Pour atteindre la crique menant à
la route des perles, la comtesse Isabeau du Hainaut renonça au hennin et aux
jupes de brocart.
Elle revêtit une tunique en daim
et chaussa des bottines légères en écorce de bouleau.
D’un pas léger et dansant, elle
parcourut des lieues, faisant halte le soir dans des monastères.
Heureuse de renouer avec la
quiétude spirituelle, Isabeau pria avec ferveur pour que le monde soit baigné
d’une lumière bleue propice à la ronde des heures et à leur course vers la
paix.
Aux Saintes Maries de la Mer,
elle embarqua à bord d’une goélette portant le pavillon de sa province.
Escortée par des dauphins, la
goélette Cynthia, toutes voiles gonflées par la brise de mer, a pris la
direction des îles lointaines où l’on trouve des perles de toutes tailles et de
toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, nacrées ou colorées de rose comme la
déesse de l’amour, Vénus à la chevelure étoilée de diamants.
Lors de la première escale, la
comtesse suivit, le cœur battant, la recherche des perles, exercice périlleux
entrepris par de jeunes hommes au souffle puissant.
Conques, bouquets de corail,
huitres perlières, éponges, bénitiers colossaux et coquillages nacrés que des
mains habiles transformaient en colliers et diverses parures, étaient remontés des profondeurs océanes pour
éblouir les admirateurs et chercheurs de trésors naturels.
Au moment des enchères, la
comtesse ouvrit sa bourse sans hésiter et troqua de belles pièces d’or contre
perles, coraux et autres splendeurs
océanes.
Elle fut bientôt rejointe et
contrée par un amateur de beautés sous-marines, le prince Saphir.
Heureux de se trouver en galante
compagnie, le prince eut l’élégance de ne pas surenchérir sur de belles pièces
afin de permettre une échappée courtoise.
La comtesse, de son côté, n’abusa
pas de la liberté qui lui était accordée et elle laissa partir, volontairement,
quelques belles parures pour que l’équité soit de mise.
Le marché terminé, les amoureux
des perles décidèrent de marcher au pas d’amble de leurs chevaux.
Chemin faisant, parlant peu pour
se réserver de meilleurs moments propices au dialogue, les nouveaux amis
décidèrent, d’un commun accord, de faire une halte dans le monastère le plus
proche afin d’y prendre un peu de repos.
Le père Aurélien les accueillit
chaleureusement.
Un menu à base de laitages dont
un fromage préparé par les moines, de fruits, de légumes frais ou de crudités
et de pâtisseries légères fleurant bon l’oranger, enchanta les hôtes d’un soir.
Après un excellent repas, ils
rendirent grâce à Dieu et se recueillirent.
Des chants retentirent et les
deux compagnons de route s’émurent de la ferveur et de la valeur artistique de
la chorale.
Il s’ensuivit une veillée au
cours de laquelle des récits hagiographiques fleurirent.
Ravi de l’évocation des saints
qui avaient proclamé leur foi jusqu’au martyre, le prince Saphir offrit la plus
belle de ses perles. La comtesse, ne voulant pas être en reste, insista pour
que l’on pare la statue de la Vierge Marie du plus beau de ses colliers.
Après une nuit réparatrice, un
bon bol de lait chaud et des tranches de pain frais, les deux amis reprirent la
route, non sans avoir remercié une dernière fois ces hôtes charmants.
Ils laissèrent un message sur le
livre d’or et ils déposèrent discrètement une bourse de perles pour exprimer
leur amour et leur dévotion au créateur céleste.
Leur route les conduisit à
Jérusalem, la cité divine par excellence.
Ils furent émerveillés par la
richesse des étals.
Une foule cosmopolite se pressait
dans les rues bien entretenues.
Ils passèrent inaperçus et
pourtant, ils avaient revêtu leurs plus beaux atours.
Sur une place, des danseurs
exécutèrent une chorégraphie enlevée et charmante.
Mis de bonne humeur, les deux
amis cherchèrent un toit hospitalier et la chance se présenta à eux sous la
forme d’une princesse orientale qui possédait un palais à l’extérieur de la
ville.
Le somptueux palais de marbre
rose orné de sculptures d’inspiration marine incrustées de perles aux couleurs
de l’arc-en-ciel, s’offrit à leurs yeux éblouis.
La princesse Ornella avait envoyé
des cavaliers prévenir de son arrivée en compagnie d’hôtes de marque.
Ils entrèrent dans un patio
réservé aux invités et on leur servit des plats de rêve, pastilla aux amandes
et aux pigeonneaux, couscous royal, tajine de légumes savamment épicés.
Une kyrielle de gâteaux destinés à tenter les plus gourmands, avec des
coupelles de crèmes ou de gelées de fruits sans oublier un merveilleux gâteau
cuit à la broche à la mode des Pyrénées, enchanta les gourmets.
Cet intermède festif achevé, ils
se promenèrent dans les jardins, admirant les cerisiers, les pêchers, les
pommiers de la Saint Jean, les amandiers, les orangers et les citronniers dont
les fruits seraient transformés en confitures, gelées, fruits déguisés et
autres merveilles.
Le cuisinier et sa brigade les
suivaient à bonne distance, prêts à cueillir les fruits parvenus à maturité.
Dans la roseraie, la princesse et
ses hôtes firent une halte sous une tonnelle et assis sur une balancelle, ils
savourèrent la brise du soir.
Les parfums s’exhalaient avec
douceur, ivres de la présence de papillons et d’abeilles qui voletaient dans
une ronde enchanteresse.
Les journées passèrent comme
autant de rêves dans ce palais merveilleux.
Connaissant leur amour pour les
perles, leur hôtesse recevait des pêcheurs habitués à la prise de ces beautés
océanes. Les tractations commerciales allaient bon train, à l’aune de la
richesse des propositions.
Renonçant à aller sur les rivages
des mers réputées pour la profusion de ces beautés puisque les perles venaient
à eux, les deux amis se laissèrent aller aux épanchements amoureux sous le
regard attendri de leur bienfaitrice.
« Où irons-nous vivre »
se demandaient-ils, dans une perspective conjugale.
Alors que la perplexité les
inondait d’incertitude, la princesse Ornella leur proposa un petit voyage. Elle
l’avait organisé avec soin, leur dit-elle
pour les convaincre.
Les dames seraient
confortablement installées dans des palanquins et elles pourraient ainsi
deviser en toute quiétude.
Le prince Saphir était invité à
prendre la tête d’un groupe de cavaliers prêts à parer toute attaque impromptue
du convoi.
Le grand chambellan du palais
chevaucherait à ses côtés pour le préserver de tout danger.
De cette manière, le voyage se
déroula sans incident.
Les haltes avaient lieu chez des
amis de la princesse.
Les amoureux savouraient ces moments
de retrouvailles qui les plongeaient dans une sorte d’extase.
Un échange de cadeaux alla bon
train.
La princesse finit par faire
convoyer de nombreux trésors en direction de son palais afin de ne pas alourdir
leurs bagages.
La destination du voyage leur
apparut enfin dans toute sa splendeur.
Un palais érigé en bord de mer s’offrit
aux yeux éblouis de tous.
Il ruisselait d’or, d’argent et
de nacre. Les pièces, aérées et magnifiquement meublées et décorées avec
finesse auraient certainement plu à Sardanapale, lui ôtant ses velléités
suicidaires.
La princesse remit les clefs du
palais à la comtesse Isabeau du Hainaut en ajoutant ces mots :
« Je vous ai vu vous
déchirer pour le lieu où vous pourriez installer votre bonheur. Si ce palais
vous convient, il est à vous » et elle ajouta malicieusement « Ce
palais est situé en plein cœur de la richesse océane perlière : vous
ajouterez ainsi un bonheur au vôtre et l’on pourra dire que votre quête des
perles est achevée ».
Le prince Saphir se joignit à
Isabeau pour remercier la princesse de ce don fabuleux.
Il dépêcha des émissaires pour qu’ils
rapportent de son royaume ses effets personnels. Il n’oublia pas de leur
recommander de choisir ce qui se faisait de mieux sur le plan de l’artisanat,
de l’orfèvrerie, de la porcelaine et du tissu pour satisfaire les dames.
Lorsque le convoi revint, chargé
de trésors, ce fut un émerveillement.
La princesse reprit la route,
laissant les jeunes époux à leur bonheur.
Le mariage avait été célébré selon
des rites communs et compris de tous.
La mariée portait une robe
fabuleuse, en dentelle et le prince arborait un costume oriental brodé d’or et
de pierreries ainsi que de perles.
Les festivités furent à la
hauteur de la qualité des invités et lorsque les derniers chants retentirent,
chacun reprit la route, celle des perles pour l’éternité, laissant les jeunes
mariés à leur amour et à leur bonheur.