vendredi 20 mai 2022

Blanchefleur


 


Du haut de son donjon, Blanchefleur scrutait l’horizon afin d’y apercevoir, au loin, l’escorte de celui qu’elle aimait passionnément, son époux, Eudes du Loiret.

Il lui avait fait parvenir, de cet orient qu’il avait voulu rendre au Christ, mille coffres de tissus, bijoux et parfums aux senteurs inestimables.

Des maîtres jardiniers exécutèrent, selon les plans qu’il avait fournis, la création de jardins qui devinrent paradisiaques lors de leur achèvement.

Orangers, abricotiers, vignes et rosiers en abondance dessinèrent bientôt les contours d’un véritable Eden.

Un jardin d’amour avec buissons odorants, fontaine et volière, présentait la particularité d’avoir en son cœur, un édifice charmant où l’on pouvait se reposer, lire, écrire et écouter des chants car Eudes avait également envoyé à sa dame, des troubadours habiles au chant, à l’art de la vielle et de l’épinette.

Mais ce qui avait le plus charmé la belle Blanchefleur au teint de lys et aux pommettes rosées et ambrées, c’était une lettre dans laquelle le comte exprimait tout son amour.

La comtesse avait enfermé le précieux parchemin dans un coffret en bois de rose et elle en connaissait le contenu par cœur.

«  Ma belle, ma bien-aimée, semblable à la fleur de lys, au doux parfum de rose, je me meurs loin de toi. Il m’arrive de servir de diplomate et de rencontrer les émirs que nous affrontons jour et nuit et lors de ces entretiens complexes, je suis accueilli, avec ma délégation, dans de merveilleux jardins où jasent les fontaines et chantent les oiseaux, en volière.

On nous sert du thé parfumé à la menthe et des pâtisseries au miel adoucissent ces instants parfois âpres et tendus.

Je souhaite que tu puisses savourer ces moments où le temps semble suspendu, où la beauté du monde éclate aux yeux de tous et je t’envoie  donc plans, maîtres d’œuvre et jardiniers qui t’aideront à reproduire ces jardins d’Eden.

Mais ce que je souhaite le plus au monde, c’est de te retrouver dans notre lit en bois de chêne et de t’enlacer dans des transports jusqu’à l’extase durant de longues et délicieuses nuits.

Mon amour, ma beauté, il me tarde de te revoir et de te serrer aux yeux de tous, sur ma poitrine où bat un cœur qui n’appartient qu’à toi.

Je t’aime et serai ton époux aussi longtemps que Dieu le voudra.

A toi, ma bien-aimée, ma femme au corps de reine et au visage d’ange, ton époux, bien marri d’être séparé de toi, Eudes le Valeureux aux dires de tous, ici, près de Jérusalem que nous ne tarderons pas à quitter, enfin délivrée !

Je t’embrasse et te redis mon amour, sans tache, enchâssé dans un cœur qui n’appartient qu’à toi pour l’éternité ».

Blanchefleur ne put retenir ses larmes en découvrant ce cri d’amour et elle s’empressa d’ordonner la réalisation de ces jardins qui avaient tant plu à son époux puis elle attendit son retour.

Mais les jours, les mois, les années passèrent. De nombreux chevaliers revinrent chez eux et aucun ne put donner de nouvelles d’Eudes le Valeureux.

Puis cette terrible escorte, vêtue de noir, arriva aux portes du château et l’on apporta à Blanchefleur la dépouille de son époux, tué au combat par celui-là même qui l’avait si bien accueilli dans ses jardins.

Le combat avait été terrible comme le rapportèrent les écuyers et c’est d’un coup de sabre que le comte mourut, non sans avoir infligé au préalable, maintes blessures, à son ennemi.

Après avoir ordonné et présidé de grandioses funérailles, toute vêtue de noir, Blanchefleur se retira dans le patio de son jardin d’amour et c’est alors qu’une colombe lui apporta une tulipe d’or qui portait, enroulé sur sa tige, le message suivant : «  Cherche le royaume de la tulipe d’or et de ses preux chevaliers et tu trouveras la paix de l’âme ».

Profondément émue par ce message venu des cieux, Blanchefleur regagna les appartements de son château, enferma la tulipe d’or et son message dans le coffret qui contenait la lettre de son époux puis réfléchit longuement à son curieux destin.

Le lendemain, elle renonça à porter le deuil et se comporta comme si son mari devait revenir auprès d’elle.

Elle se renseigna sur les chevaliers qui auraient pu voir son mari sur un champ de bataille et décida de respecter ses dernières volontés en ordonnant des fêtes dans les jardins. Elle lança des invitations avec l’espoir de trouver un compagnon de la tulipe d’or pour se mettre à la recherche du fameux royaume.

C’est ainsi que la quête de la belle Blanchefleur commença!

 



 

lundi 16 mai 2022

Jacinthe, princesse en sabots

 



Couronnée de fleurs d’aubépine, de jasmin et d’oranger, Jacinthe, aux sabots ferrés et décorés de roses sculptées, s’en allait par les chemins, fauchant et cueillant çà et là les splendeurs offertes par la nature.

Son panier s’emplissait d’orchidées sauvages, de champignons, de sauge et d’oseille et lorsqu’elle fit halte au pied d’un chêne, une colombe se posa sur son épaule.

Elle dénoua ses cheveux, les tressa et, bercée par les roucoulements de la colombe, elle s’endormit.

Lorsqu’elle s’éveilla, un prince se trouvait à ses côtés, souriant et charmeur.

Ils devisèrent gaiement et Jacinthe dut promettre au prince qu’elle lui ferait goûter une tourte aux champignons car sa récolte était alléchante et parfumée.

Deux tourterelles des bois s’unirent à la colombe pour faire jaillir de la terre un carrosse doré, attelé à des chevaux gris pommelé, conduit par un cocher sémillant.

Le couple prit place dans le carrosse qui s’envola vers le palais du prince.

Aymeri du Lac conduisit la charmante Jacinthe dans une suite princière.

Il lui baisa la main et ordonna aux dames d’atour d’user de leurs talents pour faire de Jacinthe la plus jolie princesse du monde.

Ainsi fut fait et lorsqu’ elle apparut dans une robe cerise, coiffée d’anglaises nouées de rubans couleur de feu, il s’en fallut de peu pour que des cris d’admiration ne fusent dans la salle d’apparat où une table festive avait été dressée.

Une tourte aux champignons, respectant la recette de Jacinthe, fut  appréciée par les convives et le prince ne manqua pas de féliciter la princesse pour l’excellence de la recette et des champignons récoltés avec discernement.

La brigade chargée de sa réalisation reçut également des compliments.

Des terrines de chevreuil, de lièvre aux noisettes et des côtelettes de porcelet fondant, accompagnées de salades savoureuses, charmèrent les palais les plus délicats.

La pièce maîtresse, un agneau cuit à la broche, enduit de miel et d’amandes raviva l’appétit de ceux qui souhaitaient quitter la table après de tels préliminaires.

On servit ensuite des sorbets aux fruits confits tandis que l’on versait dans les hanaps du vin de Jurançon, de Bordeaux et de Cahors.

Des carafes de sirop d’orgeat ou de groseille firent glisser des bouchées gourmandes, tartelettes à la crème épaisse, à la rhubarbe, aux fraises ou aux pruneaux.

Enfin la pièce montée de choux caramélisés fourrés de crème pâtissière suscita l’enthousiasme général.

 Après ce fabuleux repas, le prince proposa une promenade à Jacinthe dans ses jardins.

C’est sous une tonnelle de roses qu’ils échangèrent des serments.

Le prince pressa la jeune femme sur sa poitrine et, avec son autorisation, il lui donna un long baiser plein d’amour contenu et de désir ardent.

La lune éclaira leur chemin et ils rentrèrent au palais en se tenant la main.

Des étoiles filantes leur donnèrent l’occasion de formuler des vœux et c’est dans cet environnement céleste que leurs amours s’inscrivirent dans le marbre.

Jacinthe et Aymeri se séparèrent à grand peine et chacun rêva  de ce merveilleux chemin qui s’ouvrait devant eux, au pays fabuleux de l’amour !

 

 

L'oiseau d'outre-miroir

 


 

 


Pour fêter les six ans de Marguerite, Capucine, la merveilleuse Princesse Étoile[1] et Emilio[2] le beau ténor qu’elle avait épousé avec la bénédiction de Cheng, son père adoptif, se rendirent à Magescq, lieu béni où ils s’étaient rencontrés et aimés. Capucine hésitait à faire appel, une fois de plus, au chef étoilé qui régnait en maître sur la gastronomie landaise car le décès de Cheng lui revenait avec intensité. Elle se revoyait en train de lui vanter le fameux gâteau Russe, l’un des fleurons de la pâtisserie du relais.

Essuyant furtivement une larme, Capucine porta son regard sur la ravissante fillette qui leur donnait tout son amour. En choisissant son prénom, Capucine avait un peu hésité car il n’était guère à la mode.

Après avoir offert une touche royale aux princesses de France, Marguerite était devenue l’emblème des princesses en sabots, des bergères pour anoblir finalement le regard doux d’une vache mémorable.

Cependant Marguerite était le prénom de l’héroïne de Gounod qu’elle interprétait à ravir dans tous les opéras du monde. Elle aurait pu également citer des œuvres littéraires. Par ailleurs, elle avait choisi ce prénom avec son cœur, ce qui était une raison nécessaire et suffisante. Emilio avait été enchanté par ce prénom. Il le trouvait très beau et aimait à citer sa signification. Il s’agissait d’une perle, certes une perle baroco, c’est-à-dire une perle qui avait un défaut mais une perle tout de même.

Si la petite fille était d’une grande beauté, elle possédait hélas ! un facteur négatif, le point baroco sans doute : elle était muette. Elle entendait parfaitement et ne présentait aucune déficience des organes de la parole. C’était un véritable mystère que tous les médecins consultés n’avaient pu définir. Les deux chanteurs avaient fait le tour de tous les hauts lieux de pèlerinage, à commencer par Saint Jacques de Compostelle qui avait joué un si grand rôle dans la vie de Capucine mais cette fois, ce fut en vain.

Emilio décida alors de ne plus ennuyer la petite fille et de la laisser choisir le moment où elle consentirait à parler. L’enfant était en parfaite santé. Elle était gaie, adorait écouter ses parents chanter. Trop de dons d’un côté se disait Capucine qui aurait volontiers sacrifié sa voix d’or pour que la petite fille qu’elle aimait tant se mette à parler. Parvenus dans la retraite landaise de Maître Cheng, sage chinois qui avait doté sa maison landaise d’un apport typiquement asiatique, un pavillon édifié en bois et en verre où il aimait se retirer pour méditer et écrire face au jardin, ils coulaient des jours paisibles.

L’oiseau magique Crèvecœur avait suivi son maître dans le paradis des sages mais la volière restait peuplée d’oiseaux exotiques.

Qu’un perroquet soit pour l’enfant le déclic qui l’inciterait à parler était le désir secret de celle qui triomphait sur toutes les scènes du monde sous le nom de Princesse Étoile. Elle avait fait disposer des micros dans le pavillon où elle avait préparé une chambre pour enfant. Rien n’avait été oublié : poupées et leur belle maison, réplique de la demeure landaise, théâtre de marionnettes, chevalet muni de grandes feuilles et ses crayons de couleur. Pour parachever le tout, charmant et poétique, un oiseau bleu habitait une cage spacieuse, chantant à ravir à longueur de journée. Emilio ayant émis l’hypothèse que Marguerite hésitait à parler tant elle était entourée de sons, l’oiseau fut remis en liberté pour la plus grande joie de l’enfant. Cependant l’oiseau ne déserta pas le jardin. Il frôlait souvent l’épaule de la petite fille et l’éventait de son panache de plumes.

Un jour d’avril un événement considérable se produisit dans la maison du bonheur : Marguerite demeura introuvable. On la chercha partout puis on fit des investigations dans les alentours, sans succès. L’oiseau bleu avait également disparu, ce qui incita les malheureux parents à conduire une double enquête. Si l’on repérait l’oiseau, il y avait des chances pour que l’on retrouve l’enfant. La police renonça à déclencher l’alerte enlèvement, la thèse d’un oiseau ravisseur lui apparaissant peu crédible et porta ses efforts sur l’examen de l’étang et de ses environs.

Il sembla au brigadier Bouteloup que le visage des parents s’était éclairé à la mention de l’étang, ce qui ne fut pas sans entretenir en lui quelques soupçons. Ils ne seraient pas les premiers parents au-dessus de tout soupçon à avoir tué leur petite fille, une muette d’après l’enquête réalisée au village, pour immerger ensuite son corps dans l’étang. Certes le côtoiement quotidien d’une pauvre petite sans voix devait être intolérable pour une diva et l’émule de Pavarotti. Satisfait d’avoir trouvé le mobile, le brigadier ordonna à des policiers en civil d’avoir le couple à l’œil et de le suivre dans ses déplacements. Ces derniers ne furent pas déçus car ignorant le schéma monstrueux fomenté par le brigadier, le couple s’enfonça rapidement dans la pinède. Ils volaient plus qu’ils ne marchaient, souriants et enlacés. Bien sûr, leur adorable petite Marguerite devait les attendre dans la maison des origines, habitée aujourd’hui par un couple d’anglais. Ils y arrivèrent très vite, n’eurent pas besoin d’user du heurtoir car la propriétaire des lieux se tenait sur le seuil. Elle les reconnut instantanément et les pria d’entrer. C’était précisément l’heure du thé. Très émus, Capucine et Emilio s’assirent sans mot dire, s’attendant à tout moment à voir apparaître l’incarnation de leur bonheur. Ils écoutaient le babillage de Carole comme s’il se fût agi d’un livret d’opéra. Le charme fut rompu à l’entrée d’un géant blond très souriant, Martin, mon mari, précisa Carole. Il prit place auprès du couple qu’il ne manqua pas de saluer avec beaucoup d’emphase.

Lorsque le cérémonial fut terminé, Martin leur proposa une visite de son atelier. Heureux de se voir proposer un prétexte afin de prolonger leur séjour dans cette maison dont ils attendaient qu’elle leur livre un secret, Capucine et Emilio lui emboitèrent le pas tandis que Carole mettait de l’ordre dans le salon, lavant prestement tasses, théières et soucoupes à muffins.

Martin avait aménagé dans l’atelier une pièce où il exposait mobilier et sculptures. Le couple en eut le souffle coupé. Une armoire qui gardait l’empreinte de l’arbre originel les fascina.

Sur les panneaux se détachait avec légèreté la reproduction exacte de l’oiseau bleu. Ils ne trouvaient pas les mots nécessaires pour interroger l’ébéniste surpris par tant d’émotion. Certes il avait sculpté cet oiseau avec minutie, plaquant sur le bois des émaux turquoise car il voulait respecter la somptueuse robe de plumes qu’il avait observée dans les roseaux de l’étang mais il s’agissait d’une prouesse d’artisan, rien d’autre. Les questions se bousculaient sur les lèvres des parents, aboutissant à des sons inarticulés. Capucine porta la main à l’emplacement de son cœur et pria Emilio du regard de parler pour deux. Ils apprirent ainsi ce qu’ils voulaient savoir. Martin avait effectivement vu cet oiseau sur les bords de l’étang et il l’avait trouvé si beau qu’il l’avait reproduit sur l’armoire en chêne massif destinée à la vente pour le plus offrant. Emilio retint l’armoire. Le prix de l’ébéniste serait le sien. Il destinait ce meuble à sa petite fille, une ravissante enfant prénommée Marguerite.

Ne l’aurait-il pas aperçue par hasard ? Martin secoua la tête négativement. Emilio lui serra la main, proposant de payer l’œuvre d’art. Il versa la moitié de la somme et assura qu’il l’enverrait prendre, réglant en phase finale le deuxième versement. Ils prirent congé du couple et entreprirent de faire le tour de l’étang. Ils ne purent cependant aller loin car la brigade avait sécurisé les lieux pour sonder l’étang. Ils rentrèrent donc chez eux, impatients de recevoir l’armoire qui leur semblait être un signe envoyé par le ciel.

Le brigadier Bouteloup, informé de tous ces détails qui lui furent rapportés par son équipe après l’interrogatoire du couple anglais en tira d’autres conclusions. Le corps devait toujours être dissimulé au domicile des assassins et s’ils avaient éprouvé le besoin d’acheter une armoire, c’était pour assurer le transport final de la malheureuse enfant. Les britanniques furent priés de ne pas dire un mot de la venue de la police. Lorsqu’Emilio vint chercher l’armoire de tous les espoirs, il fut reçu avec beaucoup de gentillesse mais il lui sembla qu’un nuage ternissait le cérémonial du thé. Il se reprocha un excès d’imagination et s’en fut, non sans avoir prié le couple de leur rendre visite. « Ma femme aime beaucoup le thé au jasmin assura Emilio. Elle a appris également à cuire un gâteau russe, spécialité dacquoise aux pistaches et j’avoue en raffoler. Nous serons heureux de vous le faire goûter ». Il prit congé de ceux qu’il prenait pour des amis et conduisit le fourgon qui emportait le précieux meuble avec infiniment de précaution.

Des voisins avaient été conviés pour porter secours à Emilio, incapable d’installer seul une armoire aussi lourde. Mais curieusement chacun se trouva une occupation de dernière minute absolument nécessaire et le jeune ténor dut se satisfaire du concours d’un vagabond. Ce dernier, une fois la tâche accomplie, se vit servir un déjeuner substantiel. Entre les œufs brouillés et le bol de café bien chaud accompagné de toasts, il raconta son histoire. Il n’avait pas toujours été vagabond et il avait été amené à cet état peu enviable par une série de revers inouïs. Cuisinier de métier, il avait été chassé de sa place par un complot calomnieux fomenté par ses compagnons soucieux d’écarter un jeune homme talentueux. Ensuite, il avait été poursuivi par la malchance. Toutes les fois qu’il se présentait pour obtenir un travail, sa demande était rejetée. Sa petite amie l’avait quitté et faute de subsides conséquents il avait dû renoncer à son logement. Depuis, il essayait de vivre au jour le jour. Comme il s’apprêtait à prendre congé de l’aimable couple, Capucine le pria de rester chez eux jusqu’à ce qu’il trouve un emploi. « Nous avons une chambre d’ami et vous ne nous dérangerez pas, bien au contraire car nous vivons nous aussi une histoire cruelle et vous pourrez être d’un grand secours. Tout le monde nous tourne le dos. La police nous suspecte. Le pire, c’est que nous ne savons pas où se trouve notre adorable petite fille. » Après cette phrase introductive, Capucine narra leur terrible aventure, attachant peu d’importance à la suspicion ambiante à leur encontre mais la citant néanmoins comme un facteur négatif. En suivant une piste erronée, les policiers perdaient du temps et négligeaient de possibles investigations qui les conduiraient au but. À ce récit, Daniel, tel était son prénom, clama que ses souffrances n’étaient rien en regard des leurs et promit d’aider ses bienfaiteurs à retrouver l’enfant.

Pendant ce temps la malveillance tissait sa toile de rumeurs. L’arrivée du vagabond fut perçue comme le maillon supplémentaire du crime et Daniel fut très vite convoqué au commissariat afin de justifier sa présence. Par chance, l’ex-vagabond avait sur lui une pochette de documents retraçant son itinéraire administratif. Le brigadier Bouteloup se vit contraint de lui laisser la liberté mais il lui intima l’ordre de ne pas s’éloigner. « Comptez sur moi dit le jeune homme en souriant. On me considère comme un ami, je veux prouver que j’en suis un et ferai ce que je peux pour me rendre utile. – Prévenez-moi immédiatement si vous constatez une anomalie, sinon… »

Bouteloup termina sa phrase par une onomatopée et une gestuelle significative que l’on pourrait traduire par une formule effrayante « Au trou ».

Daniel sentit passer au-dessus de sa tête tous les corbeaux d’un ciel d’orage. Il partit à pas pressés vers la maison qui lui servait actuellement de refuge. Il rassura tout de suite ses hôtes. Préférant passer sous silence les insinuations douteuses de la maréchaussée, il demanda des nouvelles de l’enquête. Le silence peiné du couple lui apprit qu’aucune piste concrète n’avait été trouvée.

Les jours s’envolèrent avec rapidité. Capucine passait beaucoup de temps au jardin. Elle chantait malgré sa douleur. Si sa petite fille pouvait l’entendre, elle saurait à coup sûr que sa mère était toujours là. Ils furent contraints de donner une somme énorme pour annuler une tournée. Tant que l’enfant ne serait pas retrouvée, il n’était plus question de s’investir au loin dans un opéra. Emilio manqua ainsi le rôle de sa vie, celui de Rodolphe dans La Bohème, le rôle pour lequel il était fait, avait-il toujours pensé. Or il n’en souffrit absolument pas car il avait malheureusement sombré dans une sorte de torpeur.

Daniel apporta sa touche personnelle, s’emparant des tâches ménagères et de la confection des plats qu’il soignait amoureusement. La réalisation d’un dessert sophistiqué en forme d’étoile lui valut un sourire reconnaissant de la pauvre Princesse Étoile, forcée d’abandonner la scène.

Néanmoins Capucine avait l’intuition ferme qu’il n’était rien arrivé de fâcheux à la petite fille et en cela, elle n’avait pas tort.

Le jour de sa disparition, Marguerite jouait dans le jardin, suivant les évolutions de l’oiseau bleu. Soudain, elle aperçut dans un massif un joli chaton blanc. Émerveillée, elle s’approcha mais le chaton plongea dans la haie qui clôturait le jardin. Marguerite hésita avant de se lancer à sa poursuite car sa mère lui avait bien recommandé de ne jamais s’éloigner de la maison et du jardin. Cependant le chat était si beau qu’elle en oublia toutes les réserves habituelles. De plus, l’oiseau bleu survolait le gracieux animal, incitant la petite à désobéir. Elle marcha ainsi longtemps. Ses petits pieds la brûlaient. Elle s’assit dans l’herbe, se déchaussa et s’allongea un instant. Lorsqu’elle se réveilla, le chat était pelotonné contre elle et étirait ses griffes dans un réflexe de confort. L’oiseau bleu s’était perché sur un arbre. En levant les yeux pour le découvrir, Marguerite discerna une fine échelle de corde. Elle grimpa hardiment tandis que le chat bondissait de branche en branche. Une jolie cabane de bois trônait sur l’entrelacs de grosses branches. Elle y pénétra pour découvrir un ameublement judicieux, juste à sa taille. Ravie, elle but un potage ni trop chaud ni trop froid et se régala d’œufs à la coque et de mouillettes.

Seule sa mère pouvait connaître ses goûts. Elle avait dû lui préparer  ce dîner de princesse. Des crèmes au lait fleurant bon l’oranger étaient également au menu.

Après cet excellent repas, Marguerite explora du regard l’horizon par la fenêtre. Feuillages à perte de vue et vols d’oiseaux servaient de toile de fond au ravissant logis de poupée qui était le sien. Elle s’allongea ensuite sur un lit équipé d’un édredon de plumes et ferma les yeux en pensant ardemment à ses parents. Elle crut entendre le chant de sa mère, ce qui la réconforta et la propulsa instantanément dans le domaine des rêves.

Le lendemain et les jours suivants, elle reçut de nombreuses visites, l’oiseau bleu servant de chambellan. Des familles d’oiseaux se présentèrent, pinsons, rouges-gorges, chardonnerets etc. et lui offrirent la pureté de leur chant. Marguerite était ravie. Elle croyait naïvement que ses parents étaient uniques dans cet art. Elle découvrait à présent qu’il n’en était rien et que le répertoire des oiseaux était de grande qualité.

Elle se mit à siffler à l’unisson et fut ravie de constater que les sons ne lui étaient pas interdits. Elle ne parlait pas mais elle se sentait capable d’émettre un chant et de communiquer avec le monde volatile. À dater de ce jour, Marguerite se sentit en phase avec son environnement. Les oiseaux étaient ses amis. Bientôt, elle eut l’impression d’appartenir à cette gent ailée. Lorsqu’ils lui rendaient visite, les oiseaux lui faisaient don de quelques plumes. Lorsqu’il y en eut suffisamment, l’oiseau bleu ordonna qu’on les emporte. Le ravitaillement se faisait à l’aide d’une nacelle tractée par des oies sauvages. C’est par ce biais que l’amas de plumes fut emporté pour une destination inconnue. Il revint à la cabane sous la forme d’une jolie robe et de sandales tressées recouvertes de plumes assorties à celles qui composaient l’ensemble de la toilette. Ainsi vêtue, Marguerite ressemblait à une fée de la nature. Après les arbres et les sources, la dimension aviaire faisait son entrée dans le Panthéon divin. La petite fille remercia le petit monde qui lui offrait tant de jolis cadeaux en improvisant un aria d’une grande pureté. En fait, elle le réalisa ensuite, elle avait enfin trouvé la parole, sous la forme d’un chant. Heureuse d’être guérie, elle voulut courir à la maison pour clamer haut et fort le miracle. Elle descendit de l’arbre pour la première fois depuis son arrivée et s’enfonça dans les sentiers, suivie du chaton blanc.

À Magescq, dans la maison familiale, l’atmosphère était tendue. Daniel prodiguait d’infinis trésors de patience et de virtuosité culinaire pour calmer le chagrin de ses hôtes. Hélas ! Très perturbé par la disparition de la petite fille, Emilio traînait son chagrin en se murant dans le silence. Capucine faisait front de son mieux. Elle se rendait dans le jardin deux fois par jour et chantait sa désespérance, s’obligeant parfois à interpréter des airs gais dans l’espoir qu’ils atteignent la petite fille. Ils recevaient de temps à autre des visites de la police. Le brigadier Bouteloup prenait pour un affront personnel l’absence de résultats de ses équipes et déchargeait sa mauvaise humeur sur les malheureux parents, usant de métaphores pernicieuses pour les faire craquer. Il en était venu à les soupçonner. Peut-être avaient-ils tué la petite fille sans l’avoir prémédité ? Un enterrement à la sauvette dans le jardin, près du bassin par exemple, n’était pas à exclure. Toutefois le brigadier Bouteloup craignait l’impair qui l’enverrait loin de son village natal et de la belle maison qu’il venait d’acquérir. Tandis qu’il se demandait si, en son âme et conscience, il ne devait pas recourir aux bons offices d’une pelleteuse, Capucine employait mille ruses pour sortir Emilio de sa torpeur. Elle réussit à la persuader de quitter sa chambre et de retrouver son élégance pour l’amour de Marguerite. Ces derniers mots eurent raison de son abattement. Il se leva, prit un petit déjeuner léger et se mit en devoir de restaurer son apparence.

Alors qu’il observait son image dans le miroir, un oiseau bleu, leur oiseau bleu lui apparut outre miroir et finit par franchir la mince barrière de glace qui séparait les deux mondes. Heurtant la fenêtre avec beaucoup de force, il fit comprendre à Emilio qu’il souhaitait regagner le monde aérien. Abasourdi par l’étrangeté de l’événement, Emilio s’exécuta et ouvrit grand la fenêtre, permettant ainsi à l’oiseau bleu de s’élancer dans le jardin. Il se posa sur l’épaule de Capucine qui contemplait le bassin avec tristesse. Marguerite aimait tant s’y mirer ! Réalisant avec joie que le protagoniste de la disparition de sa fille était de retour, la princesse Étoile retrouva vigueur et sérénité. Elle se mit à chanter avec ferveur. Les airs de Madame Butterfly qui lui avaient valu sa notoriété s’envolèrent comme autant d’oiseaux porteurs d’espoir. Répondant à son chant, une nuée d’ailes l’accompagna à la manière d’un chœur subtil. L’herbe devint bleue. Devant tant de beauté, Emilio s’arracha définitivement à sa torpeur. Il rejoignit sa compagne, l’enlaça tendrement et joignit la pureté de son chant à celui de sa diva sublimée par l’amour maternel incommensurable qu’elle vouait à Marguerite. Soudain une étrange apparition les interloqua. Un oiseau fabuleux faisait son entrée sur la pelouse. Avec la grâce d’un petit rat de l’opéra, l’oiseau se déplaçait selon une trajectoire courbe, celle du rêve selon les gaulois. Il se mit à siffler avec un art consommé, les trilles s’envolant comme autant de chants d’oiseaux. Puccini n’aurait pas envisagé un semblable accompagnement. À pas comptés, l’oiseau fabuleux se rapprocha du couple et tout à coup, à l’occasion d’une pause musicale, il se mit à parler : « Papa et Maman, vous m’avez beaucoup manqué ». Les heureux parents découvrirent sous l’incroyable déguisement, mais en était-ce un ?, leur petite Marguerite irrémédiablement muette avant sa disparition. Non seulement elle leur était rendue mais encore elle parlait, mieux encore, elle possédait un don merveilleux, celui de chanter comme un oiseau ! L’oiseau bleu confirma l’incroyable promotion de la petite fille en déclarant : « Nous l’avons choisie pour être la reine des oiseaux. Pardon de vous avoir imposé son mutisme. Nous ne souhaitions pas qu’elle parle avant d’avoir entendu nos chants. À présent, c’est chose faite. Elle connaît toutes les gammes de l’infinie variété de notre répertoire. La fille d’Emilio Barbarossa et de la Princesse Étoile se devait de chanter un ton au-dessus de celui des divas les plus réputées. À présent, elle portera haut les couleurs de l’opéra. Nous vous demanderons seulement de nous la confier une fois par an afin de maintenir le contact entre la reine et son peuple. » Après avoir reçu l’assentiment des heureux parents, l’oiseau bleu prit son envol et disparut accompagné par le chant spontané de Marguerite.

Daniel se joignit au groupe pour l’informer que le repas était prêt. Marguerite émit le vœu suivant : elle ne souhaitait pas manger d’oiseau.

Surtout pas d’ortolan, supplia-t-elle. Les oiseaux lui avaient dit à quel point ces malheureux étaient suppliciés pour ravir les gourmets. Daniel lui donna raison. Il y avait tant de légumes et de racines qui pouvaient entrer dans la composition d’un menu original et goûteux ! Un gâteau de courgettes accompagnait des filets de dorade pour fêter le retour de l’enfant tant aimée. Au dessert un classique gâteau au chocolat donnerait une touche enfantine à l’ensemble concocté avec amour.

Je vous laisse deviner la joie de tous. Capucine exigea que Daniel mange en leur compagnie. Plus question de jouer les serveurs zélés ! Le cuisinier avait bien mérité d’avoir son rond de serviette attitré.

« Et mon anniversaire ? » coupa soudain Marguerite, ce qui ramena tout un chacun à la réalité. La reine des oiseaux était encore une enfant !

La gaieté revint dans le petit groupe et Capucine annonça fièrement qu’elle allait retenir une table au Relais de la Poste qui avait joué un grand rôle dans la saga familiale. Elle essuya une larme furtive en se remémorant les rêveries concernant le fameux gâteau russe à la pistache. Cheng, le cher disparu, lui apparut dans une aura bleutée. Il lui sembla qu’il souriait. Le dénouement heureux y était sans doute pour quelque chose. Une bulle turquoise cloutée d’or explosa, disséminant sur la pelouse des étoiles de cristal. Marguerite s’ingénia à les réunir dans un panier. Tandis qu’elle s’activait avec bonheur sous la surveillance émue d’Emilio, Capucine fila au relais afin d’établir un menu pour une vingtaine de personnes. Peu rancunière, elle décida d’inviter le brigadier Bouteloup et son adjoint et joignit à son panel les amies de Cheng et toutes les personnes qui, de près ou de loin, avaient contribué à leur donner l’impression qu’ils avaient été adoptés par le village. Elle se promit également de contacter l’institutrice qui dirigeait l’école primaire avec le souhait qu’elle retienne quelques enfants de l’âge de Marguerite car, après tout, il s’agissait de son anniversaire.

Voici le menu qu’elle choisit : un bouillon crémeux de pousses-pierres au thym citronné ouvrait le bal.

Ce bouillon était délicieux ; de plus, le maître cuisinier et elle-même songèrent que les enfants aimeraient beaucoup découvrir les pousses-pierres aux formes si originales. Des asperges rôties aux copeaux de jambon combleraient les petits estomacs.

Après cette dégustation de produits régionaux peu communs, les enfants auraient la permission de quitter la table et ils iraient jouer dans le jardin du relais sous la surveillance de deux adultes. Le banquet pourrait ensuite décliner ses splendeurs, Poêlée de langoustines aux girolles et ragoût de homard aux châtaignes cassées aux saveurs inégalées.

Concernant le dessert, le chef décida, avec l’accord de sa cliente fidèle, de donner carte blanche à l’apprenti pâtissier qui venait d’offrir à la maison sa preuve d’excellence grâce à sa participation à un concours international relevé.

Ravie de ce choix, Capucine revint à la maison qui leur avait donné tant de bonheur. Un nuage noir s’était amoncelé sur l’airial musical préparé par l’incomparable Cheng puis s’était dissipé.

Elle alla border la petite Marguerite endormie. Elle serrait dans ses menottes une étoile de cristal, symbole de la diva et  de sa voix unique au monde.




[1] La princesse Etoile dans Contes du temps présent

[2] Emilio dans À l’ombre des cerisiers en fleurs

Ruisseaux d'avril

 



Roulant dans ses eaux claires les galets blonds du souvenir, les ruisseaux d’avril ont fait jaillir les perles nacrées d’un bonheur inconnu, solitaire et empreint de mélancolie.

Sur les berges de l’Escaut, le fleuve de mon enfance, avec ses écluses mémorables, des fées aux lourdes tresses emmêlées d’épis de blé mur et couronnées de fleurs, églantines, aubépines et bleuets en priorité m’envoient des signes d’amitié, réclamant la renaissance de contes nés de ma plume.

Ondines, naïades, génies des eaux organisent une parade autour du char fluvial de la reine des sources vagabondes qui viennent des profondeurs de la terre pour se réunir en rubans de perles d’eau, de nénuphars et de cygnes voguant au gré de leurs amours.

Je finis par répondre à tous ces appels bien que mon cœur porte les stigmates de la douleur d’avoir perdu un être aimé.

La conteuse est de retour : qui répondra à son appel ?