De même que Mamie, en changeant de tenue, modifiait son
humeur et modulait sa pensée, de même Poucette en décrochant son Baccalauréat
avec la mention Très Bien, rangea définitivement son enfance liée au pseudonyme
féerique de Poucette pour devenir Emmanuelle.
Peu importait sa petite taille ! Grandie par le savoir
et l’amour de la rhétorique, Emmanuelle opta pour l’étude de Philosophie,
marchant ainsi sur les brisées des auteurs favoris de Mamie.
Le lycée l’avait protégée des agressions extérieures à l’aide
de ses grands murs et des hautes fenêtres doublées de grillage.
La jeune fille quitta ce lieu privilégié dédié au savoir pour
se lancer dans l’aventure en s’inscrivant dans l’université de la tête de
région, Lille.
Une question cruciale se posait : que deviendrait Mamie
en son absence vouée à la conquête du savoir des temps nouveaux ?
Pas question de l’envoyer dans un EPHAD où elle serait bien
traitée mais où elle risquait de se perdre moralement dans un anonymat éloigné
de sa personnalité !
Mamie avait travaillé dans sa jeunesse au Maroc et elle avait
gardé un souvenir ému de ce beau pays de contrastes et d’amour.
Une amie de lycée, Myriam qui aimait particulièrement les
causeries de Mamie, suggéra qu’elle pourrait vivre à Rabat chez sa tante Fadela
qui se ferait un plaisir d’accueillir la vieille dame en la traitant comme une
parente.
« Ma tante veillera à ce qu’elle ne manque de rien. Les
femmes de la maison se chargeront de sa toilette, de son entretien et de sa
prise en charge par le médecin de la famille. Puisqu’elle aime les caftans,
elle aura une garde-robe élégante et pratique.
Elle participera aux activités de la maison par le seul
regard si elle ne se sent pas apte à apporter son aide.
Nous faisons le pain à l’ancienne. Nos tajines, couscous,
bouillons, gâteaux au miel et aux amandes sont notre lot quotidien.
Elle entendra des chants au rythme du pétrissage de la pâte
et des autres activités culinaires. Nous l’écouterons égrener ses souvenirs et
nous l’entourerons d’affection et d’amour ».
Mamie accueillit cette proposition avec reconnaissance,
souhaitant seulement qu’ Emmanuelle et Myriam entreprennent le voyage à ses
côtés.
Ainsi fut fait. Une jolie paire de babouches en cuir souple
surbrodé de perles chaussa les pieds de Mamie qui revêtit le caftan brodé de
ses rêves.
Une semaine de festivités s’ensuivit et lorsque les deux
universitaires quittèrent la capitale, elles surent que Mamie Marguerite
rebaptisée Latifa serait heureuse dans le royaume chérifien où elle aurait pu
naître.
Elles promirent de venir passer des vacances à ses côtés et
s’envolèrent vers Lille où elles ouvrirent les ouvrages philosophiques de Kant,
Kierkegaard, Descartes, Bergson, Rousseau cher à Mamie, André Comte Sponville
qui étaient au programme.
Adieu lycée de notre jeunesse insouciante et bonjour
université au magnifique éventail de savoirs qui nous attend !
Nous n’oublierons jamais Mamie Marguerite dit Myriam car elle
nous a tous aidés à pousser les murailles de notre lycée et ouvrir les fenêtres
pour appréhender le monde.
Les deux amies se promirent de réussir pour apporter leur
diplôme à la chère vieille dame qui coulait des jours heureux dans un univers
protégé par un nuage d’amour.