mardi 26 mai 2026

La forêt de Mormal

 

 



Les jours suivants, Ophélie arpenta les rues de Maroilles tout en songeant au legs épistolaire de sa grand-mère.

Elle se revoyait, chantant d’incroyables compositions qu’elle croyait originales et qui n’étaient, en fait, que la réminiscence de la bulle-souvenir attachée à Soraya, sa grand-mère chérie.

Lors de ses déambulations dans le petit village, elle n’apprit rien de notable à part le fait que sa grand-mère était très estimée : on parlait de ses dessins, ses dentelles, ses broderies et surtout de sa grandeur d’âme et sa générosité.

Pour opérer un parfait retour aux sources, Ophélie programma une excursion dans la forêt de Mormal où sa grand-mère aimait se rendre afin de collecter les champignons, les fleurs et les plantes dont elle ferait bon usage sur le plan artistique ou gastronomique.

Elle demanda à Françoise de lui préparer un pique-nique et fit appel à un cocher ami de sa famille pour qu’il l’emmène, en calèche, dans la forêt profonde où les chevreuils, les sangliers et les cerfs apparaissaient aux élus des Dryades.

Ils firent halte dans une clairière. Ophélie explora les alentours, cueillit quelques pervenches et du muguet.

Soudain, alors qu’elle s’apprêtait à rebrousser chemin, une fillette de cinq ans lui apparut, pieds nus, cheveux épars et chemise longue, vaporeuse, déchirée par les ronces. Elle pleurait et semblait perdue dans cet univers hostile aux yeux d’une enfant.

Ophélie l’emmena jusqu’à la clairière et disposa les préparations de Françoise sur un tapis d’orient ramené de ses voyages au pas de danse.

La petite choisit sans hésiter un sandwich au fromage et l’engloutit sans faire de manières. Elle but le contenu d’une gourde au sirop de cassis-maison puis s’endormit, les bras en croix.

Emue par ce spectacle, Ophélie s’empara de son calepin et dessina l’enfant. Puis elle composa un chant :

« Colombes du Djurdjura, coiffez cette enfant d’une couronne de roses car elle est la reine de vos montagnes. Un souffle de vent l’a emportée dans la forêt de Mormal où le destin m’a conduite pour que je l’élève selon nos ancestrales traditions ».

 Ensuite, Ophélie, pieds nus à son tour, se mit à danser au son d’un tambourin.

Un cerf apparut puis un chevreuil et enfin des sangliers pleins de vitalité se bousculèrent sur les bords des fossés.

Ophélie enveloppa l’enfant dans un manteau de laine qu’elle emportait toujours et elles parvinrent aux Bleuets.

Elle coucha l’enfant dans un petit lit près du sien et toutes deux firent des rêves où elles se rejoignaient comme deux âmes perdues du Djurdjura.

La fontaine au coeur ardent

 

 

 


Dans la clairière d’un bosquet, une fontaine dispensait son eau limpide.

Sur la margelle, une coupe en or ciselé était destinée au passant qui souhaitait goûter ce breuvage de jouvence.

Clotilde au cœur ardent désira utiliser la coupe après avoir cueilli des plantes dont elle ferait des tisanes épicées et parfumées.

Elle but cette eau chantante et son cœur ardent se mêla au tourbillon de la fontaine qui reçut ainsi une propriété inattendue.

Panier au bras elle reprit son pas dansant et rentra chez elle, pressée de mettre sa cueillette en sachets.

Régis, le tisserand du village voisin, toujours à la recherche de fibres nouvelles qui viendraient enrichir ses tissus, arriva à son tour à la fontaine, but son eau fraîche et se sentit envahi par une onde bienfaisante qui lui donna une énergie nouvelle.

Il mangea quelques fruits des bois et rêva de la matière qui jaillirait de ses mains expertes grâce à des fibres de bambou et des plantes aux sucs abondants et filandreux.

Il collecta quelques œufs de caille pour se faire une omelette et rentra chez lui afin de se mettre rapidement au travail.

Unis sans le savoir par la même énergie provenant de la fontaine, les promeneurs de la forêt conçurent leurs plus belles œuvres.

Clotilde mêla savamment des plantes qui produisirent un parfum inédit. Ajoutant cette épice nouvelle à un appareil laitier destiné à l’élaboration d’un flan, elle obtint un ensemble savoureux qu’elle nomma Flan du cœur ardent.

Elle prépara ensuite un velouté pour son repas du soir en utilisant les racines comestibles récoltées lors de sa promenade.

Le lendemain, heureuse de la réussite de sa recette nouvelle, elle rongea son frein jusqu’à la veille du marché pour mettre en vente son flan révolutionnaire.

De son côté, Régis tissa une pièce à la texture souple et lumineuse. Une couturière avec qui il avait l’habitude de collaborer, Rolande, se saisit du coupon avec fièvre et réalisa une robe si extraordinaire qu’elle envisagea de l’exposer au marché.

Le jour du marché, Clotilde vendit tous ses flans et reçut des félicitations pour cette création savoureuse et légère.

Elle eut un coup de foudre pour la robe féerique de Rolande et déboursa une somme rondelette pour l’acquérir. La robe lui allait à merveille et elle sentit battre son cœur avec une énergie nouvelle.

Quelque temps plus tard, Régis et Clotilde se rencontrèrent près de la fontaine et se reconnurent : ils portaient l’énergie de la source miraculeuse.

Ils marchèrent de concert, admirant la cueillette de son voisin. Ils décidèrent de s’unir pour que perdure l’amour de la fontaine sacrée au cœur ardent.

La forêt enchantée de Colargol

 


Dans la forêt bleue de l’enfance, Vincent croise l’ours Colargol qui tâchait d’échapper au directeur de cirque et ses velléités de le mettre en cage.

«  C’est moi qui suis Colargol

L’ours qui chante e fa en sol

En do diese en mi-bemol

En gilet et en faux-col

Le roi des oiseaux

Vous le savez mes amis

M’a donné un beau

Sifflet pour faire cui-cui

Cui cui cui cui cui cui cui

C’est moi qui suis Colargol

L’ours qui chante en fa en sol

En do dièse et mi-bémol

C’est moi qui suis Colargol ».

Rassuré par l’expression souriante de Vincent, l’ours Colargol se laissa prendre la main et ils cheminèrent en chantant gaiement pour s’arrêter dans une clairière où murmurait l’eau d’une fontaine.

La fée des enfants perdus s’adressa à eux, leur offrit une coupe d’eau fraîche dont la vertu consistait à éloigner les mauvais esprits :

«  Jamais plus on ne te mettra en cage, Colargol, j’y veillerai personnellement » puis elle annonça à Vincent qu’un grand avenir s’ouvrait à lui dans le domaine de la comédie musicale.

«  Chantez pour les enfants, cher Vincent, ils ont besoin d’un ami ».

Sur ces mots, elle disparut, emmenant Colargol dans son royaume enchanté.

Vincent, en rentrant chez lui, se mit au piano et composa l’air de la forêt enchantée.