Alors qu’elle terminait une rose en soie servant de fibule pour une robe de soirée, Angèle eut l’impression de recevoir un coup de poignard dans le dos. Son corps fut secoué par des douleurs très vives et elle se traîna jusqu’au canapé pour abréger ses souffrances.
Le médecin diagnostiqua une sciatique aigüe et une lombalgie généralisée. Les radiographies révélèrent une dégénérescence du squelette .
« Ma femme ne tarit pas d’éloges à votre sujet, chère Madame et je dois reconnaître que dans les soirées mondaines où nous nous rendons, elle éclipse plus d’une parisienne par son élégance. Cependant je vais devoir vous recommander de modérer vos travaux de couture. Le pédalier que vous activez et le fait que vous ayez le dos courbé sur l’ouvrage à réaliser sont à l’origine de vos douleurs.
Reposez-vous une quinzaine de jours et marchez dans la campagne en vous appuyant sur une canne » conclut le praticien en la quittant.
Le retour prochain de Paul lui facilita la tâche. Cette fois, elle ne cacha pas la machine à coudre et la laissa à sa place face à la baie vitrée qui donnait sur le jardin.
Elle prit l’habitude de marcher à petits pas et on la vit se promener dans le bourg, ce qui lui permit de donner des explications à sa clientèle sur la relâche de ses travaux. Personne ne lui en voulut. Des croyantes brûlèrent des cierges sur l’autel de la Vierge Marie pour optimiser sa guérison.
Paul, à son retour, se félicita d’avoir choisi une épouse courageuse.
Heureux de pouvoir lui procurer un peu de bonheur, il fit publier les bans, commanda un costume de marié et retint une toilette de noces complète pour Angèle.
Le principal opposant à leur mariage, son père, était décédé depuis quelques années et sa sœur Virginie avait fait un beau mariage dans un milieu bancaire.
Leurs noces furent une réussite. Un banquet eut lieu sur la place du village et les mariés reçurent de beaux cadeaux. Angèle était devenue une figure marquante du village et chacun voulut lui témoigner ses remerciements pour tant de jolies toilettes réalisées avec talent.
Paul renonça à ses voyages lointains ; les douleurs l’avaient gagné également. Ses voyages en train avaient laissé leurs marques sur son corps. Sa fâcheuse habitude de fumer des cigares avait abîmé ses poumons.
Angèle reprit la pratique de la machine à coudre pour payer les soins onéreux dont Paul avait besoin.
Il mourut dans ses bras, la laissant dans la maison qu’il lui avait léguée par acte notarié.
Avec son accent parisien, à la Arletty, Angèle me raconta cette histoire, celle de sa vie, par bribes. J’étais sa cousine par alliance, ma mère appartenant à la famille bourgeoise qui l’avait rejetée.
Sans rancune, elle m’offrit des boutures de ses rosiers anciens dont notre jardin se pare aujourd’hui.
Parfois, la brise dessine la silhouette d’une élégante coiffée d’un chapeau merveilleux façonné par une artiste aux doigts de fée.

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