jeudi 9 novembre 2023

Rêve d'amour

 

  

Il arrive parfois que mon cœur déborde d’amour et libère des milliers de rubis. Ces pierres précieuses tentent de te ranimer, mon cher époux pour faciliter ton passage du royaume des défunts à celui, de plus en plus restreint que j’habite provisoirement, dans l’espoir de ton retour.

Comme ils me manquent, ces moments de sérénité où, côte à côte, nous partagions des rêves, des silences et des paroles animées par le bonheur de vivre à deux !

Pourquoi a-t-il fallu qu’un vent mauvais t’emporte comme un fétu de paille, toi qui étais mon rempart et  mon amour ?

Il est inutile de se rebeller alors je persiste à donner le change, rêvant de sentir ta présence par de menus signes, ta main dans la mienne ou ton cœur battant à l’unisson du mien.

Il arrive parfois que mon cœur déborde d’amour et il s’en faut de peu pour qu’il ne se brise et n’éclate en mille rubis qui orneront notre dernier jardin, celui de l’éternité.

lundi 6 novembre 2023

Et vous nous dites, Monsieur l'abbé ?

 


 


Lorsque j’étais enfant, les nouvelles du monde nous parvenaient par la radio. Ma mère vibrait au son de la voix d’André Claveau et compensait son mal de vivre. Son époux, mon père, devenait de plus en plus distant et se passionnait pour la politique.

Le silence était religieux lorsque Geneviève Tabouis énonçait ses fameuses prédictions «  Attendez-vous à savoir » !

Nous écoutions des retransmissions de romans entiers sous forme d’épisodes à rebondissements, Goupil Mains Rouges dont je connais encore des répliques par cœur, La gloire de mon père et le fameux exploit des Bartavelles.

Nous suivions aussi des jeux et l’un d’eux retint particulièrement notre attention : Quitte ou Double !

L’enjeu était de taille, les questions diverses et épineuses se succédaient à un rythme rapide. L’animateur posait la question Quitte ou Double à chaque candidat après une réponse correcte, de manière à ménager le suspense.

Le candidat risquait gros au fur et à mesure que les questions se succédaient. Une erreur et on perdait tout !

Un seul candidat m’est resté en mémoire : il s’agissait de l’abbé Pierre et lorsque l’animateur lui posait l’épineuse question «  et vous nous dites, Monsieur l’abbé » ? je retenais mon souffle, espérant qu’il arrête ce jeu cruel après avoir gagné une somme rondelette. Il pouvait tout perdre !

Or, d’une voix ferme, l’abbé Pierre répondait «  Double » !

Il jouait pour sa fondation d’Emmaüs et une somme raisonnable ne lui convenait pas. Il voulait décrocher le jackpot !

Son immense culture l’aida à déjouer tous les pièges et il remporta la somme maximale du jeu au terme de plusieurs séances qui éprouvaient les auditeurs.

Aujourd’hui, il serait présenté comme l’as des as capable de réussir une épreuve difficile mais, en vérité, l’abbé Pierre quitta le jeu avec une somme considérable de manière modeste, rappelant que les compagnons d’Emmaüs avaient besoin d’argent pour vivre. Ils devaient réaliser des travaux selon leurs compétences afin de bénéficier d’un toit, de la nourriture quotidienne et de leur entretien, ce qui nécessitait un apport considérable de la fondation.

J’ai suivi dernièrement la présentation d’un nouveau film consacré à l’abbé Pierre mais je n’ai pas entendu parler de sa participation à un jeu qui nous tenait hors d’haleine à l’heure du déjeuner.

Ce «  et vous nous dites, Monsieur l’abbé » ? retentit encore à mes oreilles comme un souvenir merveilleux.

vendredi 3 novembre 2023

La mémoire des roses

 


«  De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir de jardinier » écrivait Stendhal, en exergue de l’un des chapitres de Le Rouge et le Noir.

Cette phrase venue d’Italie selon Stendhal m’a bouleversée et j’en ai longtemps fait ma phrase fétiche.

Depuis le Moyen- Age, les gens de Lettres et surtout les poètes ont fait de la rose leur symbole initiatique. Tout commence avec Le Roman de la Rose pour éclore dans toute sa magnificence avec les poètes de la Renaissance, Ronsard notamment, lesquels s’inspiraient des poètes latins, comme Horace et Virgile.

« Carpe diem » d’Horace est devenu le magnifique «  Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » de Ronsard.

J’aime aussi les vers du poète Agrippa d’Aubigné : «  Une rose d’automne est plus qu’une autre exquise ».

Lorsque j’étais enfant, je ne me résignais pas à voir mourir les roses : cela me semblait particulièrement injuste et stupide.

C’est pourquoi j’avais persuadé mon amie Annie de récolter  avec moi les pétales de roses mourantes et de les mettre dans un panier pour aller les vendre dans le voisinage : imaginez quelle fut notre déception ! Annie s’y attendait à vrai dire par contre je me sentis mortifiée et peinée en entendant les quolibets dont nous fûmes victimes.

Je me console aujourd’hui en achetant du parfum où domine la fragrance de la rose : cela m’aide à tenir jusqu’au printemps ! Quand les roses reviendront, nous aurons encore de belles journées de bonheur devant nous !

De Ibn Abbad à Lalla Myriam



L’attraction exercée sur mon cœur épris d’un Orient légendaire eut raison de mon attachement aux élèves d’Onnaing.

J’acceptai un poste dans le cadre de la coopération culturelle entre la France et le Maroc et partis pour Settat où se situait le lycée Inn Abbad, le prochain théâtre de ma progression pédagogique.

Dès mon arrivée, je déchaînai les passions et des paris furent engagés sur ma nationalité. Les uns pensaient que j’étais allemande, les autres me voyaient en «  Fasia », mes longs cheveux blonds flottant sur mes épaules et mes yeux bleus apparaissant comme les signes particuliers d’une élite féminine de la ville de Fès.

Un jour, dans le train qui me conduisait à Marrakech, une jeune femme marocaine entama une conversation en français puis poursuivit son échange amical en arabe. Je dus lui dire que je ne connaissais pas la langue du pays. Cette interlocutrice fut étonnée d’apprendre que j’étais française car elle m’avait identifiée comme une compatriote.

Lors de la rentrée scolaire, mes cheveux relevés en chignon et revêtue d’une tenue stricte, je fis la connaissance de mes nouveaux élèves à dominante masculine.

Néophyte, lorsque je fus questionnée sur les fournitures nécessaires à mes cours, j’énonçai ce qui constitua mon fil rouge, à savoir mon indifférence quant au choix de cahiers ou de classeurs. Par contre, j’insistai sur la nécessité d’avoir toujours des copies dans le cartable pour faire face aux interrogations-surprise.

Enfin, ce qui stupéfia mes élèves, fut ma préconisation de l’achat d’un stylo plume-or, comme le mien. «  C’est cher leur dis-je mais ces stylos sont de qualité et on les garde pour la vie ».

Mon cours achevé, il y eut un attroupement autour de mon bureau car chacun voulait voir de près le fameux stylo plume-or. «  C’est de l’or » ? disaient-ils en retenant leur souffle.

J’appris, par la suite, que l’or était un métal hautement prisé dans le pays.

Qui n’avait pas sa ceinture en or dans la corbeille de mariée passait pour une mal-aimée.

Je notai, par ailleurs, que mes élèves n’avaient pas de cartable et qu’ils avaient sorti un morceau de papier et un bic de leur ceinture pour prendre en note mes desiderata.

Cette recommandation du stylo plume-or était hautement décalée et révélatrice de mon ignorance des us et coutumes du pays hôte.

J’eus conscience du fossé qui nous séparait et j’entrepris de me mettre à la page afin d’éviter les bévues à l’avenir.

Au collège Lalla Myriam de Marrakech, j’inventai un procédé pédagogique susceptible d’illustrer l’utilisation des pronoms neutres en grammaire française.

J’arrivai en classe avec un sac et je disposai son contenu sur le bureau : un plateau, une théière et des verres filés or.

Ce dispositif insolite me permit de concevoir un dialogue fictif intéressant :

«  Voulez-vous un verre de thé ? En voulez-vous un autre » ? etc …

Je leur révélai qu’en Europe, on privilégiait le thé noir. On pouvait ainsi ajouter, à la demande, un peu de lait.

Après le rappel de la notion grammaticale «  Voulez-vous un sucre ? en voulez-vous deux » ? j’ajoutai une expression imagée qui ravit certains élèves : «  Un nuage de lait » ?

En sortant de classe, certains élèves répétaient avec ravissement : «  un nuage de lait » ?

Une foule d’anecdotes, pittoresques ou révélatrices de ma découverte d’un pays étranger me revient à la mémoire mais je ne les évoquerai pas ici car le fil rouge de mon livre consiste à marquer mon évolution dans le domaine pédagogique.

Il y eut un  «  avant » et un « après » mon séjour au Maroc sur le plan technique de mon enseignement.

Quand je revins en France, c’est avec un regard neuf que je construisis ma relation avec les élèves.

Fini le temps où je me référais à un univers quasi disparu, érigeant la mythologie gréco-latine comme un modèle absolu.

L’amour des Belles Lettres, de la Renaissance au Romantisme européen se trouvait au faîte d’un mât de Cocagne difficile à escalader !

Dorénavant, je m’attachai surtout à la compréhension de l’environnement spatio -temporel de mes élèves et ne décidai rien avant de déterminer l’approche littéraire ou historique qui devait être la mienne.

«  L’école était au bord du temps » écrivait le poète Eugène Guillevic dont je devins l’amie. «  Madame Amie » écrivait-il sur du papier bleu qu’il choisissait pour notre correspondance.

Pour moi, il fut surtout question de faire entrer l’école dans un cercle qui visait à la fois l’étoile du savoir et l’amour d’autrui.

C’est ainsi que j’évoluais dans cette école idéale durant plus de trente ans et que j’en sortis, navrée de ne pas avoir toujours réussi à réconcilier certains élèves meurtris avec le monde réel qu’ils rejetaient tant il était le repoussoir de leur cœur blessé.

jeudi 2 novembre 2023

La danse du voile

 


Un soir, alors que les calèches allaient à vive allure sur le boulevard de Gueliz à Marrakech, Leila décida de renouer avec la tradition.

Un nuage lui offrit une vision, celle de la danse du voile qu’elle avait pratiquée dans sa jeunesse.

Désireuse de fonder une école, elle établit une liste de danseurs et danseuses connus puis, satisfaite de son choix, elle s’endormit au son du tambourin.

Quel nom donner à cette école du renouveau se demanda-t-elle le lendemain en savourant un assortiment de gâteaux à la rose et en buvant du thé au jasmin.

Un nom s’imposa tout naturellement, celui de Rose du désert.

Sa collation achevée, elle s’empara d’un cahier pour y noter les chorégraphies qui lui revenaient à la mémoire.

La danse du voile occuperait une place centrale. Autour de la danseuse étoile, un ballet de danseurs et de danseuses se répondrait en esquissant des chassés -croisés au son d’un orchestre composé de musiciens et de chanteurs pratiquant la musique andalouse.

Et c’est au moment où l’acmé résonnait en son cœur comme un acte d’amour qu’elle rendit le dernier soupir.

La danse du voile était un doux rêve de vie qui venait de se briser en mille cristaux de lumière.