« Dans les lignes de ta main, je vois la destinée d’une
princesse en sabots, filant la laine et brodant de grandes pièces de lin »
dit une gitane à la belle Sarah qui vivait à la périphérie d’une cité fleurant
bon les pâtisseries au beurre et les roses.
Au village de Locronan, tout le monde connaissait Sarah dont
les prestations de conteuse étaient appréciées.
Savourer une part de kouign-amann ou gâteau de beurre en
écoutant une histoire narrée par Sarah faisait partie des plaisirs des
villageois et des amoureux de la cité de
caractère construite pour honorer la légende d’un saint irlandais Saint Ronan,
venu en Bretagne pour y rencontrer le lieu idéal de culte marial.
Assise sur la margelle de la fontaine située au cœur de la
grand place du village, sa jupe et son tablier savamment étalés en corolle sur
ses jolies jambes, Sarah dispensait le rêve, sourire aux lèvres.
Une boite laquée disposait d’une fente dans laquelle on
pouvait glisser discrètement des pièces de monnaie ou des billets. Les
auditeurs se montraient généralement généreux ; sa prestation achevée,
comptait sa recette à l’intérieur d’un café où le patron lui apportait une
collation généreusement offerte : « Tes histoires passionnent et
attirent un public qui prolonge le plaisir partagé en s’attablant chez moi. Je
te dois des remerciements »
Les jours de marché, les recettes doublaient et la réputation
de la jeune conteuse s’étendait au-delà des collines avoisinantes.
Les paroles de la gitane faisaient néanmoins leur chemin dans l’esprit de Sarah.
Était-ce un signe du destin ? N’était-il pas temps, pour
elle, de renoncer à cette vie hasardeuse et d’apprendre un métier artisanal qui
lui permettrait d’avoir une vie équilibrée ?
Songeuse, Sarah prit le chemin de Locronan sans écrit dans
les poches, un panier au bras pour signifier sa volonté d’être une simple
promeneuse, cliente potentielle.
Elle entra chez un tisserand et regarda des pièces de lin
brodées avec intérêt.
« Cherches-tu du travail, ma belle enfant ?
lui dit le propriétaire de la boutique , ma dernière apprentie est partie
tenter sa chance à la ville et ma meilleure brodeuse nous a quittés pour les
cieux ».
« Je n’ai pas appris à broder mais si je suis guidée,
j’accepte votre proposition »
Hervé Le Guen établit un contrat d’apprentissage et se mit en
devoir de donner sa première leçon à la brodeuse déclarée.
Sarah suivit scrupuleusement les conseils du maître brodeur
et la journée fila si vite qu’elle rentra chez elle à la nuit tombée, heureuse de
lendemains correspondant aux prédictions de la gitane.
Après avoir mangé une omelette, elle se plongea dans la
lecture des poèmes de Guillaume Apollinaire. L’un d’eux, La Tsigane,
s’harmonisait avec le monde qui s’ouvrait à elle :
« La tsigane savait d’avance
Nos deux vies barrées par les nuits
Nous lui dîmes adieu et puis
De ce puits sortit l’Espérance ».
Ce poème l’avait toujours fascinée par sa mélodie et son
mystère.
Ce jour-là, elle décida de retenir le mot Espérance et c’est
sur cette ligne du rêve qu’elle s’endormit, heureuse de l’inflexion de sa vie.