mercredi 4 novembre 2020

Rose du Buisson Ardent

 



L’arrivée de Rose du Buisson Ardent dans le Val-sans-Retour provoqua des vents tourbillonnants qui auraient emporté la suzeraine de Fol Espoir si elle n’avait pas été protégée par sa parure divine.

Elle avança à petits pas et après avoir progressé dans la lande rocailleuse, elle finit par s’asseoir sur une roche lisse en granit.

Elle regarda le paysage lunaire qui s’offrait à elle et pria pour que sa démarche soit suivie d’effet.

Que cherches-tu, reine d’un pays dévasté par une peste venue du fond des âges, dit une voix de crécelle. Si c’est un remède que tu cherches, tu n’as pas frappé à la bonne porte, j’en ai déjà fait part à tes chevaliers mais apparemment, il n’y a pas de coordination dans ton royaume véreux, voué à la mort.

Si tu veux être ma servante, je te soumettrai à des tests révélateurs de tes aptitudes à être bonne à quelque chose, ce dont je doute.

Rose du Buisson Ardent éluda les parties du discours qui brillaient par leur insolence et répliqua calmement.

«  Je suis venue te proposer la paix, reine Morgane et t’offrir la place qui te revient au château de Fol Espoir qui ne mérite pas ton mépris.

Pour te prouver ma bonne foi, j’ai apporté une parure que mon époux a commandée pour moi à un célèbre joailler et si elle te plaît, c’est bien volontiers que je t’en ferai cadeau.

Je n’ai pas besoin de tes dépouilles, reine sans royaume. Retourne en ton château vermoulu et ne remets plus les pieds dans mon Val-sans-Retour sinon il portera pour toi l’essence de ce nom et je t’enchaînerai sans pitié à un rocher. Va-t’en !

Et ce disant, les yeux de Morgane devenus couleur de flamme, lançaient des éclairs.

Rose du Buisson Ardent reprit donc la route du retour et alors qu’elle franchissait la barrière des derniers genêts, elle entendit la voix de Morgane qui criait dans les nuages :

Je suis sensible à ton offre, reine sans royaume, c’est pourquoi, je te laisse la vie sauve mais ne reviens pas me tenter car, cette fois, tu n’échapperas pas à un châtiment ».

Rose avait l’impression de tourner en rond dans un cercle de magie noire, une sorte de mare au diable dont on ne sort que difficilement.

«  Seul, l’amour, ô ma reine, pourra sauver notre royaume lui dit la voix de Jehan qui reposait dans le cœur de sa rose intime, son reposoir d’amour passionné ».

Elle ressentit un plaisir intense qui lui rappela leurs étreintes passionnées et elle eut la curieuse impression de prendre racine.

Sa robe de bure tremblait au vent, ses cheveux se couvraient de fleurs et lorsqu’elle voulut parler, ce fut d’une toute petite voix qui provenait de son tabernacle intime.

«  Nous voici, comme Philémon et Baucis, ma douce-aimée murmura Jehan. Toi et moi, formons un buisson épineux qui offrira au vent la douceur parfumée de ses fleurs.

La parure s’est fondue en une rivière de diamants, de rubis et de quartz rose que seuls les poètes pourront découvrir et chérir.

O mon aimée, je t’aime à la folie et grâce soit rendue à Dieu, c’est pour l’éternité » !

Tandis que les amants prolongeaient leurs étreintes en exhalant des parfums subtils et profonds, on s’inquiétait au château.

La suzeraine était partie en emportant sa parure et elle pouvait avoir eu affaire à des bandits. Morgane pouvait également la détenir prisonnière pour se venger d’avoir été jetée dans les oubliettes du château.

Comme l’affaire était délicate, on fit appel à Fleur des Genêts, le frère jumeau de Jehan des Roselières. Il était le plus proche du suzerain défunt et rien de ce qui le concernait ne lui était étranger.

Tristan-Lou, en sa qualité de frère aîné, prit sa place auprès de la fontaine et Fleur des Genêts s’en fut pour le Val-sans-Retour à la recherche d’un indice ou, mieux encore, de la reine.

Près du buisson, il eut une sorte de révélation.

Il s’arrêta et entendit la voix de son frère qui lui murmura dans des effluves parfumés :

«  Ne t’inquiète pas, mon frère. Rose du Buisson Ardent est en moi, en ce buisson et nous prolongeons nos étreintes charnelles vécues dans le monde des vivants, avec une frénésie sublimée par l’essence de l’amour.

Plonge la main au cœur de ce buisson et tu y trouveras la parure que j’ai commandée jadis pour ma reine, de son vivant. Elle n’en a plus besoin à présent.

Remets la, s’il te plaît, à notre fille Fleur de Paradis et dis-lui bien qu’elle a été conçue grâce à un amour féerique reposant en une rose charnelle dont je suis le seul à avoir la clef.

Cette parure, unique et réalisée à la mesure de la source de vie de mon aimée, servira de viatique à ma fille.

Elle en aura besoin car vous vivez à présent, vous les mortels, dans un monde étrange où les règles de la chevalerie se perdent.

Adieu, mon frère, chéris ton épouse et aime tes enfants.

Nous nous verrons sans doute un jour, si ton amour est à la mesure du nôtre et te permet de renaître sous une forme florale, éternelle, parfumée et passionnée ».

La voix se tut. Fleur des Genêts plongea sa main, protégée par un gant de cuir, dans l’intérieur du buisson en prenant garde de ne pas l’efflorer et il en sortit la parure qu’il plaça dans un sac de velours.

De retour au château, il forgea un récit plausible car personne n’aurait cru qu’il avait pu s’entretenir avec son frère par l’intermédiaire d’un buisson.

Il raconta que Rose du Buisson Ardent avait souhaité s’éloigner du monde et qu’elle lui avait confié sa parure pour qu’il la remette à sa fille chérie, Fleur de Paradis.

Il ajouta de son propre chef, que Rose du Buisson Ardent éprouvait également beaucoup d’amour pour son fils Gabriel, chargé de veiller à l’équilibre du royaume.

Il remit à Gabriel une chevalière et un collier de vermeil portés par Jehan des Roselières en lui disant que ce dernier les lui avait remis autrefois parce qu’il souhaitait les voir portés par son fils lorsqu’il serait au pouvoir.

Tout le monde reconnut avec émotion les bijoux rituels du souverain.

Ce dépôt sacré réalisé, Fleur des Genêts s’en retourna auprès de sa dame, Aude à la source ardente et passionnée.

Il l’honora avec tant d’exquise douceur qu’il engendra un dernier enfant à qui l’on donna le nom d’ Aubépin car, en réalité, ce désir fou d’étreintes inassouvies lui était venu en plongeant la main dans le cœur sacré du buisson ardent couronné d’aubépines où les amants Jehan et Rose se disaient éternellement qu’ils s’aimaient à la folie.

 

mardi 3 novembre 2020

La reconquête

 



Lors de son premier conseil, Gabriel s’entoura de sa sœur, Fleur de Paradis, une innovation à la Table Ronde, ses oncles Tristan-Lou et Enguerrand le Magnifique et pour compléter la cène, il alterna chevaliers du siège de Johan et les adolescents de sa première table ronde.

La question de remède à apporter à l’épidémie galopante resta sans réponse précise.

Fleur de Paradis «émit une hypothèse : ne faudrait-il pas chercher la cause profonde et morale de ce fléau, s’appuyant ainsi sur les textes anciens, à commencer par l’Iliade. Une offense à un dieu avait engendré une riposte épidémique. Les cadavres des Grecs jonchaient le sol et pour en finir avec cette maladie mortelle, il fallut adoucir le dieu en rendant une  prisonnière, Chryséis, prêtresse du dieu Apollon, offrir des présents en guise de dédommagement et pratiquer un sacrifice rituel, une hécatombe pour que le fumet des viandes monte au ciel.

Le rappel de cet épisode qui ouvrait l’Iliade, opposant le roi Agamemnon à un prêtre du dieu Apollon, frappa les esprits.

Tristan-Lou évoqua alors le cas de la fée Morgane : elle avait été justement précipitée dans les oubliettes du château suite à son entreprise criminelle destinée à faire mourir Rose du Buisson Ardent et l’enfant qu’elle portait.

Nul ne savait ce qu’elle était devenue.

Il fut décidé, à l’unanimité, qu’on aille voir la prisonnière pour aviser de la suite à donner à cet enfermement.

On dépêcha quelques guerriers qui revinrent bredouilles : Morgane avait disparu !

Elle avait laissé derrière elle un grimoire que nul n’osa toucher, de peur d’être victime d’une malédiction.

C’est une piste intéressante dit Gabriel mais qui aura le courage d’explorer le Val-sans –Retour, son domaine, pour savoir si elle y est revenue ?

Je suis partant, Monseigneur, dit alors Cyril des Embruns, jeune chevalier intrépide et courageux.

Afin de ne pas laisser cette porte fermée, Gabriel reçut cette proposition comme une bénédiction.

Il aimait beaucoup Cyril des Embruns c’est pourquoi, craignant de le perdre, il lui recommanda d’être prudent : Morgane était si pernicieuse !

Cyril partit à la tête d’une escouade d’hommes prêts à affronter le danger.

Gabriel lui donna la réplique du Saint Graal afin d’en user pour rompre un sortilège.

Ils se donnèrent l’accolade et Cyril partit, le cœur léger.

Sans en référer à âme qui vive, Fleur de Paradis alla dans les oubliettes et prit le grimoire.

Il était enveloppé dans une reliure en cuir bois de rose, ce qui incita la jeune fille à en commencer la lecture.

Au début, elle eut de la peine à en comprendre le sens.

Morgane s’exprimait par énigmes.

Une phrase l’intrigua : «  Rose d’Orient, oriflamme des chevaliers perdus dans la lande, errant comme les fantômes du Val-sans-Retour, je vous conduirai à la victoire ».

Que cherche-t-elle ? se dit Fleur de Paradis. Désire-t-elle prendre le pouvoir ? diriger la Table Ronde et nous éliminer les uns après les autres ?

La jeune fille pensa alors que son hypothèse était la bonne. Il fallait donc empêcher Morgane de nuire.

Rose du Buisson Ardent, mise dans la confidence, tint à jouer un rôle actif dans la reconquête du pouvoir de la Table Ronde.

Elle se vêtit de bure, porta la croix du seigneur sur sa poitrine, chaussa ses sandales de cuir et partit pour le Val-sans-Retour en emportant ce qu’elle avait de plus précieux, sa parure nuptiale, celle qui avait été conçue selon les révélations intimes de son corps.

Alors qu’elle se reposait à l’ombre d’un énorme buisson d’églantines, elle vit passer le chevalier Cyril des Embruns et son escorte : ils portaient les stigmates de la défaite et la croix pourpre qu’ils arboraient sur leur tunique était assombrie par un voile noir.

Rose du Buisson Ardent ne souhaita pas leur parler. Ils souffraient suffisamment d’avoir échoué dans leur entreprise. Les interroger serait superflu et douloureux.

«  Vous faites bien, ma mie, lui murmura une voix qu’elle connaissait bien, celle de son époux Jehan des Roselières. Je suis en vous, caché dans la rose de votre corps et j’y reçois les ondes du réel et du surnaturel. Je vous protègerai, mon ange, car j’insufflerai ma force d’antan à votre rose intime, immortelle et sacrée ».

La voix se tut mais Rose du Buisson Ardent sentit que des forces vives s’emparaient d’elle et elle reprit sa route, réconfortée et ragaillardie.

Pendant ce temps, le chevalier vaincu rentrait au château et rendait compte de son expédition.

Morgane ne s’était pas montrée mais sa présence néfaste était avérée car le chevalier et ses hommes avaient été victimes de tourbillons vertigineux qui les précipitèrent dans des crevasses si dangereuses pour leurs montures qu’ils mirent pied à terre, progressant contre des forces invisibles qui les garrottaient.

Des cavaliers restèrent à l’arrière pour protéger les chevaux et ils eurent toutes les peines du monde pour les sauver. Conscients du danger, ils étaient nerveux et ruaient à tout propos.

Le chevalier et ses hommes durent affronter des esprits frappeurs. Ils étaient souffletés avec une telle violence que leur heaume se brisa.

Rires sardoniques, coups en traîtres, rien ne leur fut épargné.

Alors Cyril des Embruns rassembla toutes ses forces et cria :

«  Morgane, montre-toi, révèle nous la beauté de ton visage et nous te tiendrons quitte de tes fautes passées.

Tu reprendras ta place dans notre royaume, si tu le souhaites mais je t’en conjure, mets un terme à cette épidémie qui frappe tant d’innocents !

Chevalier, tu parles bien mais ton éloquence ne me fera pas oublier que l’on m’a jetée dans les geôles du château. J’ai réussi à m’échapper grâce à la magie que j’ai toujours maîtrisée.

Ma rancune néanmoins reste entière.

De plus, je ne suis en rien responsable de l’épidémie qui vous frappe. C’est une vengeance divine et pour ma part, dans le Val-sans-Retour, je suis protégée par les buissons d’épineux et les korrigans qui veillent à ce que personne ne sorte vivant de mes filets.

Pour tes paroles aimables et ton allusion à ma beauté, je te fais grâce de la vie, à condition que tu repartes au plus vite avec tes hommes. Porte ma réponse à ton suzerain : sur tous les points, c’est non » !

La voix se tut et comme les esprits frappeurs s’apprêtaient à reprendre leur nocive activité, la mort dans l’âme, le chevalier se plia aux désirs de Morgane et il était revenu au château, défait sans avoir pu combattre.

Ton courage et ta valeur ne sont nullement remis en cause dit sobrement Gabriel de Fol Espoir.

Repose-toi et réconforte tes hommes.

Ma mère, l’admirable Rose du Buisson Ardent est en chemin, en simple suppliante.

Peut-être parviendra-t-elle à émouvoir le cœur de pierre de Morgane. Attendons son retour.

Chacun se retira dans ses appartements, soucieux de prolonger un isolement qui, seul, pouvait les tenir éloignés de l’épidémie.

   

dimanche 1 novembre 2020

Contes pour Mélusine


Contes pour Mélusine
« Sur les berges d'une rivière où naissaient des fleurs de lotus, un prince à la peau couleur d'ambre cheminait, des poèmes sur les lèvres. Il lui en venait comme les perles d'un collier fabuleux et il s'imaginait que ces strophes enchantées, enchâssées au cœur de bijoux aux reflets d'orient pouvaient orner les forêts avoisinantes... » Dans une explosive ronde de fleurs, princes et princesses mais aussi personnes modestes, chevaliers et cavalières émérites, princes persans et beautés exotiques s'entrecroisent en un quadrille à l'ombre des palais ou le long des rivières pleines de charmes et de pièges. Si nos amies les bêtes sont de la partie, les enfants tiennent également une place de choix, apportant une note de fraîcheur et d'espoir... Les contes de fées n'ont décidément plus de secrets pour Marguerite-Marie Roze. Ses dernières envolées imaginaires nous sont offertes afin que notre monde devienne désirable et que l'on se prenne à rêver de changer le cours du temps !

Gabriel de Fol Espoir

 



Les années passèrent à Fol Espoir sans incident majeur.

La petite Fleur de Paradis grandissait et chacun s’ingéniait à développer ses capacités.

Elle avait appris à lire et à écrire en un temps record, elle jouait de la harpe, brodait et son plaisir favori consistait à parcourir la campagne sur son poney Bijou.

Yvain qui était resté au service de Jehan des Roselières l’accompagnait dans ses randonnées, veillant à ce qu’aucun malandrin ne s’en prenne à elle.

La naissance d’un garçon, Gabriel de Fol Espoir, avait comblé les heureux parents.

Le bambin avait déjà sa petite escorte et il était élevé selon les canons de la chevalerie.

Lors des conseils de la Table Ronde, Gabriel était présent.

Il avait son fauteuil et placé à côté de son père, il écoutait attentivement les propos concernant les sujets les plus divers.

Par la suite, Jehan des Roselières ouvrit une salle réservée aux enfants. Il commanda une table ronde et des fauteuils adaptés à la taille de chaque chevalier.

Gabriel mena les débats et, fait sans précédent, sa sœur Fleur de Paradis fut présente.

« Le temps de la broderie et de la peinture viendra en supplément, dit son père, dorénavant, la parole des femmes doit être prise en compte. Elles ont souvent une visiondes événements qui nous échappe ».

On recruta les chevaliers en herbe parmi la parentèle et les jeunes villageois instruits et reconnus pour leur sagacité. On en choisit également quelques-uns pour leur vaillance car s’il est vrai que la sagesse doive finalement triompher, il arrive que l’usage de la force soit nécessaire si l’on a en face de soi des ennemis réfractaires aux arcanes du raisonnement.

Afin d’avoir une table ronde similaire à celle de son père, Gabriel voulut une réplique du Saint Graal.

Un orfèvre spécialisé dans les articles religieux fut recruté.

C’était un moine qui appartenait à une confrérie où le silence n’était pas obligatoire. Force restait à la pensée, à la lecture, à la méditation et à la controverse en cas de doute.

Deux frères spécialisés dans l’élevage et la transformation des produits issus des bovins, ovins, porcins et volailles développèrent un commerce appréciable pour sa qualité et l’excellence du goût.

Parallèlement, Alexandra de Jésus avait obtenu la direction de l’hôpital que Jehan des Roselières lui avait promis.

Elle y recevait des malades de toute provenance. Des médecins venus de tous les horizons, notamment d’orient, se spécialisèrent dans de nombreuses disciplines.

La générosité des habitants de Fol Espoir s’avéra bientôt utile car un mal inconnu frappa la terre de Brocéliande.

La paix régnait mais un virus d’origine animale probablement, chauve-souris ou pangolin, se montra plus féroce que l’ennemi le plus cruel.

Parti au champ en bonne santé, un villageois en revenait avec une fièvre délirante, une toux à déchirer la poitrine et la sensation gustative réduite à néant.

Le malheureux s’alitait et mourait rapidement, malgré les bons soins de son entourage, contaminé à son tour.

Le mal se répandit dans toute la campagne, frappant indifféremment le riche et le pauvre, l’indigent ou le puissant.

L’hôpital ne désemplissait pas ; des malades venaient de partout, cherchant en vain la guérison.

Les médecins soignaient les fluxions de poitrine, tentaient de faire tomber la fièvre en appliquant des sangsues sur le corps des moribonds mais ils ne parvenaient qu’à gagner un répit de quelques jours.

Ce mal furieux s’abattit sur Jehan des Roselières.

Il fut soigné nuit et jour par son épouse mais il finit par rendre l’âme malgré le dévouement de celle qu’il avait tant aimée.

Afin de ne pas propager le virus, Rose du Buisson Ardent fit brûler tous les effets de son époux et les siens, se vêtit de bure venue du monastère et s’enferma dans une pièce, à l’isolement.

Capucine déposait un plateau-repas à sa porte et venait ensuite le rechercher, une fois le repas terminé.

Grâce à ces précautions, il n’y eut que quelques fièvres qui disparurent au bout de quelques jours.

Jehan des Roselières n’était plus !

Gabriel de Fol Espoir qui n’avait que quinze ans mais qui avait une certaine expérience de la conduite des affaires gouvernementales, prit tout naturellement la succession de la Table Ronde et de la seigneurie.

Rapidement nommé par acclamation à l’unanimité, il présida son premier conseil et lança une offensive d’envergure pour chasser le mal et assurer la paix du royaume.

 

 

Le retour de Morgane

 



Fol Espoir vibrait dans l’attente du nouveau-né qui assurerait une descendance au seigneur Jehan des Roselières.

Cependant des bruits inquiétants retentirent dans les campagnes environnantes.

La fée Morgane, la terrible fée qui n’hésitait pas à s’emparer des âmes et des corps des chevaliers rôdait aux alentours, prête à s’emparer du bébé royal ou pire de s’immiscer dans la couche du suzerain pour que germe en son sein un enfant démoniaque qui détruirait le nouveau royaume de la Table Ronde.

Morgane prit les traits d’une jeune fille appréciée dans son environnement. Fraîche comme une rose des bois, elle se prénommait Alba et tous les jeunes gens des alentours rêvaient de pouvoir s’unir à cette incomparable beauté.

Dissimulée sous cette fausse identité, la véritable Alba ayant été enfermée dans une cellule du Val-sans-Retour, Morgane se présenta au château pour postuler à une place de nourrice.

Pantelants de désir, quelques chevaliers intervinrent en sa faveur mais un fait étrange jeta le trouble auprès de personnes attentives aux émanations surnaturelles : le Saint Graal émit des larmes de sang.

Les préposés à son entretien s’ingénièrent à faire disparaître ces étranges stigmates mais ce fut en vain : à peine chassées, les larmes revenaient en force, si bien que Jehan des Roselières ordonna que l’on n’y touche plus, supposant qu’il s’agissait des stigmates de la passion du Christ.

Morgane fut introduite dans les cuisines et elle se montra si experte qu’on lui confia des tâches exclusivement réservées à Capucine ou à Josépha.

Il s’agissait notamment des plats destinés à Rose du Buisson Ardent qui, étant donné son état, avait parfois des désirs particuliers.

Morgane introduisit à la cour une recette dont elle avait le secret et qui fit les délices de la future maman.

C’était une mousse de fromage frais fouetté, si aérienne que la fée Morgane la stabilisait à l’aide d’une gaufrette fine et de fruits des bois, myrtilles, framboises, groseilles et fraises.

Ce dessert était un délice et il faisait partie des mets réservés à la reine.

Ce que tout le monde ignorait, c’est que la fée Morgane glissait dans l’entremets quelques gouttes abortives qui, selon ses plans, élimineraient l’enfant qui aurait dû régner à Fol Espoir.

Cependant, Morgane ne savait pas que Rose du Buisson Ardent portait en son intimité une rose magique, de chair et de féerie mêlées et qu’elle était protégée par des épines puissantes.

La ceinture d’épines repoussa les éléments néfastes destinés à tuer le bébé et la rose de chair produisit des anticorps qui stimulèrent la défense immunitaire de la reine dont la beauté s’épanouit, pour le bonheur de son époux.

Par ailleurs, un événement bouleversa la vie des suzerains et des chevaliers de la Table Ronde.

Un jeune villageois, Yvain, surprit Morgane alors qu’elle nageait, nue, dans la rivière.

Caché dans les roseaux, il la vit sortir de l’eau, ses longs cheveux plaqués sur un dos entièrement tatoué.

Lorsqu’elle les releva en chignon, il vit se détacher nettement un énorme dragon qui crachait du feu.

Alba, à sa connaissance, n’était pas tatouée.

Devinant qu’il y avait là un subterfuge maléfique, Yvain partit au château et demanda à être reçu d’urgence par le seigneur.

En écoutant ce récit, Jehan des Roselières prit la mesure du danger.

Il dépêcha une troupe pour se saisir de la sorcière en conseillant à ses hommes de ne pas laisser Morgane les regarder dans les yeux.

Yvain sollicita l’autorisation de se joindre au groupe armé car le sort d’Alba lui importait.

Si Morgane avait pris sa place,  qu’était-elle devenue ?

Alors que la troupe se dirigeait vers la rivière, conduite par Jocelyn de Rohan, habilité à dénouer les fils magiques de la sorcière, Alba s’éveillait d’un songe dans une grotte du Val-sans-Retour.

Ses liens s’étaient brusquement dénoués, ses gardiens avaient disparu, elle était libre !

Apprenant que la fée Morgane allait être capturée et réduite à néant grâce au pouvoir du Saint Graal, les personnes qui étaient à la solde de la maléfique sorcière s’étaient enfuis en tâchant de se fondre dans la nature, retrouvant un foyer, une charge, un bocage ou une cabane de roseaux.

Alba revint au village sans dommage, croisa la sorcière enchaînée et la troupe armée du château qui ramenait la prisonnière pour qu’elle soit mise, à jamais, hors d’état de nuire.

On la jeta dans les oubliettes et on chargea des molosses de la surveiller sans relâche.

La vie reprit son cours au château.

Alba fut affectée au service de la reine et elle fit montre d’un grand dévouement.

Capucine avait noté la recette de l’entremets préparé par Morgane et elle put en préparer pour satisfaire la gourmandise de Rose du Buisson Ardent.

Elle mit au monde une ravissante petite fille au teint de porcelaine et aux grands yeux bleus.

On la prénomma Fleur de Paradis car, à la voir, on avait l’impression de pénétrer dans un royaume céleste voué au bonheur.

«  Le prochain sera un fils », murmura Jehan à sa bien aimée et il l’embrassa avec la certitude que ce vœu serait exaucé !