jeudi 5 novembre 2026

La lyre d'argent

 

 

 


Au son du biniou et de la cornemuse, de l’accordéon, de la flûte de Pan, de l’harmonica et du tambour, des couples se sont formés et unis.

Quant aux esseulés, déçus de n’avoir pas été choisis, ils sont partis pour des ailleurs qu’ils souhaitaient meilleurs.

Désormais méfiants vis-à-vis de la musique qui opère le rapprochement des êtres, presque à leur insu, ils ont créé un cénacle sacré, celui de la Poésie qui intègre le chant des mots et le courant profond qui trouve sa source dans le cœur.

Ils avaient oublié le plus bel instrument, dit le chef de file du mouvement littéraire néoromantique, la lyre d’Orphée. Avec le chant du poète, la lyre a eu les accents les plus purs, les plus forts, charmant les bêtes sauvages et les humains dans toute la gamme des sensibilités, guerriers compris.

Alors du ciel vint une lyre d’argent portée par deux anges qui donnèrent une aubade céleste. Ils disparurent dans un halo d’azur, laissant les hommes et les femmes s’exercer à la pratique des vibrations sacrées.

Une femme souleva l’enthousiasme tant son doigté, la tessiture de sa voix et le choix de ses mots étaient à la fois hors du temps et contemporains.

Un homme releva le défi et charma à son tour l’auditoire. Ces premiers essais furent des coups de maître et l’on entendit dans la profondeur des cieux un chœur d’anges orchestré par Saint Michel et l’Ange Gabriel.

Forts de ce soutien, nos amis poètes songèrent enfin à un confort minimal, construisirent une cité en forme de lyre et organisèrent un tournoi, prévoyant de décerner une décoration au meilleur d’entre eux, la lyre d’argent !

J’attends vos candidatures, chers amis. J’ai moi-même reçu la lyre d’argent il y a bien longtemps des mains de mon ami Darius Cittanova et je serais heureuse de la remettre à mon tour au poète qui alliera la musique des mots à la profondeur des sentiments mais je sais que le choix sera difficile : vous avez tous, tant de talent !    

mercredi 4 novembre 2026

L'homme au chignon de samouraï

 

 

  

Le jour de la réception débuta sous de bons auspices car le soleil était de la partie. Ce fut un défilé d’invités, la plupart apportant un cadeau de bienvenue.

Cassandre avait revêtu le kimono offert par son ancienne voisine pour symboliser son appartenance professionnelle au monde asiatique. Elle offrit à leur hôte une édition rare de l’une de ses traductions imprimée sur du papier de riz. Iban fut touché par cette délicate attention et la remercia chaleureusement.

Il eut un mot pour chacun, louant la qualité des présents. Il put dénombrer un bilboquet, un échiquier, un gilet brodé à l’ancienne, une commode élégante et un chandelier en or massif. D’autres présents relevaient de prouesses culinaires, lot de confitures, gelées à la rose, confits de viande, andouillette de Cambrai et autres délices.

Avant de faire sauter le bouchon de Champagne, Iban pria l’assistance de passer à l’atelier pour y découvrir son panel d’espadrilles.

Cassandre opta pour une paire décorée de chrysanthèmes et chacun trouva sa paire d’exception. Tous les invités tinrent à rémunérer leurs emplettes : «  Il ne sera pas dit que vous ayez travaillé en pure perte » dit Victor et il fut approuvé par tous.

Iban remercia ses hôtes et les invita à passer à table. Il porta un toast établissant un pont entre la triangulaire Pays Basque-Terroir Breton et Flamboyante Picardie.

Il fit allusion à ses origines bretonnes du côté paternel et loua les prodigieuses terres du Nord foisonnant en trésors de toutes sortes.

Victor prit la parole au nom du groupe, portant la voix de l’espoir à l’adresse d’un résident de charme qui leur fournirait de quoi se chausser confortablement.

Les applaudissements fusèrent et Iban fit circuler les plats.

 

C’est alors qu’apparut un homme vêtu de soie noire, col Mao et les cheveux relevés en chignon de samouraï. Chacun supposa qu’il était apparenté à son voisin tant son naturel affiché était sans ombrage. Iban le pria de prendre place à ses côtés, une chaise ayant été laissée vide pour respecter la coutume de la réception improvisée.

L’inconnu offrit son cadeau : c’était une boite à musique en nacre d’où s’échappait une romance ancienne, Ramuntcho, ce qui prouva à tous qu’il connaissait les origines de leur hôte. Iban le remercia pour cette attention subtile.

On ne lui prêta plus attention et on fit honneur aux mets de choix proposés.

Une personne cependant ne quittait pas des yeux l’étrange personne qui n’avait pas décliné son identité. Il s’agissait bien attendu du commandant Delambre venu en tenue civile pour participer aux festivités. Il choisit un moment de détente entre deux plats pour entraîner l’individu à l’écart, sous prétexte d’une révélation le concernant.

S’assurant que personne ne les remarquait, il exhiba sa carte professionnelle et demanda à cet étrange interlocuteur d’indiquer sa filiation avec le village. L’homme prétendit avoir laissé ses papiers d’identité dans sa voiture. Il se proposa d’aller les chercher.

Comme il s’y attendait, Florent Delambre ne le vit pas revenir. Il avait pris des clichés de l’homme et pensa qu’une nouvelle enquête s’offrait à lui.

Afin de ne pas inquiéter son entourage, il prétendit que l’homme au chignon de samouraï avait reçu de mauvaises nouvelles de sa compagne et qu’il avait dû quitter cette aimable réunion, le priant de présenter ses excuses. Enfonçant le clou, il le présenta comme un cousin lointain «  à la mode de Bretagne » précisa-t-il à l’intention d’ Iban pour le faire sourire et lui attribua une identité fantaisiste Yves Le Dantec.

On oublia l’incident. Au dessert, Victor joua de l’accordéon, interprétant Ramuntcho pour le plaisir de tous et la fête se termina dans la joie.

Après avoir raccompagné Cassandre et fait poster un homme dans son jardin en toute discrétion, Florent Delambre rentra chez lui pour tenter d’éclaircir les zones d’ombre entourant le prétendu cousin.

mardi 3 novembre 2026

La complainte des oubliés

 



Les oubliés se fondent dans les brumes nocturnes, cachant leurs larmes et tâchant de garder le cap.

Leur bonheur consiste désormais à l’espoir de rencontrer un autre oublié à qui ils puissent se confier et ouvrir leur cœur blessé.

Les rossignols les accompagnent et lancent leurs notes sublimées par un rayon de lune.

Geishas et samouraïs font pleuvoir des fleurs de cerisier et dans un mirage doré s’offrent un amour couronné de pivoines, d’iris et de chrysanthèmes.

«  La lune trop blême pose un diadème sur tes cheveux roux

La lune trop rousse de gloire éclabousse ton jupon plein de trous

La lune trop pâle caresse l’opale de tes yeux blasés

Princesse de la rue, sois la bienvenue dans mon cœur blessé ».

La Complainte de la Butte égrène ses strophes accompagnées à l’orgue de barbarie tandis que les oubliés se croisent et se joignent au rythme des amours sacrifiées et magnifiées par l’espoir.

lundi 2 novembre 2026

La princesse Chysanthème

 




Dans un royaume triste, hanté par des hérons et des aigles noirs, il y avait un manoir où vivait une jolie princesse, tout de rose et d’or vêtue comme la fleur dont elle portait le nom, Chrysanthème.

Elle était si belle que les jours gris et sombres prenaient des nuances grenat, pourpre et immaculées comme les lys.

Elle aimait se promener dans son royaume, n’hésitant pas à prendre des risques. Dans un petit sac de velours brodé, il y avait une paire de sandales légères pour détendre ses pieds fatigués, un carnet de notes avec des porte-plumes colorés et un album à dessiner et des crayons de couleur.

Chrysanthème s’arrêtait parfois pour écrire, dessiner et réaliser de jolies esquisses qui l’aideraient à composer des tableaux qu’elle finaliserait dans un grand atelier lumineux où elle aimait se trouver, à l’intérieur de son manoir.

Les habitants du royaume s’étaient habitués à la voir et ils la considéraient comme une des leurs plus que comme une princesse.

Ils s’enhardissaient parfois jusqu’à lui parler de leurs soucis quotidiens ou lui présenter suppliques, doléances voire projets d’embellissement pour le royaume.

C’est ainsi que Chrysanthème rencontra un jeune homme prometteur.

Darius, au prénom impérial, était arrivé sur le rivage du royaume en compagnie de personnes en déshérence, chassées de leur pays par des ennemis qui en voulaient à leur vie.

Il était enfant lorsque leur barque de fortune avait fini par accoster dans une crique battue par les vents.

Désespérés et n’ayant pas assez d’argent pour le passeur, les parents de Darius avaient placé l’enfant dans la barque, muni d’un sac avec des effets de rechange, l’avaient embrassé avec effusion et s’en étaient remis au destin pour leur propre survie.

Sa mère lui avait donné le médaillon dont elle ne se séparait jamais et les yeux embués de larmes, s’était enfuie pour ne pas voir la barque s’éloigner avec cet enfant qu’elle chérissait par-dessus tout.

Il arrivait que les barques surchargées coulent en mer et que les personnes à bord se noient par centaines.

Darius avait eu la chance d’échapper à ces périls et lorsqu’il avait mis le pied sur le sol de ce royaume inconnu, si différent de son pays natal, il avait songé à utiliser ses compétences et rester en vie en espérant que ses parents puissent le rejoindre comme ils s’y étaient engagés.

En posant le pied sur la grève, Darius fut frappé par les tons gris de cette terre d’accueil, si différents des colorations lumineuses de son pays d’origine. Mais ce n’était pas le moment de s’apitoyer sur son sort. Trouver de la nourriture était le point crucial.

Il se contenta de coquillages disponibles en cherchant bien, et par la suite, il gagna sa vie en devenant pêcheur.

Il pratiqua la plongée et découvrit des amphores, des monnaies anciennes et des statuettes qui provenaient d’un monde disparu.

Il apprit également à fabriquer des colliers de perles et devint si habile dans cet art qu’il put renoncer à la pêche. Il ouvrit une boutique où se pressaient les élégantes du royaume.

C’est en passant devant cette boutique dont l’étalage de la vitrine était artistement conçu, que la princesse eut un coup de cœur pour ces bijoux artisanaux pleins de charme.

Elle entra dans l’échoppe, choisit quelques bijoux assortis à ses toilettes et dut lutter contre Darius qui tint absolument à lui offrir ces parures, nées de ses doigts agiles.

«  Princesse, vous serez mon ambassadrice. Je serai heureux de savoir que vous portez ces bijoux que j’ai créés en souvenir de ma mère et en pensant à mon pays d’origine ».

Très émue, la princesse proposa à ce jeune homme exceptionnel de vivre à ses côtés.

«  Vous serez mon orfèvre attitré et vous aurez un atelier près du mien, là où je peins. Je serais d’ailleurs ravie de vous avoir pour modèle car votre visage est si lumineux et votre allure si altière que l’on désire immortaliser cette beauté hors du commun.

Je n’ose croire à ce que j’entends, divine princesse ! J’aimerais avoir le talent de peindre tant votre beauté est radieuse. Elle peut être comparée à celle des femmes qui ont conquis le monde.

Eh bien, cher Darius, je vous entends à merveille. Nous conquerrons le monde ensemble, voulez-vous ?

Avant de conquérir le monde, chère princesse, rendons à ce royaume sa beauté primitive car le gris s’est emparé de ce pays, ôtant la joie de vivre.

Vous avez mille fois raison, cher Darius. Ensemble, nous ferons de grandes choses et nous verdirons le royaume qui refleurira.

Il sera enfin digne de la princesse Chrysanthème » dit Darius en souriant et ce sourire devint un gage d’amour.