Angèle se plia aux coutumes britanniques au point de respecter le rituel du thé accompagné de scones à cinq heures. Les anglaises portaient des chapeaux beaucoup plus fantaisistes que ceux des parisiennes ; la jeune femme put ainsi donner libre cours à sa touche originale. Son prénom devint une marque. Elle n’avait pas sa pareille pour trouver la fleur ou la plume voire le fruit qui métamorphosaient un chapeau élégant en création féerique.
Elle s’exprimait couramment en anglais avec un accent parisien qui ferait dire d’elle, bien des années plus tard, lors d’un séjour aux USA qu’elle parlait comme Maurice Chevalier.
Elle essayait d’oublier sa déconvenue amoureuse, mortellement blessée d’avoir été rejetée par une famille au simple motif de son origine.
Elle était née coupable, c’est ce qu’on avait voulu lui signifier en prétendant que son entrée dans la famille Manet serait la cause du déshonneur.
A Londres, certains messieurs de la city soulevaient leur chapeau à son passage sur les boulevards mais elle passait son chemin : une déception lui suffisait.
Un jour cependant, Paul vint la chercher à la boutique au moment où elle franchissait le seuil.
« Avez-vous eu recours aux services de Sherlock Holmes ?
Je constate, ma chère, que vous êtes anglaise à présent puisque l’humour vous a gagnée ».
Ces phrases anodines dégelèrent l’atmosphère.
Paul invita Angèle à prendre le thé dans le bar de son hôtel. Ils purent ainsi échanger quelques mots plus intimes.
Paul ne parvenait pas à convaincre ses parents et son irréductible sœur de l’importance qu’avait Angèle dans sa vie.
Il n’avait pas le courage de rompre avec une famille qui avait des œillères au nom ridicule d’un honneur mal placé.
En écoutant l’homme de sa vie, Angèle n’avait pas l’esprit de la répartie ; elle demeurait silencieuse, navrée du rejet persistant de sa personne.
Finalement, Paul osa lui présenter une solution : ils vivraient maritalement en se passant du mariage civil et religieux.
« Je n’aimerai que vous » lui dit-il avec conviction.
Le rouge de la honte sur le front, Angèle accepta la proposition de son soupirant car il était évident que, de son côté, elle ne pouvait pas vivre sans lui.
Elle quitta la jolie boutique anglaise où sa réputation de créatrice exceptionnelle ferait long feu et franchit la Manche au bras de son éternel fiancé.

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