Maman voulait avoir un fils, une sorte de chérubin à qui elle apprendrait les préceptes divins, un enfant charmant, poli qui rachèterait un peu ses déboires de jeune mariée, elle mit au monde un guerrier qu’elle prénomma Daniel.
En relisant le livre de Daniel dans la Bible, je ne peux qu’admirer la pertinence du choix du prénom de mon frère. Quel être prestigieux !
Cependant mon frère, s’il fut en son jeune âge, admiré pour sa vivacité, sa précocité et son intelligence, s’éloigna en grandissant de celui qui aurait dû lui servir de modèle.
Chef de bande en notre village, il commença, très jeune, à se révolter contre toute forme d’autorité, y compris celle, bien légère, de ma mère.
Puni pour avoir été insolent, il écrivit une lettre à l’âge de sept ans que ma mère garda longtemps. Il leur souhaitait mille outrages et c’était signé : Daniel dans sa cabine d’armes !
Lorsque je vins au monde, sept ans plus tard, un chiffre féerique, je ressemblais à une poupée et Maman se consola un peu en cousant des petites robes qui furent pour moi autant de supplices. Je n’avais pas le droit de bouger afin de ne pas abîmer ces créations style haute couture.
Velours, dentelles, pièces de coton brodées, amidonnées et repassées, tout servit d’exutoire à une mère qui s’ennuyait mortellement dans un petit village.
Fort heureusement, je fus confiée à mon frère lorsque Maman avait du vague à l’âme. Il me confectionna une tenue de brousse, m’apprit à ramper dans les prairies et mit un peu de piment dans cette vie rythmée par des chansons d’amour dans la petite cuisine où Maman préparait des gaufres, du chocolat chaud ou des fraises écrasées mélangées à du lait selon les saisons.
Avec Daniel, on buvait l’eau des ruisseaux on mangeait des nèfles, on se battait parfois car il avait le sens de l’honneur. Un mot de trop et il fonçait comme un bulldozer. Je l’ai vu un jour recevoir une demi-brique à la tête. Le sang coulait en abondance mais il repartit au combat pour terrasser le traître qui l’avait attaqué par surprise. Ces jours se sont enfuis et curieusement ce sont ceux que je regrette.
Il n’était pas facile d’être la sœur de Daniel mais personne ne s’en prit à moi.
Chez les garçons, à l’école, on espérait ma venue car ma mère souhaitait que je fasse le trajet en sa compagnie.
Or il était très souvent puni. Il copiait avec des compagnons de peine des verbes conjugués à des modes et temps difficiles, Que je dactylographiasse, par exemple.
J’attendais sagement assise sur un banc que la punition soit levée, alors le maître d’école finissait par avoir pitié de moi et libérait les garnements avant l’heure prévue.
Adulte, mon frère retourna dans ce village, retrouva des camarades et ils allèrent solennellement fleurir la tombe de ce maître d’école qui avait si bien su les former !

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