En se rendant chaque jour à la criée sur le port, Aurore s’interrogea sur sa destinée. Elle avait cru suivre l’inclination de son cœur en partant sur un voilier conquérir l’homme qui l’avait émue, un Johnnie venu vendre l’or rose de Roscoff sous forme de tresses colorées, l’oignon dont chaque famille britannique ne pouvait se passer.
Pas l’ombre de son Johnnie sur les quais où se pressaient chaque année les conquérants bretons.
Par contre, elle était devenue l’égérie de la cité en incarnant la légendaire Yseult grâce aux pinceaux de Gilles Le Guen parti en mer pour trouver le pendant de son tableau, Tristan.
Par un beau matin de mai, le mois des Pardons et des processions en l’honneur de la Vierge Marie, Gilles remit le pied sur le quai en compagnie d’un beau jeune homme en qui chacun se plut à voir le Tristan de la légende.
Gilles invita Aurore pour leurs retrouvailles à La Marée Bleue où son tableau brillait comme l’étoile du chef.
Dany s’était surpassé pour accueillir l’artiste qui avait contribué à sa victoire gastronomique.
Aurore-Yseult était très en beauté ; elle avait choisi une toilette Liberty qui lui donnait une allure d’ingénue en quête de son amant de cœur.
Quant à Ambroise, il n’avait besoin d’aucun artifice pour que sa beauté éclate au grand jour comme une fleur d’amour. Tristan à n’en point douter !
Après leur avoir servi un kig ha fars enrichi par une sauce nommée lipig préparée avec des oignons rosés de Roscoff, Dany Lebeau aporta une omelette norvégienne qu’il flamba au Bouchinot une liqueur du Porhoët dont le parfum révélait la présence de plantes aux valeurs digestives.
Alors qu’un ange semblait se déplacer dans la salle, un homme vêtu de noir entra et se dirigea vers Aurore à la surprise de tous les convives.
Il baisa le bas de sa robe et lorsqu’il releva la tête, ses yeux où se lisait une profonde douleur s’éclairèrent.
Au comble de l’émotion, Aurore reconnut son Johnnie, cet homme qu’on avait pris pour un vagabond.
Tel Tristan relevant de blessure après avoir été empoisonné par la lance du Morholt qu’il avait fini par tuer, Jehan de Roscoff retrouvait sa prestance et son charme.
« Le voilà donc mon Tristan » pensa Gilles Le Guen et il se félicita de n’avoir jamais parlé de son projet à Ambroise.
« Je le représenterai en fidèle écuyer car il est juste que sa beauté soit présente sur une toile. Arthur et Lancelot étaient complémentaires et rivaux. Il en sera de même pour Jehan et Ambroise. Ainsi perdurent les méandres amoureux des légendes celtiques ».
Gilles et Ambroise se retirèrent, laissant les amants à leur bonheur.
Dany Lebeau salua ce couple de charme et lui offrit sa dernière création, une rose d’amour.
La rose était façonnée en pâte feuilletée si fine qu’elle pouvait servir de base à un kouign Amann et s’ouvrait en coupe contenant une crème aux amandes.
Un vin de Champagne pétilla dans de jolies flûtes pour célébrer la naissance d’un bel amour qui ferait revivre la légende de Tristan et Yseult sous une note heureuse et pérenne.

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