samedi 27 juin 2026

Brigitte des merveilles

 




Non loin de Paimpont où Bianca avait prospéré avec sa boutique nommée L’ Ame de Brocéliande, vivait une jeune femme au prénom celte, Brigitte. Elle habitait une longère rénovée comprenant des pièces réservées à la cuisine ; il y avait notamment un four à l’ancienne qui permettait de cuire le pain, des pâtisseries régionales et des terrines de gibier et de volailles.

Brigitte était romancière et elle aimait exploiter le cycle arthurien et les légendes populaires pour créer des personnages et nouer des intrigues qu’elle voulait palpitantes.

Yvan de Sainte-Croix était son héros. Brigitte souhaitait lui offrir une aventure digne d’être contée le soir à la veillée. C’est pourquoi, en panne d’idées fraîches, elle prit sa canne de marche et se dirigea vers la forêt.

Près du tombeau de Merlin où elle se recueillit longtemps, admirant la vigueur du houx qui l’abritait et la prolifération de bouquets de bruyère déposés comme des offrandes par des pèlerins, un magnifique cerf Dix Cors lui apparut.

Il semblait vouloir qu’elle le suive, ce qu’elle fit bien volontiers, ce cerf faisant partie de la geste arthurienne.

Après une longue marche dans les sous-bois, ils arrivèrent dans une clairière où se trouvait une jolie chaumière entourée de rosiers en fleurs.

Le cerf disparut, laissant Brigitte activer le heurtoir ouvragé de la porte de chêne.

La porte s’ouvrit et un rayon de soleil irisa la robe bleue d’une petite fille au sourire angélique.

«  Entrez, Brigitte ! Votre venue nous a été annoncée car ma nounou est médium et elle comprend le langage des animaux. On m’appelle Alice ».

Alice conduisit Brigitte dans une pièce d’apparat où une table était dressée et ornée d’un service à thé. Nounou, en costume breton et coiffe bigoudène d’une belle hauteur servit le thé qu’elle agrémenta de crêpes savoureuses, nappées de miel ou de gelée de groseilles .

La collation venait de s’ achever lorsqu’un chevalier entra :

«  Hola, Dame Perrine, qu’on m’apporte une terrine de pâté, des ravioles de viande et des côtes d’agneau grillées au feu de bois !

Dame Brigitte, je vous salue et vous prie de recevoir mes hommages avec cette écharpe de soie brodée et bordée d’hermine et de roses d’or. Je suis le chevalier Yvan de Sainte Croix pour vous servir ! Portez cette écharpe pour l’amour de moi lors du prochain tournoi ».

Brigitte acquiesça en souriant et tint compagnie au chevalier qui dévorait les plats apportés par Perrine.

Notre héroïne se demandait si elle n’était pas entrée à son insu dans un livre similaire au Monde de Sophie, ce roman philosophique où évoluait une adolescente qui s’avérait être un avatar dont la mission consistait à offrir sous une forme idyllique les arcanes de la pensée.

Je me trouve certainement enfermée dans un roman de chevalerie se dit-elle et il n’est pas impossible que j’aperçoive prochainement Yvain le chevalier au lion ou Perceval le Gallois.

Elle ferma un instant les yeux et se retrouva dans la chambre de sa longère, un petit sac brodé à la main contenant une douzaine de crêpes et la fabuleuse écharpe offerte par le chevalier lors de son escapade dans  la forêt.

L’aventure continue pensa-t-elle et elle s’endormit, fourbue par les péripéties de son voyage.

Le tournoi des amours

 

 

 


Le jour du tournoi, le soleil était au rendez-vous et faisait briller l’or des bijoux et l’acier cuivré des boucliers et des heaumes des chevaliers.

Les concurrents se présentèrent, déclinant leur identité. Les chevaliers dont la candidature avait été retenue tirèrent au sort leur ordre de passage.

Parmi eux, un chevalier se distinguait par sa haute taille et son doux regard de myosotis ; Geoffroy de Hautecombe était veuf et père de trois petites filles. Sa femme était morte lors de son dernier accouchement ainsi que l’enfant qu’elle portait, un petit garçon.

L’époux malheureux avait porté le deuil, pleurant dans la lande afin d’épargner Myriam, Héloïse et Viviane, les petites orphelines.

Le temps s’était écoulé et au terme de trois longues années de deuil et de larmes, le chevalier réalisa que ses filles avaient besoin d’une mère.

Espérant qu’une nouvelle épouse lui donnerait la joie d’avoir un héritier, il s’inscrivit au tournoi, décidé à emporter la palme qui lui offrirait le chemin du cœur de la jeune duchesse Framboise des bois, l’enjeu des combats.

Presque certain de gagner tant son habileté dans le maniement des armes était exceptionnelle, il avait fait construire dans ses jardins un pavillon d’amour au cœur d’une magnifique roseraie dotée d’une volière et d’une fontaine entourée de citronniers et d’orangers près d’un banc niché dans une plantation de jasmin.

Un autre chevalier, Guillaume de Ventadour, était d’égale prestance. Son projet était différent. Il aimait les femmes et la conquête d’une beauté convoitée piquait son orgueil. Son désir d’aventure l’emportait sur tout autre souhait.

Et puis, il y avait un tout jeune homme, un adolescent dont l’adoubement était récent ; Emmanuel du Hainaut avait dans le regard l’immensité céleste qui abritait son cœur. Sa bravoure fascinait son entourage et plusieurs seigneurs se disputaient son allégeance. Emmanuel du Hainaut voulait vivre une grande histoire d’amour et la jolie Framboise des bois promettait les joutes courtoises dont il rêvait.

Le tirage au sort voulut que Geoffroy de Hautecombe et Emmanuel du Hainaut s’affrontent.

Philae laissa tomber son mouchoir brodé pour signaler le début du combat ; Emmanuel s’en empara prestement, en orna sa lance et après un regard appuyé à Framboise, il s’élança dans le champ de lice, l’espoir au cœur.

vendredi 26 juin 2026

Quand chantent les cygnes

 



Des cygnes se mirent à chanter le jour où la reine Phoebe disparut. Elle était partie, comme à l’accoutumée, pour se promener et cueillir des fleurs des champs, écouter des chants d’oiseaux pour créer des poèmes venus du cœur.

On ne retrouva d’elle qu’une chaussure, comme dans le conte de Cendrillon mais son entourage était formel, aucun prince ne gravitait dans la cour de ses habitués.

Ce qui parut inquiétant aux yeux d’aurore, sa dame de compagnie, c’est que l’on trouva dans un buisson son carnet, celui où elle notait ses idées fugitives, craignant qu’elles ne s’évaporent avec le vent.

Ce jour-là, elle avait inscrit le mot «  Mélancolie » et elle avait commencé un poème où intervenait une actrice qui cherchait la pièce sacrée qui la propulserait au niveau de Sarah Bernhardt.

Elle a peut-être rencontré une personne qui lui a inspiré cette trame romanesque et théâtrale dit le prince Eugène, secrètement amoureux de la reine, cherchant sans doute à se rassurer.

Il se maudit, une fois de plus, de ne pas avoir avoué sa flamme : si j’étais son mari, se dit-il, je lui interdirais cette promenade en solitaire car Dieu sait quelles mauvaises rencontres on peut y faire !

On mit des chiens sur sa piste et ces derniers s’arrêtèrent près d’une rivière qui serpentait parmi les saules.

Le prince Andréa qui était un admirateur de la reine tout en ayant un regard complaisant sur toutes les jolies personnes qu’il rencontrait, aperçut un indice révélateur du passage de la reine. Son châle reposait près d’un buisson d’églantines. Or, la reine ne s’en séparait jamais.

Un page qui avait l’habitude de se promener près de la rivière, y donnant rendez-vous à de jolies soubrettes, remarqua qu’une barque qui était toujours amarrée près du buisson d’églantines avait disparu.

Elle sera certainement partie à bord de cet esquif dit le prince Eugène. Mais était-elle seule et pour aller où ?

Le majordome de la reine suggéra que l’on fasse venir une barque avant la nuit et que l’on entreprenne des recherches.

Une barge qui servait à transporter des barriques de vin de Cahors que l’on servait à la cour, des sacs de farine de blé et de seigle, des coupons de tissu et de soieries, fit l’affaire.

On emporta des flambeaux pour le cas où la nuit envelopperait de ténèbres le fil d’argent de la rivière.

L’un des plus fidèles limiers de la reine faisait partie de l’équipe. Le châle lui serait confié en temps utile.

La rivière se scindait en deux bras et la chance voulut que sur l’une des bifurcations, apparaisse la barque des origines.

Ralf, le chien danois reconnu pour son flair aboya positivement pour signifier que la reine avait bien pris l’embarcation.

La barge amarrée, la petite troupe suivit la piste de Ralf et ils arrivèrent bientôt aux abords d’un château qui leur sembla à l’abandon.

Le prince Eugène sonna du cor afin d’avertir le maître des lieux de leur présence.

Mais ce fut la reine elle-même qui apparut sur le perron, un perroquet bleu sur l’épaule.

Elle les fit entrer dans une grande salle où flambait un bon feu.

«  Vous nous avez fait peur, Phoebe » dit Andréa avec une pointe de reproche. Mais quelle ne fut leur surprise d’entendre la reine répliquer de cette étrange manière : «  Mais qui êtes-vous et pourquoi m’appelez-vous Phoebe ? On me nomme Eglantine et je suis la maîtresse des lieux.

Madame ne me reconnaît donc pas dit le majordome et sur ce, il laissa échapper quelques larmes. Il avait veillé sur la reine depuis son enfance et il éprouvait pour elle des sentiments quasi paternels.

Reconnaissez-vous votre châle risqua le page…et votre carnet dit sa dame de compagnie avec le mot Mélancolie écrit sur l’une des dernières pages » ?

Le mot Mélancolie sembla frapper la reine au cœur, sa dame de compagnie lui fit respirer de l’essence de rose qu’elle renouvelait chaque jour dans un flacon précieux.

Reprenant ses esprits, la reine Phoebe réalisa qu’elle avait été victime d’un enchantement.

L’enchanteur n’était autre que le génie de la rivière.

Voyant que le sortilège avait pris fin, il prit le parti d’apparaitre au grand jour et de reconnaître sa défaite.

«  J’ai été vaincu par un mot dit-il plaisamment. Ne m’en veuillez pas mes amis. Votre reine est si belle que j’ai usé de tout mon pouvoir d’enchanteur pour l’emmener dans ce château qui n’est pas si triste qu’il paraît ».

Il frappa le sol du pied et fit jaillir la lumière de lustres étincelants.

Une table richement ornée de linge brodé, de coupes de fruits et de fleurs, de vaisselle fine et de verres de cristal fut rapidement chargée de soupières au fumet gourmand, de tourtes aux pigeonneaux et à la sauce riche en madère et en champignons des bois, offrit à tous le réconfort d’un repas de fête.

Ballotines de volaille, agneau rôti et tajines de légumes fleurant bon le safran et les quatre épices poursuivaient la ronde amandine des plats venus d’orient et des cours royales.

Un gâteau cuit à la broche et une pyramide de choux à la crème pralinée terminèrent ces agapes de retrouvailles.

Après une bonne nuit de repos et un petit déjeuner à la hauteur du dîner de la veille, les hôtes prirent la route du retour.

Pour se faire pardonner son enlèvement d’amour, le génie de la rivière mit à leur disposition une barque spacieuse protégée par un dais.

Il offrit des pierreries à la reine et des bijoux précieux dont un collier de perles et de diamants.

Chacun reçut un cadeau personnalisé et tout le monde reprit la route du bonheur, emportant le souvenir d’un génie des eaux devenu un précieux ami.

Le prince Eugène se jura de faire sa demande en mariage mais il jugea qu’il faudrait à la reine un temps de pause pour oublier le génie qui était, à tout prendre, un être séduisant et charmant.

La reine Phoebe ne s’éloigna plus de son domaine et elle écrivit un beau roman qui firent les délices de ses sujets. Les enfants interprétèrent des épisodes sous forme théâtrale lors des fêtes scolaires.

Le chant des cygnes inspira une symphonie au prince Eugène qui trouva ainsi, par le biais d’une belle partition, le moyen de traduire l’amour profond qu’il éprouvait pour la reine.

Parallèlement, le prince Andréa déclara sa flamme à une demoiselle d’honneur de la reine à qui il jura fidélité.

Quant au génie des eaux, il fit parvenir une corbeille d’objets précieux en jade, or et cristal.

Près du buisson d’églantines jaillit une fontaine et chacun put venir s’y rafraîchir à loisir.

On célébra les mariages de manière romantique et le royaume trouva un équilibre harmonieux et féerique, digne de la rencontre d’un génie et d’une reine éprise de poésie.