lundi 26 juin 2023

Florian, peintre de rue


Un attroupement d’admirateurs se constitua spontanément lorsque Florian installa son chevalet près du beffroi et se mit en devoir de réaliser plusieurs esquisses au fusain.

Tout en traçant les éléments de la façade, il observait les alentours, gardant à côté de lui un petit cahier où il croquerait la silhouette d’une personne, en principe masculine, qui ferait des va-et-vient autour du bâtiment.

Le carillon sonna à dix-huit heures et c’est à cet instant qu’un homme s’approcha du beffroi et disparut dans une cavité que personne ne pouvait remarquer tant elle était sombre.

Il ne put croquer qu’une silhouette et il fut déçu de ne pas avoir repéré l’approche de l’individu.

Il rangea son matériel, répondit aimablement aux personnes qui le félicitaient pour son talent, accepta de réaliser quelques portraits moyennant une somme modique.

Il fallait qu’il joue le rôle d’artiste de rue, c’est pourquoi il fit ces concessions.

Une jolie jeune fille prénommée Prune fut si heureuse de contempler le dessin artistique qui la représentait qu’elle voulut absolument l’inviter à dîner avec elle au restaurant La Goutte d’Or qui était l’un des lieux prestigieux de la ville.

Florian se plia à cette demande et après avoir rangé son matériel dans la petite voiture de location empruntée pour la cause, il suivit Prune jusqu’à l’auberge gourmande recommandée par le guide du routard.

Le sommelier accueillit Prune avec déférence, elle était visiblement une habituée de la maison, et il apporta tout de suite avant qu’ils ne passent commande, un cocktail aux fruits accompagné de mignardises.

Puis ce fut au tour du maître d’hôtel d’entrer en lice et après consultation de la carte, nos deux gourmets retinrent des plats qui portaient la griffe de Ghislaine Arabian, vol-au-vent de homard à la poularde, cabillaud au genièvre, pommes boulangère et pour finir la tarte à la cassonade.

Pour les boissons, ils s’en remirent au sommelier.

La conversation tourna autour de l’art et du tableau entrepris.

Florian fit part à sa partenaire en gastronomie de son souhait, si elle y consentait, de la représenter près du monument.

Prune applaudit des deux mains et se montra très enthousiaste.

« Afin d’établir un équilibre, dit Florian, il me faudrait un personnage masculin que je placerais à droite. Connaissez-vous quelqu’un qui puisse me servir de modèle ?

A vrai dire, dit Prune, parmi les personnes qui gravitent autour du beffroi, il y a un homme que l’on voit soir et matin, à croire qu’il y habite, ce qui est impossible naturellement. Personne ne le connaît. Il passe comme une ombre et il a souvent les mains chargées de paquets ».

Le serveur qui apportait le dessert et qui avait entendu une partie de la conversation intervint :

«  Nous le connaissons, en effet, il vient parfois nous commander des mets raffinés pour une personne. Il doit s’agir d’une femme aimée car c’est un peu comme si c’était la Saint Valentin chaque jour.

Ses choix se portent sur des compositions légères à base de riz, de semoule de blé, de légumes en sauce et de fleurs comestibles.

Notre cuisinier doit se renouveler sans cesse car ce client exigeant demande à chaque fois une recette nouvelle.

La princesse que je sers a-t-il dit a des goûts précis et elle veut toujours être surprise.

Fort heureusement, il paie rubis sur l’ongle et donne des pourboires princiers à tous les cuisiniers et aux serveurs qui emballent ces préparations délicates.

J’ai hâte de rencontrer ce personnage qui sort de l’ordinaire et de faire son portrait. Ce serait encore plus merveilleux de voir cette princesse à qui l’on apporte les plus beaux plats du monde.

Il la soigne jalousement assura le serveur et l’on voit bien qu’il en est follement amoureux. Je serais étonné que quiconque puisse la voir ».

Le repas terminé, certain d’être sur la piste d’Astrid, Florian voulut prendre congé de Prune, son bon ange mais cette dernière insista pour qu’il passe la nuit chez elle.

«  Nous n’avons pas abusé des bons vins que l’on nous a servis mais il ne serait pas prudent de conduire après ces verres de Sauternes, de Saint- Emilion et de vin jaune d’Arbois.

Je ne voudrais pas abuser de votre bonté dit galamment Florian » mais Prune précisa qu’elle lui serait redevable puisqu’il l’avait choisie comme modèle et qu’elle en était honorée.

L’hôtel particulier de Prune était spacieux et luxueux.

Florian crut revivre sa petite enfance auprès de sa mère lorsqu’elle servait de modèle à des peintres célèbres.

Il s’endormit en rêvant qu’il était redevenu petit garçon et que sa mère, entre deux séances de pose, venait l’embrasser et le border.

 

Le secret de Florian


Constatant que l’enquête était dans une impasse, Florian se résolut à confier à Max la révélation d’Elisabeth, apparue lors d’un songe.

Afin de ne pas aborder le sujet de but en blanc, il prit prétexte du portrait de Max pour le faire venir.

Il demanda à Angèle de préparer un repas de fête et il lança son invitation.

Max arriva gaiement et offrit à son ami le cadeau réservé aux grands moments. C’était un magnifique service à café qu’il avait acheté à Bruges. Il y ajouta un paquet de cassonade, des spéculoos et des gaufres savoureuses qui venaient d’une boutique bicentenaire de Lille.

Florian se montra enchanté par toutes ces attentions et il servit tout de suite l’apéritif, un kir-cassis au champagne qu’il réservait pour les grandes occasions.

Le repas se déroula dans la bonne humeur et un silence de bon aloi car Angèle s’était surpassée.

Tourte feuilletée aux pigeonneaux, dinde farcie aux marrons et aux champignons avec des pommes duchesse et une salade de printemps, omelette norvégienne, tous ces plats se succédèrent dans une ambiance gourmande.

Max et Florian avaient l’impression de naviguer dans un univers où abondaient les bonbons et autres sucreries fabuleuses.

Après le café, les deux amis se dirigèrent spontanément vers l’atelier du peintre.

Max fut subjugué par une toile tout à fait extraordinaire.

Elisabeth, peinte avec une rare délicatesse, pointait du doigt l’énorme silhouette crènelée et dentelée du Beffroi de Douai.

Subjugué par ce tableau dont il fallait décrypter la signification, Max attendit que Florian prenne la parole pour révéler le contenu secret de la toile.

Florian lui raconta son rêve et loin d’exercer le moindre scepticisme, Max prit très au sérieux la piste qui conduisait au beffroi de Douai.

« Nous nous relayerons, cher ami, en ce point précis et j’en profiterai pour donner cet appât à mon ami Romuald qui passera au peigne fin ce que révèlent les réseaux sociaux et autres pistes virtuelles ».

Pleins d’espoir, les deux amis se quittèrent après avoir mis au point le calendrier de leurs relais autour du beffroi, Florian installant son chevalet pour peindre le magistral monument et Max s’installant à la terrasse du café le plus proche, un carnet de poète à la main pour donner le change !

dimanche 25 juin 2023

Angoissante réclusion


Bien qu’elle soit bien traitée, nourrie avec un souci diététique affirmé, fleurs comestibles, végétaux en tout genre et semoules de toutes sortes formant l’essentiel des plats cuisinés avec talent, Astrid sombrait peu à peu dans une forme de désespoir silencieux.

Elle n’osait pas peindre, de peur que ses sujets ne déplaisent à son ravisseur au sujet duquel elle se posait maintes questions.

Il portait toujours un masque d’apparat, différent à chaque fois et sa voix prenait plusieurs intonations, son vocable présentant des tournures théâtrales, ce qui l’incitait à penser qu’il était un familier de ce monde si particulier où l’on prend souvent la proie pour l’ombre et où l’on ne sait plus, à force d’osmoses folles, démêler le vrai du faux.

Le pire, pensait-elle, c’est que s’il s’était présenté à moi de manière naturelle, j’aurais pu tomber amoureuse de lui.

Il avait une belle stature, un corps bien sculpté, de jolies mains attirantes qui savaient prodiguer les caresses et même, osait-elle s’avouer, des attributs virils qui la mettaient en émoi.

Dépérissant dans sa jolie prison, elle finit par inquiéter son ravisseur qui décida de l’emmener au grand jour.

Il tenta l’expérience, un soir.

Elégamment vêtue d’un costume de marquise, bien coiffée et poudrée, une cape de velours sur ses épaules, des chaussures vernies à boucles sur des bas de soie, Astrid entra dans une belle voiture de type ancien, une sorte de torpédo à la teinte nacrée et se laissa guider avec une forme de volupté.

Ils arrivèrent place Sébastopol à Lille où brillait le théâtre qu’affectionnait Astrid.

Le ravisseur se gara dans une petite rue adjacente, prit la main de la jeune fille et la fit entrer dans une loge en empruntant l’entrée des artistes.

La loge était spacieuse, fleurie, garnie d’une bonbonnière, d’un plateau-repas et d’une carafe de jus d’orange.

Le jeune homme caressa la joue de sa prisonnière, parcourut son corps d’étreintes furtives puis il sortit en fermant la porte à clef.

C’est un rituel, se dit Astrid en soupirant puis elle aperçut avec plaisir un écran qui lui permettrait de voir le spectacle.

Il s’agissait du Lac des Cygnes et Astrid oublia son statut de prisonnière pour regarder le spectacle éblouissant.

Pour une fois, pendant l’entracte, elle mangea de bon appétit et lorsque son compagnon vint la chercher, elle se laissa caresser et étreindre sans se rétracter.

Ils revinrent sans mot dire dans la jolie prison du beffroi.

Pour la première fois, le ravisseur ôta son masque, révélant à la jeune fille le beau visage inconnu de celui qu’elle aurait pu aimer.

Il la dénuda, fit de même et s’allongea à ses côtés. Il la couvrit de baisers en lui disant des mots d’amour et Astrid s’endormit dans ses bras, nouvelle Belle au Bois Dormant qui attend le prince venu pour la délivrer.  

Chez Marius


Après le bol rituel de café-chicorée au lait cru et les tartines beurrées à la motte de la ferme voisine, Max se rendit au café « Chez Marius » afin de prendre le pouls du voisinage.

Heureux de revoir son célèbre client, Marius lui apporta un assortiment de macarons, de palets de dame et un chocolat mousseux.

En dégustant toutes ces douceurs, Max attendit que Marius, affairé à servir des bières et des verres de genièvre à ses habitués, soit libre pour venir lui tenir compagnie.

Marius s’assit sans plus de façon avec une théière fleurant bon le jasmin et servit Max qui accepta le breuvage en se disant que le patron lui apporterait peut-être un élément clef qui le conduirait à la jeune disparue. 

« Nous avons reçu la visite d’un journaliste, commença Marius. Il a pris beaucoup de photos du café et il a posé des questions aux clients qui n’ont pu le satisfaire car, en réalité, personne ne sait rien.

Ils ont tout de même réussi, à La Voix du Nord, à broder sur l’affaire qui, je l’espère n’en est pas une, en titrant : La mer de Fleur-Lez-Lys a encore frappé !

Ils nous ont présentés comme des sortes de rustres incapables de raisonner et de parler avec élégance ».

Max convint que ces journalistes n’avaient pas respecté la déontologie professorale qui leur imposait de vérifier leurs dires mais il souligna le bon côté des choses : personne ne savait rien au sujet de la disparition d’Astrid. Toutes les voies, y compris positives, étaient donc ouvertes.

Sur ces entrefaites, une jeune fille à l’éblouissante chevelure blonde pénétra dans le café.

Elle prit place en plein milieu de la salle, laissant un rayon de soleil jouer dans ses cheveux attachés par un joli ruban doré, à l’ancienne, ce qui lui conférait un air princier.

Elle commanda un cappuccino et quelques mignardises, notamment des cannelés qu’elle dégusta avec gourmandise.

Comme elle ne paraissait pas farouche, Max tenta de se rapprocher de cette émule de Vénus et profita du fait qu’elle avait sorti un petit carnet et un stylo plume or pour lui parler ainsi :

«  Rien ne vaut ces plumes, elles courent sur le papier comme si elles étaient dotées d’ailes.

Si vous les aimez, rejoignez-moi, je vous coucherai peut-être sur le papier glacé de mes souvenirs ».

Max saisit la balle au bond, la rejoignit en restant fidèle au thé au jasmin et ils devisèrent gaiement comme deux écoliers en vacances.

Le lendemain, il trouva près de son bol un exemplaire du journal Nord Matin dont un titre retint son attention : L’inspecteur Max Lambert est sur une piste !

L’article signé par une certaine Jade lui arracha un sourire.

Ainsi il avait été piégé à son tour.

Décidément «  Chez Marius » devenait une plaque tournante pour les pigistes de tous bords.

La Voix du Nord puis Nord Matin, à qui le tour à présent, pensa-t-il et en lisant l’article, bien écrit du reste, il découvrit, une fois de plus, que les journalistes se contentaient de broder sur mille riens qui ne menaient nulle part.  

Le seigneur du beffroi


Astrid s’en allait gaiement chercher les fleurs dont elle ornerait la statue de la Vierge Marie qui était la sculpture principale de l’église Saint- Michel. Elle n’oublierait pas d’offrir du muguet à Florian qui était son mentor en matière artistique.

Soudain, elle se sentit enlacée par des bras puissants. Elle voulut crier mais la personne maléfique lui appliqua un mouchoir imbibé de chloroforme sur le visage et elle perdit connaissance.

Lorsqu’elle se réveilla, elle était allongée, nue, entre deux épaisseurs de fourrure dans une salle obscure.

Un homme s’approcha d’elle, demi-nu, juste couvert d’un pagne couleur soleil et il portait un loup de velours sur le visage.

Il effleura son corps avec insistance et murmura :

«  Belle du Seigneur, tu es à moi, tu es mon Ariane, mon étoile polaire, ma beauté.

Tu resteras ici jusqu’à ce que tu consentes à devenir mon épouse.

Je t’ai choisie entre mille et pour cette raison, tu me dois obéissance et amour ».

Pensant qu’elle avait malheureusement affaire à un aliéné, Astrid préféra demeurer silencieuse mais comme le forcené introduisait un doigt dans la conque veloutée de son être, elle protesta :

«  Tout beau, mon prince ! Si vous me voulez toute à vous, consentante, respectez mon intimité, je vous en  prie ».

L’homme se rétracta et quitta la pièce, laissant la jeune fille soulagée mais inquiète de son devenir.

Il revint souvent la voir, lui apportant à manger, la lavant et lui brossant les cheveux.

Il lui apporta enfin un caftan lumineux et des sous-vêtements en dentelle et en soie et l’aida à s’en vêtir.

Il lui prit la main et l’emmena, en empruntant un escalier, dans une jolie chambre princière.

«  Ma princesse, ma poupée d’amour, vous voici chez vous mais n’oubliez pas que vous êtes à moi.

Je suis votre prince, le seigneur du beffroi et comme Quasimodo dont je n’ai heureusement pas la laideur, je vous garderai jusqu’à mon dernier souffle. Votre seul salut consistera à me donner votre consentement pour une union vouée à l’éternité ».

L’étrange personnage, toujours masqué mais vêtu avec élégance, quitta la pièce, la fermant soigneusement à clef.

Astrid explora la chambre qui était dotée d’objets et de meubles précieux, le plus souvent en merisier.

Un lit à baldaquins occupait une grande partie de la pièce et il était flanqué d’un joli secrétaire et d’une coiffeuse garnie de savons exquis, de produits de maquillage et de crèmes odorantes et de parfums.

Dans une petite pièce contiguë, il y avait une baignoire sophistiquée et dans un autre petit salon, il y avait une bibliothèque, un fauteuil Récamier incitant à la lecture et à la rêverie et surtout un chevalet, des toiles, des pinceaux et toutes sortes de tubes de couleur, ce qui prouvait que le ravisseur ne l’avait pas choisie au hasard et qu’il connaissait ses aptitudes artistiques.

Son apparence, masquée pour le visage, en partie, ne lui rappelait personne et son langage ne semblait pas correspondre à la façon de parler des hommes qu’elle connaissait.

Il n’avait pas l’accent du nord et le badinage amoureux, précieux et livresque qui le caractérisait semblait appartenir à une langue étrangère, composée pour mieux la tromper.

Lasse de réfléchir en vain, Astrid prit un bain, revêtit une jolie chemise de nuit jetée artistiquement sur le couvre-lit et s’endormit en espérant que ses amis, Florian notamment, trouveraient une piste pour venir la délivrer.