Capucine, la cuisinière en chef du château n’avait pas
ménagé sa peine pour que le repas soit parfait.
Sur une table décorée avec art par Doria, lingère de talent,
elle disposa des pyramides de fruits déguisés, cédrats, angélique, violettes,
oranges, pommes et poires avec un additif sucré, les dragées aux amandes.
Des pétales de roses confits et de petits fromages de chèvre
aux noix, présentés sous forme de marguerites des prés et de boutons d’or
nappaient des coupelles en porcelaine, invitant à la dégustation de cervoise
Lancelot et de cidre de Quimper.
Le premier plat arriva dans l’enthousiasme général après un
rinçage des doigts dans de l’eau parfumée, présentée en aiguière et en burettes
pour l’essence de roses.
C’était un vol-au-vent au pigeonneau et aux amandes, servi
avec une purée de topinambours et un caquelon de champignons à la crème.
Vint ensuite une daurade farcie d’un hachis de pibales et
d’encornets pimentés revenus sur le feu dans un bain d’huile d’olive.
Présentée sur un lit d’algues brunes et de laitue romaine,
avec de petits choux pommelés contenant en leur cœur une farce d’aiguillettes
de poulet, la daurade apparaissait comme la reine des flots gourmands, se
multipliant à l’envi pour satisfaire l’appétit de valeureux chevaliers et de
dames de renom.
La fée Viviane, sous les traits de Marguerite de
Brocéliande, demanda à féliciter la cuisinière Capucine et sa brigade.
Ces dames se présentèrent avec un tablier immaculé, brodé de
pervenches et elles obtinrent des applaudissements chaleureux.
Marguerite de Brocéliande leur promit une pervenche d’or et
Bernard de Questembert demanda à Capucine l’un de ses rubans pour avoir
l’honneur de défendre ses couleurs le jour du tournoi.
Cerise et sa brigade repartirent en cuisine pour préparer la
suite, une rosace de magrets servis avec une sauce aux cerises, une purée de
carottes et de poires de terre ainsi qu’une tombée de pleurotes.
Des pages alertes s’emparèrent prestement des assiettes pour
éviter un refroidissement de ces préparations servies chaudes.
Une selle d’agneau farcie d’aneth et de fenouil caramélisé
apparut dans un tourbillon de pâte feuilletée cuite sur la braise, complétant
ces délices carnés.
De petites roses de pommes, passées au pinceau, au miel et à
la gelée de roses, servies avec une gelée de citron et de lavande, passèrent
parmi les convives pour leur permettre de patienter jusqu’au dessert.
Des aiguières d’eau fraîche agrémentée de sirop d’orgeat
rafraîchirent les convives qui commencèrent à se sentir disposés à déguster des
friandises inédites.
Les conversations allaient bon train et des amitiés se
nouaient.
Edouard de Nohant, chevalier de belle prestance et féru de
poésie, trouva en la personne d’ Hélène
de Beaumanoir, sœur jumelle de Benoît des Forges, venu pour participer au
tournoi, une audition complaisante.
« Hélène dont le nom évoque le courroux de Ménélas,
parti en guerre jusqu’à Troie pour reprendre au beau Pâris, son épouse chérie,
vous êtes si belle que pour vous, je m’efforcerai de gagner le tournoi.
Que le ruban doré qui retient les boucles de votre chevelure
digne de Cérès, orne ma lance, tel est mon vœu le plus cher !
Je vous le rapporterai au terme des combats pour me montrer
digne de vous » !
Hélène n’eut pas le loisir de répondre car troubadours,
ménestrels, jongleurs, danseuses et montreurs d’ours firent irruption dans la
salle pour procurer des divertissements.
Une danseuse, nommée Soraya, fit sensation en interprétant
une danse des sept voiles qui coupa le souffle de plus d’un chevalier.
Vêtue de voiles roses, elle s’en défit avec élégance et
sensualité et lorsqu’elle apparut, au tableau final, en justaucorps couleur
chair, elle suscita un enthousiasme fou et des chevaliers durent être sermonnés
par Jehan des Roselières car ils en seraient venus aux mains pour se disputer
un voile de la belle, afin de porter ses couleurs lors du tournoi.
Tristan-Lou proposa un tirage au sort et c’est le chevalier
Norbert du Hainaut qui gagna le droit de porter un morceau de voile en guise de
brassard.
Soraya ne fut pas mécontente du choix octroyé par le destin
car Norbert du Hainaut était un très bel homme et son visage avenant était
empreint de finesse et de douceur.
Les divertissements terminés, on dressa à nouveau la table
du festin pour qu’éclate un océan de douceur.
Pyramides de fruits, coupelles de crèmes aromatisées, choux
pralinés, charlottes à la framboise ou aux pralines, nougatines au miel furent
le prélude d’un entremets merveilleux, une omelette norvégienne et une
farandole de douceurs, mille-feuilles, mokas, babas au rhum et enfin arriva le
clou du spectacle , une pièce montée, délicatement parfumée à la rose et à
la barbe à papa.
Chacun se délecta de fondantes parts de rêve puis on but du
café, des liqueurs et du vin pétillant.
Les pages eurent tôt fait de tout débarrasser et les invités
prirent congé en félicitant le maître de maison.
Demeuré seul avec Pervenche, Jehan des Roselières la
félicita pour la coordination et l’agencement harmonieux des différentes étapes
du festin.
Il brûlait de l’enlacer et de poser ses lèvres sur les
siennes mais, soucieux des convenances, il lui baisa la main avec ferveur et
lui promit une surprise pour le lendemain.
Pervenche le quitta, le cœur battant. La surprise lui
importait peu mais elle tremblait de tous ses membres lorsqu’elle se trouvait
seule, en songeant au beau seigneur qui avait pris son cœur dès le premier
regard.
Elle regagna sa chambre, se dévêtit puis, après une toilette
soignée, se mit au lit et s’endormit en rêvant qu’un aigle s’emparait de son
ruban pour le déposer dans son aire.