été malséant de repousser tant d’amour. Il enlaça la jeune Pétale de Lune si bien nommée car elle portait en elle l’ineffable attrait de l’amie du désert et la conduisit sur la couche princière qu’on lui avait préparée. La nuit fut profonde, la volupté était au rendez-vous et le prince commençait à se dire que Fleur de Sable n’était sans doute qu’un rêve lorsqu’un fracas lumineux brisa l’union de leurs deux corps enlacés, une mer de sable l’engloutit à nouveau et il se trouva dans la situation initiale, plongé à mi-corps dans un cercueil mouvant tandis que les vautours exécutaient des cercles autour de sa tête. Il était effroyablement seul. Un bruit léger troubla la torpeur désertique et le fabuleux Éclat de Lune, son cheval fée apparut à l’horizon.

Soulagé, le prince Rubis se saisit des rênes salvatrices, s’extirpa des sables meurtriers et se hissa enfin sur le dos de sa monture qui fila droit devant, vers l’oasis des origines. Lorsqu’ils arrivèrent dans le minuscule paradis déclencheur de passions, le murmure de l’eau, les parfums de menthe, d’oranges et de dattes rappelèrent au prince les prémices de l’enchantement et ô miracle, la belle des belles, sa Fleur de Sable bien aimée vint à lui dans l’envolée lyrique de son caftan de fête serré à la taille dans une ceinture d’or. « Il ne manque à notre félicité que le carrosse d’or des couples royaux, mon Aimée » dit le prince avant de goûter avec délices les lèvres de sa belle « mais où irions-nous, ma belle ? s’interrompit-il en un soupir et ils se dirigèrent vers leur tente qu’ils fermèrent amoureusement tandis que le cheval prenait le chemin de l’écurie royale à la recherche d’une cavale blonde porteuse d’espoir.

 

samedi 18 juillet 2026

Madelon aux longs jupons

 


Dans son village, Madelon était connue pour ses longs jupons qui lui donnaient une démarche chaloupée au son de doux frous-frous.

Un jour, on ne la vit pas rentrer au village à la nuit tombée et chacun s’inquiéta. Que lui était-il arrivé ?

Comme d’habitude, elle s’était rendue dans un petit bois dont elle connaissait chaque coin. Elle aimait récolter les fruits de saison et composait de magnifiques bouquets qu’elle vendait le soir même pour embellir l’intérieur des ménagères.

Elle occupait ses soirées à confectionner des bijoux artisanaux avec les trouvailles collectées dans les sous-bois ou à filer la laine, tisser la soie et broder.

Ce jour-là, en apercevant une orchidée, elle ne vit pas une ombre l’envelopper et la prendre pour l’emporter, aveuglée, ficelée sur la selle d’un cheval ou d’une monture inhabituelle.

Les yeux bandés, elle ne vit pas son point de chute. Une poigne solide la souleva et la déposa dans une pièce où elle découvrit, à tâtons, un sofa confortable.

Elle s’y installa, guettant le retour de celui qui l’avait enlevée.

C’est une jeune femme aux gestes doux qui détacha son bandeau ; la pièce qui lui était réservée était charmante. Lit à baldaquins, armoire contenant de jolies toilettes, secrétaire en bois de rose garni de parchemins et de stylos, piano,  meublaient la pièce ; un cabinet de toilette jouxtait la pièce avec le nécessaire hygiène et beauté.

La servante qui se prénommait Angélique lui apporta un repas sur une desserte. Chaud-froid de volaille, salade composée, crèmes à l’eau de rose et fondant au caramel ravirent les sens de la jeune fille qui en oublia, l’espace d’un instant, l’étrange situation dans laquelle elle se trouvait. De l’hydromel et de l’eau parfumée à l’orange facilitèrent sa digestion.

Angélique lui proposa une promenade dans les jardins, ce qu’elle accepta avec joie.

Elles traversèrent de longs corridors, descendirent les marches du perron et marchèrent dans des allées bien entretenues, séparant des carrés potagers ou fleuris.

Avisant un chêne centenaire, Madelon souhaita s’en approcher. Parvenue au pied de l’arbre royal, elle eut la surprise de découvrir une orchidée toute semblable à celle qu’elle avait vue avant son enlèvement.

«  Serai-je en train de vivre une aventure d’Alice Outre-Miroir » se demanda-t-elle. Pour ne pas abîmer la fleur, elle sortit un petit sac qu’elle détenait dans ses jupons ainsi qu’un matériel à dessins.

Elle croqua l’orchidée sous tous les angles, se promettant d’en réaliser une aquarelle.

Ce travail achevé, le soir tombant, les deux femmes rentrèrent au manoir.

Angélique lui prépara un bain, l’aida à revêtir une magnifique chemise de nuit brodée d’un semis de boutons d’or et lui souhaita une bonne nuit.

Madelon trouva l’alcôve confortable et s’endormit, espérant que le lendemain verrait sa délivrance.