En s’éveillant, le prince Rubis eut la surprise de se retrouver enfoui à mi-corps dans le sable. Il tenta de s’en extraire à la force des poignets mais dut établir un constat cruel : il ne pourrait s’échapper seul de cette composante dormante, pesante et vorace. Bien plus, il avait l’impression d’être aspiré et redoutait l’ensevelissement total. C’est pourquoi il accueillit avec bonheur, moralement s’entend, une beauté enveloppée dans des voiles dont elle se défaisait avec grâce en dansant voluptueusement au son d’une musique propre aux bergers, flûte de Pan, mandoline et tambourins actionnés par des musiciens cachés dans les nuages. La belle dansa tant et si bien qu’il ne lui resta à la fin qu’un seul voile, turquoise, et argent dont elle se jouait avec talent, maniant un éventail avec dextérité. Une colombe lui apporta un second éventail, le rythme s’accéléra et une nuée d’oiseaux couvrit la belle tandis qu’elle se défaisait de son dernier voile. Lorsqu’elle réapparut, sa nudité était cachée par une ceinture d’or dont le prolongement était une cascade de colibris en grappes mêlés à des lianes de roses et de lys blancs. Jouant de ses éventails comme une reine gitane, la princesse des Oueds endormis, Fleur de Sable tendit une main secourable au prince Rubis qui se retrouva à l’air libre avec bonheur. Il embrassa la belle avec volupté et répondit à son invitation lorsqu’elle lui enjoignit de prendre place sur un tapis chamarré où roses, lys et colibris s’entrelaçaient dans un ensemble plein de charme et de mystère.
Le prince fut pris d’une telle passion pour Fleur de Sable qu’il l’embrassa à nouveau. Ses lèvres avaient un goût de cerises et de roses suaves. Une pluie de fleurs, de fraises et de baies couvrit les amants qui se livrèrent à l’union harmonieuse de leurs corps sculptés dans le rêve. Ils arrivèrent enfin dans une oasis où s’étendaient le long des cours d’eau entretenus par les norias de belles cultures pleines de promesses pour des repas savoureux.
De fait, une magnifique tente de bédouin était dressée à l’ombre de palmiers dattiers. Le prince et son aimée y prirent place après s’être baignés dans un jacuzzi à l’eau de roses installé à l’abri des regards indiscrets dans une anfractuosité de roches veinées de quartz. Nus, ils s’enlacèrent à nouveau avec fougue puis acceptèrent à regret de se détacher l’un de l’autre pour se sécher et revêtir des tenues légères. Ils furent servis de semoule royale enrichie d’une garniture de légumes finement épicés et de brochettes de poulet caramélisées et safranées. Des bols de crème à la rose, de nougatines et de pâtisseries au miel circulèrent pour le dessert, réveillant les appétits amoureux et féroces des amants. Ils s’empressèrent de boire le thé à la menthe puis se retirèrent dans un nid d’amour où abondaient lainages parfumés, voiles transparents enrichis de broderies d’or et pierres fines. Certain d’avoir bientôt un héritier tant il avait fait preuve d’assauts virils, Rubis s’endormit dans les bras blancs de son amante passionnée. La nuit fut entrecoupée de nouvelles preuves érotiques assorties de serments prononcés avec fièvre.
Mais un cauchemar prit forme et s’amplifia pour enfin se figer dans une atmosphère troublante et sombre. Plus de tente protectrice, de passions sauvages et tendres, le prince était nu et couvert de cendres. Son aimée avait disparu et l’oasis s’était complètement volatilisée. Un cavalier vêtu de noir faillit lui trancher la tête de son sabre effilé mais il venait en fait à son secours. Une tenue de prince des sables, de prince bédouin lui fut lancée et il s’en vêtit avec soulagement. Le cavalier fit jaillir un arbre d’or du néant couleur de nuit et offrit un cheval blanc au prince dépossédé de son amour magique.
Tournant résolument le dos à cette parenthèse parfumée pleine d’amour, le prince enfourcha sa monture et progressa dans une étendue désolée où blanchissaient les os des audacieux qui avaient osé franchir les portes du désert. Gardant sur les lèvres le souvenir des baisers de sa belle comme la fleur de sel des marais salants, le prince Rubis allait, faisant corps avec sa monture dont il appréciait l’élégance et la sûreté dans ce milieu hostile. Lorsque la nuit fut totale le cheval continua sa route et il eut le bonheur d’entrer dans un cercle lumineux, celui de la lune à la clarté relative certes mais suffisante pour progresser sans problème. Éclat de lune, dit le prince en flattant l’encolure de son cheval féerique, tu as gagné ce nom poétique et si vrai en ce qui te concerne. Murmurant des mots doux à l’oreille de son cheval, le prince l’encouragea à aller de l’avant, décidé à quitter le plus rapidement possible cette étendue désertique et terrifiante. Le danger se précisa lorsqu’apparut un cavalier vêtu de noir juché sur un alezan à la robe de jais et armé d’une lance qui jetait des éclairs. Éclat de lune ne fléchit pas et il opta pour le galop que souhaitait son maître. La seule arme du prince était un boomerang qu’il lança avec une telle justesse qu’il désarçonna le cavalier diabolique. Conscient du danger, le prince et son meilleur ami poursuivirent le rythme du galop, heureux d’avoir échappé à un affrontement incertain. Ils furent enfin récompensés en sortant de la chape sombre qui avait envahi le paysage et en entrant à nouveau dans une oasis porteuse d’espoir. Malgré sa fatigue, le prince sauta allègrement de cheval, embrassa les naseaux écumeux de son cheval hors du commun, le confia à un palefrenier qui se présenta, la main sur le cœur, pour le servir. Il sentait ses cuisses fondre au souvenir des étreintes passionnées qu’il avait prolongées en sa belle Fleur de Sable et s’attendait à la voir apparaître à chaque instant.
Cette beauté céleste ne se montra pas malgré le désir du prince qui s’accentuait à chaque pas, rendant douloureuse son approche d’une tente bédouine similaire à celle où il avait vécu des instants paradisiaques. De jeunes filles avenantes, coquettes et souriantes, esquissèrent une danse en martelant le sol de leurs babouches. Elles tentèrent par tous les moyens de séduire le prince mais ce dernier était sous l’emprise de la belle Fleur de Sable et chaque jeune fille, pourtant d’une grande beauté, lui apparaissait dans une sorte de brouillard argenté où s’imposait la silhouette miraculeuse de celle qui le tenait corps et âme.
Après cet intermède festif, le prince se laissa conduire dans un bain bouillonnant. Il retrouva l’élasticité de ses muscles engourdis, se laissa parfumer d’huile et masser en gardant un pagne sur son corps endolori et enfin fit honneur à un excellent repas préparé par des guerriers. Un agneau laqué de miel et d’épices, savamment grillé fut servi avec une montagne de semoule aux légumes fondants car ils avaient longuement mijoté dans une marmite en fonte posée directement sur le feu. Loukoums, noix et dattes enroulées dans de la pâte d’amandes, petits gâteaux à la fleur d’oranger saupoudrés de grains de sésame accompagnèrent le thé à la menthe et à la verveine délicieusement sucré, un pain de sucre ayant été habilement préparé en morceaux cristallins.
Le prince fut régalé de contes orientaux où le désert avait une place de choix. Il espérait que l’odalisque de ses rêves serait évoquée mais il tendit l’oreille en vain. On le pria de raconter une histoire à son tour et il ne se priva pas de mettre le sujet majeur de ses pensées à la une en narrant son ensevelissement dans le sable et le sauvetage opéré par la belle Fleur de Sable dont il détailla tous les charmes, insistant sur la lascivité de la danse et la plastique incomparable de la princesse. Chacun se montra attentif, captivé et à la fin de l’histoire, l’une des personnalités formant le cercle d’hôtes pria des danseuses qui se tenaient modestement dans l’ombre d’exécuter des figures envoûtantes. L’or sortit des ceintures et le chef promit de doubler ou tripler la mise si la danse du feu était interprétée avec grâce et magie.
Dans une envolée de jupons ivoire brodés de roses écarlates, les danseuses prirent le rythme de la flamme, dansant avec tant de conviction que l’on ne savait plus s’il s’agissait du déploiement d’une ceinture incandescente ou de la multiplicité des charmes féminins portés à leur point de non-retour.
Les danseuses firent rouler leurs hanches qu’elles avaient savamment dénudées en se défaisant de longs voiles dont elles avaient joué avec finesse puis se tendirent comme un arc et entrèrent dans une série de figures en forme d’anneaux concentriques. La nuit rendait leur nudité plus éclatante et lumineuse. Elles auraient dansé jusqu’à l’aube si l’ordonnateur de la fête n’avait pas discrètement donné le signal de l’euphorie finale. Se dépensant sans compter, les danseuses s’emparèrent des sens exacerbés des hommes de l’assistance en exécutant un final éblouissant. Dans un dernier bond lumineux, chaque danseuse se courba devant l’homme de son choix. Pour les unes, il s’agissait de leur compagnon, pour les autres, c’était le choix du cœur qu’elles avaient fait, au cours de la danse d’amour si bien interprétée qu’il était nécessaire de lui offrir une dimension charnelle, à deux, dans l’ombre d’une tente. La jeune fille qui embrassa la main du prince était si belle qu’il aurait été malséant de repousser tant d’amour. Il enlaça la jeune Pétale de Lune si bien nommée car elle portait en elle l’ineffable attrait de l’amie du désert et la conduisit sur la couche princière qu’on lui avait préparée. La nuit fut profonde, la volupté était au rendez-vous et le prince commençait à se dire que Fleur de Sable n’était sans doute qu’un rêve lorsqu’un fracas lumineux brisa l’union de leurs deux corps enlacés, une mer de sable l’engloutit à nouveau et il se trouva dans la situation initiale, plongé à mi-corps dans un cercueil mouvant tandis que les vautours exécutaient des cercles autour de sa tête. Il était effroyablement seul. Un bruit léger troubla la torpeur désertique et le fabuleux Éclat de Lune, son cheval fée apparut à l’horizon.
Soulagé, le prince Rubis se saisit des rênes salvatrices, s’extirpa des sables meurtriers et se hissa enfin sur le dos de sa monture qui fila droit devant, vers l’oasis des origines. Lorsqu’ils arrivèrent dans le minuscule paradis déclencheur de passions, le murmure de l’eau, les parfums de menthe, d’oranges et de dattes rappelèrent au prince les prémices de l’enchantement et ô miracle, la belle des belles, sa Fleur de Sable bien aimée vint à lui dans l’envolée lyrique de son caftan de fête serré à la taille dans une ceinture d’or. « Il ne manque à notre félicité que le carrosse d’or des couples royaux, mon Aimée » dit le prince avant de goûter avec délices les lèvres de sa belle « mais où irions-nous, ma belle ? s’interrompit-il en un soupir et ils se dirigèrent vers leur tente qu’ils fermèrent amoureusement tandis que le cheval prenait le chemin de l’écurie royale à la recherche d’une cavale blonde porteuse d’espoir.


