vendredi 26 février 2021

Max reprend du service

 



«  Mieux valent les arpèges de Chopin que le bruit sec des balles sifflant dans le désert » dit Max à la ronde, dans le café «  Chez Marius », redevenu, pour la circonstance, son Q.G.

Arthur se mettant au piano et jouant comme un virtuose, c’était le grand sujet du jour.

«  La musique n’a jamais fait partie de sa vie, disait-on à la ronde.

On le connaissait plutôt comme un adepte des arts martiaux et pêcheur de grenouilles dans son enfance.

Quel changement !

Il a peut-être rencontré une geisha qui lui a fait virer sa cuti dit un plaisantin et tout le monde se mit à rire.

Tout de même, c’est bien étrange dit le vieux Léon, une figure du village et sa mémoire vivante. Je crois même qu’il chantait faux et apparemment, à présent, il lui arrive d’entonner de grands airs d’opéra avec beaucoup de justesse et d’émotion.

A moins qu’on ne lui ait enseigné, mais j’en doute, la musique au Prytanée de La Flèche où il a fait ses classes, je ne vois pas comment il aurait pu opérer un tel virage ».

Max prit note du nom de l’établissement fréquenté par le lieutenant, projetant de demander à Romuald, son fidèle second, de conduire des investigations dans ce chapitre.

«  On l’a très peu vu, ces derniers temps renchérit Lilian, un pilier du café. Il aimait m’affronter au bras de fer lorsque nous étions adolescents et j’espérais qu’il viendrait me défier avant de partir pour le Mali. Mais il est resté chez lui, ne parlant à personne et rêvant de vendre une maison qui représentait beaucoup pour lui.

Il l’a quasiment bradée, à ce que l’on dit. C’est bien pour la brave dame qui l’a achetée et qui n’aurait pas pu mettre plus mais quel gâchis tout de même !

La voilà maintenant avec cet homme sur les bras et deux militaires pour lui prêter assistance. C’est un effet de boomerang ou je ne m’y connais pas ».

Chacun se tut et Marius en profita pour faire le service. Cafés et pousse-cafés, bières, thé au jasmin circulèrent à la ronde et le silence des assoiffés persista un bon quart d’heure avant que les conversations ne reprennent.

Cette fois, lassés de cette énigme, les hommes parlèrent football et autres sujets qui leur étaient familiers.

Jade, la journaliste de Nord Matin, fit une entrée remarquée. Elle commanda un cappuccino et des cannelés, sortit son petit carnet et s’apprêta à prendre des notes.

«  Vous arrivez trop tard lui dit Max, les sujets qui vous intéressent ont été traités, vous n’aurez pas grand-chose à vous mettre sous la dent. Mais je compte sur votre imagination pour broder.

Qu’allez-vous écrire en titre cette fois : Max Lambert reprend du service ?

Ma foi, c’est un excellent titre et je le note » répondit Jade, ignorant ostensiblement le caractère ironique de la remarque.

Persuadé, pour sa part, d’avoir fait une moisson d’éléments fondamentaux, Max salua tout le monde, offrit une tournée générale et s’en alla, pressé d’imbriquer les éléments dont il disposait dans un échafaudage où tout s’emboiterait avec précision.

La mémoire endormie

 



Arthur Louis, escorté par l’infirmier Rémi de La Trémoille et l’aspirant Hardouin de Labastide, ne reconnut ni sa maison natale ni Lisa-Marie à qui il adressa de vifs remerciements pour son hospitalité.

Le choc émotionnel n’ayant pas eu lieu, chacun se contenta de suivre à la lettre le protocole préconisé par le colonel.

Il devait suivre un régime alimentaire précis afin de ne pas aggraver son état en prenant du poids.

De plus, un horaire strict devait être respecté pour que l’ordre militaire imprègne sa convalescence en reprenant ses droits.

L’aspirant et l’infirmier se chargèrent de cuisiner des plats à la fois énergétiques et diététiques, se faisant discrets pour laisser à Rose l’empire de sa cuisine.

Au bout de quelques jours, Lisa-Marie s’accoutuma à la présence de ces trois hommes qui se comportaient avec discrétion et courtoisie.

Arthur Louis sembla prendre du plaisir à converser avec Rose.

On se demanda s’il l’avait reconnue ou si il était tout simplement attiré par sa beauté mais Rose assura qu’elle ne connaissait pas ce militaire, d’ailleurs fort avenant et qu’elle ne songeait nullement au marivaudage.

Du reste, le lieutenant dut se rendre à des cours d’escrime et suivre parallèlement un traitement physique approprié dispensé par un kinésithérapeute, ce qui le coupa de ses rencontres familières avec Rose.

Un jour, cependant, il étonna tout le monde en demandant où était son piano.

Déconcertée, Lisa-Marie ne sut que répondre car, à sa connaissance, il n’y avait aucun instrument de musique dans la demeure.

Elle informa le colonel de cet incident et ce dernier fit livrer un magnifique piano, espérant qu’un peu de mémoire luirait dans l’esprit de ce militaire compétent et précieux.

Arthur caressa les touches et se mit à jouer. Ce fut un enchantement car le militaire cachait en lui un véritable virtuose.

Lorsqu’il termina la valse, il précisa en souriant qu’il s’agissait de la valse numéro sept en ut dièse mineur de Frédéric Chopin.

Ce détail stupéfia et ravit tout le monde car la mémoire d’Arthur venait de s’enrichir d’un élément précieux.

Il y eut quelques conciliabules entre l’infirmier et l’aspirant car il n’avait été noté nulle part qu’Arthur était un pianiste accompli.

Cependant l’infirmier fut d’avis qu’il fallait le laisser suivre ce cheminement artistique puisque les faits s’imposaient d’eux-mêmes.

Si Arthur n’était pas maladroit en salle d’escrime, il ne montrait aucun enthousiasme alors qu’il passait pour un bretteur de renom.

Il était bien étrange tout de même de le voir si heureux et à l’aise au piano.

Mis au courant de cet exploit à contre-courant, le colonel émit l’hypothèse que l’officier, en suivant les méandres de sa mémoire engourdie, était parvenu dans une zone inconnue de tous, qui s’inscrivait peut-être dans une période située en hors-champ, en deçà de sa carrière d’officier.

Il fallait s’en remettre au temps et au destin et laisser l’officier emprunter les routes du souvenir car, pensait-il, il finirait bien par retrouver la zone des combats dont il était devenu le familier.

jeudi 25 février 2021

Retour à la case départ

 



Le colonel Axel des Tournelles descendit lestement de son véhicule blindé, sage précaution même en territoire de paix et se présenta gravement à Lisa-Marie pour accomplir, lui dit-il, une action salvatrice.

Le lieutenant Arthur Louis avait subi une attaque terroriste. Projeté de son char, il avait subi une commotion cérébrale qui lui avait ôté la mémoire.

On avait retrouvé dans son paquetage les lettres que lui avait adressées Lisa-Marie et après des semaines de soins au Val de Grâce restées sans effet sur le plan mémoriel, on avait pensé qu’un contact physique à Fleur-Lez-Lys ne pouvait que lui être profitable, si la propriétaire de la maison y consentait.

«  Vous avez bien quelques chambres demanda le colonel car naturellement, il n’est pas question de vous laisser seule avec un homme jeune qui n’a plus toute sa tête. Il serait accompagné par son ordonnance et un infirmier.

Si vous acceptez cet hébergement, vous serez naturellement dédommagée et la patrie vous en sera reconnaissante.

Vous recevrez, en premier lieu, une décoration réservée à cet effet et des mensualités compensatoires vous seront octroyées pour pallier les désagréments occasionnés par cette présence.

Dans le cas où vous consentiriez à cette entreprise de la dernière chance, je vous annonce que vous serez soulagée quelques heures par jour dans la mesure où je prendrai toutes les dispositions nécessaires pour créer dans le village une salle d’armes ouverte à tous pour que le lieutenant entretienne sa forme physique, ce qui est indispensable à son équilibre.

Mens sana in corpore sano dit sobrement Lisa-Marie, prouvant ainsi par cette formule romaine ( en Français : un esprit sain dans un corps sain) qu’elle acceptait de donner l’hospitalité à un homme qui lui avait cédé sa jolie maison pour un prix raisonnable et lui avait offert, outre son amitié, un ravissant boubou qu’elle revêtait parfois pour se donner du cœur à l’ouvrage, lors de ses pages romancées notamment.

Rose apparut avec un plateau alléchant : café, thé et baba au rhum conclurent  l’entretien.

Le colonel remercia Rose avec effusion, baisa galamment la main de Lisa-Marie et s’en fut promptement régler auprès du maire de la commune l’installation d’une salle de sports qui donnerait  un charme supplémentaire, s’il en était besoin, à ce charmant village.

Lisa-Marie rangea son roman Les Larmes du Soleil avec un soupir en pensant mélancoliquement que son héros ne parviendrait pas encore, cette fois-ci, à se convertir au christianisme.

 

Rose aux doigts de fée

 


Le soir même, Rose vint chez sa patronne avec un petit repas qu’elle avait préparé avec soin. Il s’agissait de ris de veau à l’ancienne et d’une salade de jeunes pousses avec une vinaigrette à l’huile de noix, au citron et un trait de vinaigre de framboise. Prévoyant qu’elle pouvait ne pas aimer les plats à base d’abats, elle avait emporté une soupière de bouillon de poule et une daurade aux amandes. Une île flottante et un gâteau breton constituaient le dessert.

«  Ma parole, c’est un plat de ducasse » dit Lisa-Marie en découvrant toutes ces merveilles.

Enchantée par cet accueil, Rose servit promptement les mets qui donnèrent une énergie nouvelle à la dame qui se contentait du minimum ces derniers jours.

Le service terminé, elle repartit bien vite chez elle, promettant de revenir le lendemain avec un menu léger pour compenser l’apport calorique du soir.

Les journées passèrent comme un enchantement pour Lisa-Marie qui put, de ce fait, travailler, le cœur léger, à son roman historique Les Larmes du Soleil.

C’était un roman historique, avec pour personnage principal, un adolescent élevé selon les principes de la civilisation aztèque.

Ce jeune homme prenait la route après la disparition de son maître d’études et rencontrait les hordes de Cortès par l’intermédiaire d’une jeune interprète qui devint son égérie.

Cette jeune personne, fort avenante par ailleurs, l’amenait, petit à petit, vers les écritures chrétiennes et à une nouvelle religion.

Le stylo plume-or de Lisa-Marie glissait avec aisance sur le cahier-classeur de marque Clairefontaine, narrant et décrivant les péripéties de son héros et cette fois, la romancière pensait raisonnablement qu’elle pourrait enfin mettre le point final à ce petit roman si difficile à écrire puisqu’il nécessitait des recherches approfondies pour le moindre détail.

Comme le voile de Pénélope, le roman était toujours sur le métier et il arrivait souvent qu’un événement imprévu  oblige l’écrivaine à poser le stylo plume-or et à le ranger dans son écrin, jadis flamboyant et aujourd’hui défraîchi avec l’usure du temps.

Alors que Lisa-Marie, emballée par son récit, attaquait un chapitre essentiel, on frappa à la porte et, une fois de plus, le destin interrompit la course du soleil qui illuminait son roman.

 

Lisa- Marie

 



L’arrivée de Lisa-Marie créa une certaine effervescence qui rompit la monotonie de Fleur-Les-Lys.

C’était une dame d’âge mûr, avenante et paisible. Elle avait acheté une belle maison confortable, libérée du fait du départ de son propriétaire pour le Mali.

Militaire aguerri et célibataire, ne sachant pas s’il reviendrait indemne de l’opération Barkhane, il avait trouvé judicieux d’avoir de l’argent sur son compte-épargne pour assurer des lendemains difficiles probables.

Heureux de vendre sa maison natale à une personne sérieuse, retraitée de l’enseignement, il partit, l’âme légère, pour une zone de combats où l’ennemi, invisible les trois quarts du temps, se manifestait sournoisement en posant des bombes artisanales sur le parcours emprunté par les patrouilles.

Il envoya quelques lettres brèves à Lisa-Marie et lui offrit, par voie postale, un magnifique boubou bleu et des bijoux artisanaux de belle facture.

Lisa-Marie lui répondit ponctuellement et lui envoya quelques colis avec des denrées non périssables, des biscuits secs, de la confiture et des conserves de bons produits locaux.

Elle ajouta également un peu de linge et glissa quelques billets de banque car il se disait, çà et là, que les militaires ne percevaient plus leur solde régulièrement, le logiciel Louvois donnant toujours des signes de faiblesse.

Puis le lieutenant Arthur Louis cessa de donner des nouvelles et le dernier courrier envoyé par Lisa-Marie lui revint avec la mention «  Inconnu à l’adresse ».

Lisa-Marie pensa qu’il lui était arrivé quelque chose mais dans la mesure où elle ne faisait pas partie de son environnement familial, elle n’entreprit aucune recherche, pensant qu’un jour viendrait nécessairement où la raison de ce silence lui serait donnée.

Elle se tourna vers ses concitoyens, échangeant quelques propos sur l’air du temps avec les commerçants usuels, le boulanger, le boucher et un épicier fort avenant dont le magasin était judicieusement garni de tous les articles dont on pouvait avoir besoin dans une commune rurale.

L’épicerie «  Aux quatre saisons » tenue par André Ruffin tenait ses promesses et l’on y trouvait tout ce que la saison pouvait offrir de gourmand et de frais.

André proposait souvent du café ou du thé, voire des infusions, ce qui séduisait Lisa-Marie dont les activités cuisinées étaient réduites au strict minimum.

Elle aimait écrire confia-t-elle à Max qu’elle croisa par hasard et qui lui parut sympathique. La cuisine n’était pas son fort dit-elle et elle demanda à Max s’il connaissait une personne capable de réaliser quelques plats.

Max avança le nom de la fille d’Angèle, Rose, qui allait sur les brisées de sa mère et dont les spécialités étaient réputées.

«  Ce sera parfait, s’écria Lisa-Marie, le plus tôt sera le mieux car je me lasse des œufs à la coque et des salades paysannes ».

Sur cette promesse précieuse, Lisa-Marie acheta des épices, de la crème épaisse, du beurre, du lait de coco, du madère, de l’huile d’olive et de noisettes et d’autres ingrédients susceptibles d’entrer dans la composition de sauces gourmandes, farine en tout genre, blé,  maïzena, , et tout un assortiment de céréales.

André lui proposa de livrer toutes ces denrées chez elle.

Lisa-Marie, enchantée par la proposition, laissa un avoir conséquent pour que Rose achète ce dont elle avait besoin, au jour le jour.

Elle s’en retourna chez elle, ravie de bénéficier d’un havre de paix propice à l’écriture.