dimanche 6 septembre 2026

Amaury de Rochenoire

 

 


De retour en sa demeure, une modeste maison réservée jadis au maître de chai, sa fonction actuelle, Amaury de Rochenoire se débarrassa de son frac avec soulagement et il activa le feu de cheminée avant de plonger dans un sommeil réparateur.

Le lendemain, il entreprit la mise en bouteille de son Rouge Gorge, satisfait des arômes de la cuvée.

Parfois l’image de sa cavalière d’un soir s’imposait à lui mais il la chassait rapidement.

Il comptait obtenir des prix avec son vin de qualité, ce qui lui donnerait des rentrées d’argent dont il avait grand besoin.

Il souhaitait restaurer son château mais ce projet impliquait des réserves financières importantes.

Afin d’arrondir son pécule, il eut l’idée de mettre à profit l’habituelle journée Portes Ouvertes pour lancer des invitations financées réservées à un banquet festif.

Viticulteurs, restaurateurs et personnalités locales furent sollicités.

Amaury envoya une invitation à Charlotte dont il avait gardé l’adresse et il précisa qu’elle serait son invitée d’honneur ; à ce titre, elle aurait droit à une chambre d’ami en sa demeure.

Charlotte qui avait quasiment remisé le jeune homme dans le monde merveilleux des souvenirs sans lendemain fut enchantée et elle se mit à la machine à coudre de sa grand-mère pour confectionner une robe qui soit en harmonie avec le Rouge Gorge célébré.

Elle utilisa un coupon de tissu Liberty et réalisa un ensemble charmant où les oiseaux, les papillons et les fleurs d’automne étaient une ode à la nature.

Enfin prête, elle se mit au volant de sa coccinelle, surnom donné à sa voiture vintage et partit vers le domaine de son prince charmant.

Les retrouvailles furent brèves et chaleureuses.

Amaury remercia Charlotte pour son cadeau, un magnifique gilet de satin qu’elle avait brodé d’oiseaux et de grappes de raisin en référence à la cuvée Rouge Gorge prometteuse de belles ventes.

«  Je le porterai, n’en doutez pas, chère amie. J’imagine que mes ventes seront boostées grâce à cette merveilleuse confection ».

Ils passèrent à table.

Un potage usuel lors des vendanges fut servi dans un bol de faïence en forme de soupière.

Pâté en croûte, saumon de rivière à l’oseille suivirent.

Le dessert consistait en une crème aux œufs accompagnée de sablés avec sa confiture de maison.

«  J’ai la chance d’être secondé dans mes tâches quotidiennes par une cuisinière hors pair. Elle me gâte avec de fabuleux plats du terroir » précisa Amaury et il ajouta qu’étant donné l’âge de la maîtresse en cuisine, il avait recouru aux services de jeunes vendangeuses pour concocter le repas Rouge Gorge.

Charlotte se retira dans sa chambre où le mobilier rustique étincelait de cire et de cretonne fleurie.

Elle lut quelques pages d’Un amour de Swann et s’endormit en rêvant que son prince charmant s’insérait dans le récit en sa compagnie.

 

 

Myrtille aux bras blancs

 

 

 


Ses bras étaient si blancs, ivoire et nacre, qu’ils faisaient penser à la belle Nausicaa, princesse phénicienne, envoyée par un songe en bord de mer pour accueillir Ulysse, couvert d’écume et nu, contraint de masquer sa virilité avec des feuillages, telle était Myrtille, jeune beauté dont les ressources provenaient des fruits des bois et d’un pécule laissé par sa grand-mère.

Chaque semaine, Myrtille vendait au marché ses produits-phares.

Elle s’ingéniait à produire une nouveauté à chaque fois pour ne pas lasser les habitués qui lui accordaient leur confiance.

Un jour, c’était un lapin aromatisé au thym et à la moutarde, une autre fois, une broche enchâssée dans une rose pourpre.

Dans le sous-bois qui lui livrait ses trésors, Myrtille découvrit un carré de tulipes aux couleurs de l’arc-en-ciel. Elle en préleva avec parcimonie et revint chez elle promptement pour tirer profit de cette splendeur à valeur d’offrande.

Elle créa une coiffe en entrelaçant les calices de la fleur avec des roses d’or. Complétant cette couronne inédite avec un voile de mariée miniature, elle enferma ce trésor dans un globe à l’ancienne décoré de fleurs d’oranger.

Cet article charmant obtint tous les suffrages et chaque jeune fille eut à cœur de s’inscrire sur une liste de commandes.

On jalousa Océane pour son achat du jour puis on la félicita pour sa rapidité et sa volonté d’acquérir un véritable trésor qui lui apporterait le bonheur le jour de ses noces.

samedi 5 septembre 2026

Douce Eglantine

 

 

 


«  Ma belle églantine aux yeux violets, je voudrais te serrer contre mon cœur qui bat au rythme de tes pas. Joli roseau flexible, je ferais frémir la harpe de ton corps si tu me permettais d’en obtenir la clef. Tel un oiseau exotique que l’on n’ose mettre en cage de peur d’en altérer les vives couleurs, tu enchanterais mes jours en devenant mienne ».

Ainsi chantait un jeune poète en se promenant le long d’une rivière aux éclats argentés.

C’est alors que la Vouivre lui apparut dans le plus simple appareil, aguichante au possible.

Léandre, le jeune homme amoureux, ne résista pas à la tentation.

Il serra très fort ce corps ardent qui s’ouvrait à son désir mais au moment où il s’apprêtait à connaître l’extase, une guirlande de vipères lui enserra le cou et le précipita dans une mort subite.

Douce Aimée, pensa-t-il très fort avant de rendre son dernier soupir et la jeune fille de ses rêves apparut, en robe d’organdi et portant une ombrelle blanche.

En chemin, elle trouva un recueil de poèmes d’Alphonse de Lamartine.

Elle le feuilleta et lut quelques poèmes marqués d’une fleur bleue, un myosotis lumineux.

«  Où se trouve le jeune homme romantique » pensa Viviane aux yeux de source. La réponse lui vint de la Vouivre qui émergea de la rivière, portant au doigt la chevalière de Léandre.

«  Ne le regrettez pas, jeune fille, il n’avait dans le cœur que des bribes de poèmes et il vous aurait trompée avec la première danseuse venue.

Avant de disparaître, la Vouivre lui lança la chevalière.

Viviane la confia à la Vierge Marie dans la chapelle des anges où elle se rendait pour prier.

Douce Aimée vécut ainsi, gardant le secret d’un bel amour perdu.