Que serais-je devenue si je
n’étais pas allée au lycée ? Je préfère ne pas y penser ! mon père
voulait me garder auprès de lui, sans se soucier de mon avenir.
Il avait misé tous ses espoirs
sur mon frère, l’inscrivant dans une école prestigieuse à Armentières.
Daniel était certes intelligent
et il avait de multiples talents. Doué en dessin, en musique, il brillait aussi
bien en mathématiques qu’en Français.
Il fut cependant renvoyé de
l’école car il était frondeur, belliqueux et il préférait conquérir les filles
plutôt que les bonnes notes.
Echaudé par ce désastre, mon père
finit par lui donner un ultimatum : le collège technique et un diplôme ou
la musette !
C’est ainsi que mon frère devint
tourneur sur métaux avant de reprendre les gants et de devenir par la suite
professeur en Lycée Professionnel !
Quant à moi, j’eus beaucoup de
peine à m’habituer au lycée de Douai, à ses règlements (blouse etc.) , à sa
terrible directrice et à cet univers terrifiant si éloigné de l’ambiance
familiale de la petite école de mon village.
D’abord demi-pensionnaire, je
devins interne car les trajets aléatoires incluant un pont levis à l’entrée de
Douai, m’épuisaient et m’interdisaient d’arriver à l’heure.
Interne, je dus affronter la
solitude au milieu de camarades habituées aux us et coutumes de
l’établissement.
La directrice nous réunissait
lors des fêtes, allant jusqu’au champagne, et nous chantions l’hymne du
lycée :
« Nous l’avons bâtie, la
chère maison et toute notre vie, nous la protègerons.
Amies, bon courage, bravons les
jaloux, Dieu bénit notre ouvrage et triomphe avec nous » !
Je trouve étrange d’invoquer Dieu
dans un lycée public mais notre directrice présentait d’autres excentricités.
Toujours coiffée d’un chapeau
dont les décorations variaient selon les saisons, cerises, bouquets, plumes,
elle alternait le chaud et le froid, souriant en s’adressant aux bonnes élèves
et terrifiante face aux malheureuses qui piétinaient.
Outre les châtiments et les
perspectives jugées honteuses dans le temple du clacissisme d’une réorientation
vers le collège technique, il y avait les récompenses, le tableau d’honneur et
les félicitations.
Devenue bonne élève en dépit de
résultats médiocres en mathématiques, je ne pus prétendre qu’aux
Encouragements.
J’appris des problèmes par cœur
pour pouvoir reproduire un raisonnement à l’identique si un questionnement
similaire se présentait.
Je ne voulais pas décevoir mes
parents et par ailleurs j’étais soutenue par une camarade qui décrochait les
Félicitations avec une incroyable facilité.
La directrice avait arraché
Guylaine au collège moderne car elle pressentait que cette élève l’aiderait à
consolider le fleuron de son lycée.
Guylaine apprit une année de
latin en un trimestre et lorsqu’elle nous rejoignit, elle devint, de loin, la
meilleure élève de la classe.
Elle n’était pas aimée car on
voyait en elle une compétitrice. Elle se prit d’affection pour moi et me fit
entrevoir la possibilité de franchir victorieusement la porte des mathématiques
en m’expliquant patiemment les rouages chiffrés de la leçon.
Selon ses calculs, je devais
pouvoir prétendre aux Félicitations mais il en va des récompenses comme aux
notes et aux prix des championnats du patinage artistique : selon les
professeurs, on ne devient pas excellente d’un coup, il faut faire ses preuves !
Guylaine suivait des cours au
conservatoire et je l’aidais à transporter son instrument, un
violoncelle !
Je nous revois, trébuchant sur le
trottoir mais heureuses d’être ensemble et de partager une épreuve.
C’est au retour du conservatoire
que je ressentis la première attaque du mal qui allait me ronger et qui ferait
de mon adolescence un parcours cauchemardesque avec des perspectives sombres.
Je sentis le sol se dérober sous
mes pieds tandis qu’un choc dans la poitrine me faisait chanceler.
J’eus toutes les peines du monde
à rentrer chez moi.
Ma mère qui considérait les
études comme une zone de turbulences, pensa que les vacances prochaines
seraient le remède idéal.
Mais les symptômes perduraient.
Je voyais le lycée tourner autour de moi, l’adhésion brutale au sol me causait
un choc et des balbutiements me venaient aux lèvres spontanément.
Pour conserver les
Encouragements, je devais fournir de gros efforts et je n’osais pas parler de
mes troubles à Guylaine de peur d’être rejetée !
Sur ces entrefaites, mon père,
secrétaire de Mairie, s’était mis dans une situation critique en attaquant le
Maire frontalement et il dut demander sa mutation afin d’éviter les pires
ennuis.
On l’obligea à choisir un poste
dont il ne voulait pas, près de Denain.
Adieu le lycée de Douai et tous
ces liens que j’avais eu tant de mal à tisser !
Mon inscription se fit au Lycée
Watteau de Valenciennes et je fis mon entrée en classe de Quatrième, avec le
Grec, comme seconde langue !