vendredi 6 février 2026

Eugène, le dernier seigneur d' Audencourt ( suite 3 )

 

 

 


«  La voilà, votre poupée » ! dit le médecin en me présentant et j’imagine que, l’espace d’un instant, ma mère connut un moment d’apaisement.

Les soucis ne lui avaient pas été épargnés.

Outre les difficultés liées à l’alimentation et les péripéties parfois dramatiques occasionnées par le statut administratif de mon père, sous la coupe allemande, un terrible événement se produisit.

Mon frère Daniel, enfant très éveillé, fut atteint par un mal mystérieux.

Maman le trouva en train de boire à longs traits l’eau de pluie contenue dans un seau. Pire encore, alors qu’il avait coutume de galoper dans la maison et le jardin, il s’affaissa comme une poupée de chiffon et fut incapable de marcher.

Le médecin du village hocha la tête sans mot dire et le bruit courut que le fils du secrétaire mourrait sous peu.

Dans la famille de ma mère, on s’inquiéta, Daniel passant pour le plus bel enfant de la terre et un cousin donna l’adresse d’un médecin dont la notoriété était reconnue. Ce dernier diagnostiqua le mal étrange : l’acrodynie. Par chance, il avait traité un cas similaire et avait réussi à guérir l’enfant. Mon frère devait être soumis à des rayons et recevoir des vitamines en quantité.

Pour les rayons, il fallait se rendre à la ville de Cambrai en taxi, mes parents ne possédant pas de voiture et ces déplacements obligatoires pour que la guérison se fasse nécessitaient une somme d’argent dont mes parents étaient démunis.

Un frère de Maman, l’oncle Paul dirigeait une banque à Walincourt et il prit sur lui le règlement de tous les frais.

Sa santé rétablie, Daniel redevint aux yeux de ma mère le dieu de la maison et tout rentra dans l’ordre, l’aura de l’oncle Paul s’étoilant du nom de sauveur.

Je n’ai gardé aucun souvenir de Maretz car peu de temps après la guerre, mon père fut heureux de se voir proposer un poste à Flines-Lez-Râches, près de Douai.

Cette commune plus conséquente que Maretz lui permettait d’être mieux rémunéré. De plus, mes parents laisseraient derrière eux les souvenirs mauvais unissant l’occupation allemande, les privations et la maladie de mon frère.

Par contre, Maretz avait été choisi par un oncle maternel en raison de sa proximité avec Audencourt, lieu de résidence de mes grands-parents. La succession d’événements douloureux avait empêché mon père de s’occuper activement de ses parents. Or, en choisissant un poste près de Douai, il s’éloignait considérablement du foyer familial originel.

Sans voiture, il fallut prendre le train, l’autobus et finalement parcourir des kilomètres a pied pour s’assurer que tout allait bien à Audencourt.

Je me souviens d’avoir marché, par temps glacial ; dans cette rue menant de Caudry à Audencourt. Tante Marie me réchauffait les pieds à l’aide d’une brique brûlante enveloppée dans un linge épais pour éviter les brûlures.

Du fait de ces difficultés, les déplacements se raréfièrent.

Ma mère n’avait jamais apprécié l’amour que son mari portait à sa mère et elle se livrait à des joutes oratoires dont elle sortait toujours vaincue, ma grand-mère, madrée et intelligente, ne s’en laissant pas conter facilement.

Papa acheta une voiture, une modeste 2 CV qui me sembla l’équivalent d’une Rolls Royce, mon amour des contes de fée ne m’ayant pas quittée.

La voiture était en principe destinée aux déplacements familiaux mais l’atmosphère devint irrespirable à Audencourt ce qui fut à l’origine d’une scission.

Mon père nous conduisait, Maman et moi chez sa sœur Lydie tandis qu’il voyait ses parents en toute quiétude.

La punie, c’était moi car de cette manière, j’étais privée de mes grands-parents et je devais subir le fiel de ma tante et d’une grand-tante, prénommée également Lydie, qui se déversait sur mon père et sa famille.

J’étais perçue comme une ennemie et lorsque l’on me désignait d’un coup de menton, Maman assurait : «  Elle ne dira rien ». Elle n’avait pas tort car je me taisais, gardant au fond de mon cœur mon chagrin et ma détresse.

Maman revenait avec de l’argent, une somme conséquente qui lui était donnée par sa tante à condition que mon père n’en bénéficie pas tandis que Papa laissait des billets à ses parents, le plus souvent démunis.

Ce clivage alourdissait l’atmosphère à la maison. Maman devenait de plus en plus dépressive et pour punir mon père, elle menaçait de se jeter dans le puits avec moi, sûre de lui porter un coup fatal.

Mon frère me faisait jurer de ne pas suivre Maman si elle m’entraînait vers le puits mais je n’en avais cure. J’étais certaine qu’au moment critique, une fée viendrait me sauver.

En fait, un jour, décidée à passer à l’acte, ma mère prit le chemin du puits avec moi mais, à mi-parcours, elle se mit à sangloter, me serra sur sa poitrine et me dit enfin avant de faire demi-tour : «  Viens, on va faire des gaufres » !

C’est un événement douloureux qui permit d’enterrer la hache de guerre. Mon grand-père eut un malaise cardiaque et fut atteint par un AVC. Le médecin lui donna un traitement et informa son entourage que, privé de la parole, il ne marcherait plus jamais.

Ce géant ne pourrait donc plus imprimer son mode de vie chez lui !

Pour la première fois, je vis mon grand-père dans un lit. Il fit comprendre par signes que ma mère et moi devions quitter la chambre. Il ne voulait pas que nous assistions à sa déchéance.

Grand-mère s’activait de mille et une manières, rehaussant ses oreillers et épongeant la salive qui s’écoulait au coin de sa bouche.

Ma tante Marie pria bientôt sa mère de la laisser faire car Grand-mère était devenue fragile au fil du temps.

Puis tout s’accéléra. Alors que Grand-père s’ingéniait à se redresser et à tenter ses premiers pas, Grand-mère dut subitement être hospitalisée : elle souffrait de graves troubles intestinaux. On l’opéra mais elle sombra dans le coma puis mourut après de longues journées de souffrance, veillée par ses enfants.

C’est ainsi que je la revis pour la dernière fois, couchée dans un cercueil, des fleurs parsemant joliment sa chemise de nuit blanche.

Grand-père était debout, en costume et il marcha derrière le corbillard pour accompagner son épouse jusqu’à se dernière demeure, une tombe ornée d’un marbre en Labrador, seul luxe qu’il put jamais s’offrir.

Ma tante Marie qui ne s’était jamais mariée pour veiller sur ses parents, quitta son emploi à l’usine pour travailler à domicile afin de subvenir aux besoins de son père.

Elle reprenait les motifs qui avaient été déchirés par la machine à la suite d’une maladresse.

Je la revois, assise près de la fenêtre pour y voir mieux, des flots de dentelle à ses pieds pour refaire la broderie abîmée à la main.

Des prétendants s’étaient présentés pour elle autrefois mais Grand-père avait toujours mis son veto.

L’un d’eux, certainement fort amoureux de ma tante, se maria finalement après avoir été éconduit à maintes reprises par l’élue de son cœur.

Il eut trois enfants et devenu veuf, il vint à nouveau demander la main de ma tante.

Mon grand-père était mort mais Marie demanda conseil à son frère qui lui dit : «  Reste tranquille ». De nouveau rejeté, le prétendant se le tint pour dit et ne revint jamais à la charge.

Je soupçonne mon grand-père d’avoir voulu garder sa fille pour lui. Il avait coutume de dire : «  C’est mon bras droit ».

Quant à mon père, il éprouvait pour sa sœur un sentiment particulier, similaire à celui qu’éprouva François-René de Chateaubriand envers sa sœur Lucile, l’inspiratrice de ses premiers écrits poétiques.

Ne parvenant pas à maîtriser la parole en dépit des exercices oraux initiés par ma tante, Grand-père retrouva le sens de la marche et parcourut la campagne, suscitant l’admiration des habitants d’ Audencourt . 

 

Eugène, le dernier seigneur d' Audencourt ( suite 2 )

 

 



Dans la famille de ma mère, on était très circonspect vis-à-vis du futur époux de Marguerite, si fragile et naïve  qu’en dépit de sa beauté et de ses aptitudes en couture, personne ne l’avait demandée en mariage. Certains pensaient qu’elle se mésalliait : des ouvriers, fi donc ! Mon grand-père maternel décédé avant ma naissance était menuisier et apiculteur : il avait créé des ruches en s’inspirant des temples d’Angkor Vat qu’il avait vus lors de l’exposition coloniale à Paris. Ma grand-mère maternelle, orpheline et riche avait été dépouillée par les personnes qui avaient géré sa fortune, vendant les terres une à une de sorte que son beau patrimoine s’était réduit à une peau de chagrin à sa majorité. Je ne l’ai pas connue mais on m’a souvent évoqué sa mémoire, soit de manière effrontée par mon père qui ne lui pardonnait pas ses incartades et sa manie de s’immiscer dans son ménage, soit par une attitude mélancolique du fait de ma mère qui se reprochait un manque de tendresse à son égard.

On s’interrogeait surtout côté Herlem, la famille de ma mère, sur l’incroyable physique de mon grand-père. Il se murmurait qu’une ancêtre avait commis une faute avec un étranger.

L’expression patoisante «  Mo Lia d’larab » que je traduirais par « ascendance sarrasine » circulait sous le manteau.

Mon père ressemblait à sa mère. Bien proportionné et n’ayant qu’un centimètre de moins que mon grand-père, il tenait cependant plus de Tino Rossi dont il aimait chanter le répertoire que d’un cosaque.

Lorsque la seconde guerre mondiale se profila et que Papa fut appelé sous les drapeaux après le service militaire obligatoire, son père tint un conseil de guerre avec ses deux frères, Lucien et Jérémie. Ils délibérèrent en patois et décrétèrent que mon père ne saurait pas tenir son rang dans l’infanterie.

Ils eurent l’idée un peu folle de le faire incorporer dans l’aérostation, ce qui fut enclenché et acté.

Papa partit sur le plateau de Valensole avec le grade de caporal.

Certes, s’il avait dû participer à des combats en ballon dirigeable, il y a fort à parier qu’il ne serait pas revenu vivant.

Par chance, sa compagnie ne fut jamais appelée à combattre et son éloignement du Nord lui permit d’échapper à l’incarcération comme ses beaux-frères.

Après l’armistice, il voulut revenir dans le Nord, zone largement occupée par les Allemands.

Il se devait à sa famille, ses parents et son épouse, mère de mon frère Daniel.

Ne sachant plus quel train prendre tant le désordre régnait sur le monde du rail accaparé par l’occupant, il se dirigea, par réflexe, vers la mairie d’une ville déjà investie par l’ennemi et se trouva face à un allemand qui l’interrogea suite à sa demande : «  Vous êtes prisonnier ? ce à quoi mon père répondit Je suis démobilisé » Cet Allemand lui rétorqua : «  C’est la même chose » !

Fort heureusement il n’enclencha aucune procédure pour une hypothétique incarcération.

Mon père se le tint pour dit, prit congé poliment et s’en remit au hasard pour trouver le train adéquat.

Il a maintes fois fait le récit de ce voyage épique. Le salut lui vint d’un train affrété pour les Allemands permissionnaires.

La locomotive fonctionnait au charbon. Le chef mécanicien avait dû se passer des services d’un ouvrier malade et il prit sur lui d’engager mon père pour enfourner le charbon dans la chaudière.

Par chance, mon père portait un pull-over noir à col roulé tricoté par ma tante Marie, ce qui lui donnait un profil de circonstance.

Interrogé par l’officier allemand, chef du convoi, au sujet de l’identité de mon père, le chef mécanicien répondit avec aplomb que c’était un ouvrier appartenant à la compagnie de chemin de fer, ce qui passa d’autant plus aisément que mon père s’activait avec ardeur et conviction.

Quelques allemands venaient le voir en lui demandant avec le sourire d’aller plus vite tant ils étaient pressés de rentrer au pays pour quelques semaines.

De retour au foyer, mon père prit possession de son poste de secrétaire de mairie à Maretz, petite commune installée près de la chaussée Brunehaut. Je naquis dans cette commune le 22 Avril 1945 en dépit des privations imposées par l’occupant.

Mon père recevait souvent à la mairie la visite d’un officier allemand qui ne manquait pas de lui faire sentir sa subordination. Sur un mot malheureux de ma mère, fière de faire sonner le statut de son mari à un allemand en visite chez elle, on leur imposa le logement et l’entretien d’un soldat allemand «  Pour bien vous montrer, Madame, qu’ici votre mari n’est rien » lui asséna-t-on.

Sous l’occupation allemande, mes parents durent affronter maintes difficultés, ce qui empêcha mon père de prêter secours à ses parents et à sa sœur Victoire dont le mari avait été fait prisonnier.

Tante Victoire parcourait près de deux cents kilomètres à bicyclette pour se procurer des victuailles au marché noir : les bons d’alimentation qu’elle percevait n’étaient pas suffisants pour la nourrir avec sa petite fille Marie-Thérèse.

Des bons de ravitaillement étaient octroyés par les services municipaux dans le respect de normes strictes.

Mon père regretta par la suite d’avoir été fidèle à ces normes, parfois contestables.

Il conservait les précieux documents chez lui de crainte qu’ils ne soient subtilisés par les autorités allemandes : elles avaient fait de la mairie une annexe de leur QG.

Un habitant de la commune s’était vanté de savoir les bons en sécurité vu qu’ils étaient chez le secrétaire de mairie.

C’est ainsi qu’un groupe de résistants masqués pénétra un soir, arme au poing, chez mes parents et se fit remettre, sous la menace, les bons d’alimentation et de chaussures.

Fidèle à son implantation mérovingienne, Maretz était au cœur d’un réseau ferroviaire et les rails étaient régulièrement sabotés par les résistants pour empêcher les trains convoyant les richesses du territoire de parvenir en Allemagne.

Excédé par la fréquence des sabotages, un officier allemand pénétra un beau matin dans le bureau de mon père et le somma de lui passer le téléphone.

Bien imprudemment, mon père dit : «  La ligne est coupée ! Comment le savez-vous explosa l’officier et sur ce, il intima à mon père de lui fournir les noms des saboteurs le lendemain, faute de quoi il nommerait vingt otages qui seraient fusillés et naturellement ajouta-t-il, vous serez le premier sur la liste » avant de tourner rageusement les talons.

Avertis, tous les hommes de la commune de Maretz partirent se cacher dans les environs pendant la nuit.

Le lendemain, trois hommes, mon père, le maire et son adjoint attendaient la venue des Allemands.

Occupés par un autre attentat, les allemands ne vinrent pas et j’eus ainsi la chance de venir au monde après une grossesse placée sous le signe du stress de ma mère.

 

jeudi 5 février 2026

Eugène, le dernier seigneur d' Audencourt

 


Lorsque mon grand-père paternel, Eugène Denimal, vint s’établir à Audencourt, petit village et dernière seigneurie du Cambrésis à conduire une guerre victorieuse, ce fut pour convoler et faire le bonheur d’une épouse, Marie Haury, orpheline et soumise par la tradition à la volonté de son frère François.

Après des études brillantes à l’orphelinat, ma grand-mère se vit contrainte d’accepter une place de femme de chambre à Paris chez une bourgeoise qui la traita fort bien en récompense de son travail soigné.

La dernière année d’étude de Grand-mère se termina par un fait d’une injustice notoire. Alors que Grand-mère avait obtenu tous les premiers prix, le jour de la distribution des prix, ce fut une élève médiocre mais fille d’un riche agriculteur qui offrait au couvent outre une somme substantielle, des œufs, du beurre, du lait, des volailles et autres victuailles, qui récolta les jolis livres à tranche dorée remis aux lauréates pour la circonstance.

Peu de jours avant sa mort, Grand-mère évoqua ce souvenir douloureux, le pire de sa vie qui ne lui avait cependant pas déroulé un chemin de roses.

Mon père qui adorait sa mère garda une dent contre les religieuses et la religion de manière générale, ce qui m’obligea à déployer des trésors d’éloquence pour obtenir du curé de sa paroisse une messe solennelle lors de ses funérailles.

Mais revenons aux premiers beaux jours du mariage de ma grand-mère.

Son frère craignait qu’elle ne se perde à Paris et ne déshonore leur nom c’est pourquoi il la contraignit à un mariage arrangé.

Grand-mère était fine, délicate, intelligente, cultivée, elle écrivait sans faute et de jolie manière, elle savait compter et plus tard lorsque son mari s’installa à son compte, elle tint les registres de main de maître.

Eugène, son mari, avait fière allure et il en imposait à tous par sa prestance et son autorité naturelle.

Il n’était pas éloquent mais plaçait ses phrases au moment où il le fallait et compensait ses lacunes par une série de proverbes et de maximes incontestables.

Je le soupçonne d’avoir éprouvé une violente passion pour sa femme, sans démonstration, à la manière des rudes paysans dont il était le descendant.

Il obligea Grand-mère à se défaire de colifichets et de chemisiers brodés qui figuraient à son trousseau.

D’un naturel jaloux, il n’hésitait pas à infliger une correction à sa femme si un homme lui avait adressé, à son corps défendant, un regard appuyé.

Il encouragea son épouse à se défaire de son Français élégant et lui suggéra fortement d’opter pour le patois du village qu’il maniait avec aisance.

Mes souvenirs d’enfant m’ont laissé l’image d’un grand-père qui se voulait débonnaire mais qui me procurait un sentiment mitigé de peur et d’attrait.

Après avoir franchi le rocher de Gibraltar que représentait Grand-père, assis pour se raser au « coupe-chou », un rasoir qui nécessitait de la dextérité, je me précipitais vers ma grand-mère, ma bonne fée.

Elle me tendait des louis d’or, en l’occurrence des centimes couleur or qu’elle me réservait, jouant le jeu des contes de fée.

J’étais ravie et j’empochais mes louis d’or, certaine d’être une héroïne de conte.

Grand-mère rassemblait ses cheveux argentés en un chignon et ses joues rosies par la couperose lui donnaient un air de pomme d’Api.

Elle souriait naturellement et répondait à mes babillages sur le même ton.

Loin d’être simple, sa vie avait été semée d’embuches et son courage lui avait permis de résoudre maints problèmes.