lundi 29 juin 2026

Le royaume de Roxane

 

 



Dérouté par une tempête imprévue, le voilier Roxane ainsi nommé par son armateur féru de Cyrano de Bergerac aborda au large d’une crique où pleuvait de l’or.

Les marins et leur capitaine Sir William de Boston mirent le canot à  la mer et partirent explorer ce royaume qui ne figurait sur aucune carte, celle des pirates comprise.

Les dauphins et les sirènes jouaient à la balle ou se défiaient à la course.

Le capitaine ordonna à ses hommes de ne pas les regarder et de ramer énergiquement pour échapper aux sortilèges.

Il fit ramasser du petit bois sec, érigea des galets et des coquillages pour former un âtre de fortune et le feu flamba. On mit à cuire des palourdes et on puisa de l’eau de source pour en emplir une marmite que l’on garnit de crabes, de soles et de poissons divers qu’on pêcha avant la tombée de la nuit. Cette cotriade fut appréciée au clair de lune ainsi qu’un tonnelet de muscadet mis en perce et des bolées de rhum.

Le campement avait été établi et  chacun se retira dans sa tente pour dormir.

Le lendemain, le paysage avait changé : une pluie dense brouillait les contours des bords de mer.

Le capitaine décida de s’enfoncer dans l’île pour voir s’ils pouvaient trouver un habitant capable de les héberger.

Au sortir d’un petit bois où l’on prit des lièvres et des cailles, on entendit un bruit singulier : c’était celui d’un métier à tisser.

Une étrange demeure dont la façade était ornée de coquillages s’offrit à leurs yeux.

Guillaume des Abysses, l’écuyer de Sir William se présenta muni d’une parure et d’un service à thé en porcelaine Céladon.

Une jeune femme l’accueillit et l’invita à boire un jus de fruits en sa compagnie. Tout en savourant un délicieux breuvage, Guillaume jetait un regard sur le métier à tisser.

«  Vous avez là un joli métier à tisser ! Puis-je vous demander ce que vous fabriquez ? Nous avons entendu , mes compagnons de route et moi, le bruit de votre métier et cela nous a intrigués.

Messire, je tisse de nombreux ouvrages selon les commandes. En ce moment il s’agit de robes de cérémonie tissées avec du fil d’or et de la soie. Le chef d’œuvre sera la robe de mariée de la princesse Aurore qui épouse prochainement le prince Amour.

Où réside cette princesse ? Nous irons lui présenter nos félicitations.

Au château de Tournebride ».

Guillaume des Abysses promit de revenir saluer la jolie Aude aux fils d’or et partit informer le seigneur William de Boston de noces princières au château de Tournebride.

dimanche 28 juin 2026

Handicap mal venu

 



Alors qu’elle terminait une rose en soie servant de fibule pour une robe de soirée, Angèle eut l’impression de recevoir un coup de poignard dans le dos. Son corps fut secoué par des douleurs très vives et elle se traîna jusqu’au canapé pour abréger ses souffrances.

Le médecin diagnostiqua une sciatique aigüe et une lombalgie généralisée. Les radiographies révélèrent une dégénérescence du squelette .

«  Ma femme ne tarit pas d’éloges à votre sujet, chère Madame et je dois reconnaître que dans les soirées mondaines où nous nous rendons, elle éclipse plus d’une parisienne par son élégance. Cependant je vais devoir vous recommander de modérer vos travaux de couture. Le pédalier que vous activez et le fait que vous ayez le dos courbé sur l’ouvrage à réaliser sont à l’origine de vos douleurs.

Reposez-vous une quinzaine de jours et marchez dans la campagne en vous appuyant sur une canne » conclut le praticien en la quittant.

Le retour prochain de Paul lui facilita la tâche. Cette fois, elle ne cacha pas la machine à coudre et la laissa à sa place face à la baie vitrée qui donnait sur le jardin.

Elle prit l’habitude de marcher à petits pas et on la vit se promener dans le bourg, ce qui lui permit de donner des explications à sa clientèle sur la relâche de ses travaux. Personne ne lui en voulut. Des croyantes brûlèrent des cierges sur l’autel de la Vierge Marie pour optimiser sa guérison.

Paul, à son retour, se félicita d’avoir choisi une épouse courageuse.

Heureux de pouvoir lui procurer un peu de bonheur, il fit publier les bans, commanda un costume de marié et retint une toilette de noces complète pour Angèle.

Le principal opposant à leur mariage, son père, était décédé depuis quelques années et sa sœur Virginie avait fait un beau mariage dans un milieu bancaire.

Leurs noces furent une réussite. Un banquet eut lieu sur la place du village et les mariés reçurent de beaux cadeaux. Angèle était devenue une figure marquante du village et chacun voulut lui témoigner ses remerciements pour tant de jolies toilettes réalisées avec talent.

Paul renonça à ses voyages lointains ; les douleurs l’avaient gagné également. Ses voyages en train avaient laissé leurs marques sur son corps. Sa fâcheuse habitude de fumer des cigares avait abîmé ses poumons.

Angèle reprit la pratique de la machine à coudre pour payer les soins onéreux dont Paul avait besoin.

Il mourut dans ses bras, la laissant dans la maison qu’il lui avait léguée par acte notarié.

Avec son accent parisien, à la Arletty, Angèle me raconta cette histoire, celle de sa vie, par bribes. J’étais sa cousine par alliance, ma mère appartenant à la famille bourgeoise qui l’avait rejetée.

Sans rancune, elle m’offrit des boutures de ses rosiers anciens dont notre jardin se pare aujourd’hui.

Parfois, la brise dessine la silhouette d’une élégante coiffée d’un chapeau merveilleux façonné par une artiste aux doigts de fée.

Une jolie petite maison de campagne

 

 

 


Paul avait choisi une petite ville de la région parisienne pour établir leur nid d’amour. La maison était modeste mais confortable, meublée dans un style balzacien.

Un immense jardin comprenant un potager, un verger, un colombier et un poulailler ainsi que des clapiers constituait le trésor du domaine.

«  Lorsque je partirai à l’étranger pour mes séjours commerciaux, vous ne mourrez pas de faim avec ces ressources » dit Paul ; lorsqu’il la quitta pour se rendre à Saigon, il déposa quelques louis d’or sur la table «  pour vos effets personnels » précisa-t-il et il partit en fumant l’un de ses cigares cubains après une dernière étreinte.

Demeurée seule, Angèle refoula ses larmes et décida de passer à l’action pour chasser cette impression de femme entretenue voulue par son conjoint. Elle acheta une machine à coudre et fit savoir dans le bourg qu’elle était couturière à domicile et qu’elle recevrait sa clientèle chez elle.

«  Je sais aussi faire des chapeaux : j’ai mon brevet de modiste » mentionna-t-elle.

On vint chez elle par curiosité puis par choix ; sa renommée fut telle qu’on alla jusqu’à commander une robe de mariée à cette couturière aux doigts d’or. On portait moins de chapeaux qu’à Paris et les commandes de cet accessoire allaient de pair avec des cérémonies familiales, communions solennelles, mariages, noces d’argent et noces d’or. Elle créa aussi des robes de baptême et des petits bonnets pour nourrissons.

Un jour, un homme sonna à sa porte. Angèle crut qu’il venait commander une toilette pour une femme dont elle avait les mesures mais en réalité il venait pour lui : «  je voudrais que vous me fassiez un pantalon »  Surprise, Angèle rétorqua qu’elle n’en avait jamais fait, son mari s’habillant chez un grand faiseur.

Le client hors norme insista «  Les pantalons que j’achète ne sont pas adaptés à ma morphologie et je n’ai pas les moyens de m’adresser à un tailleur de renom. Je suis sûr que vous ferez aussi bien que ces couturiers de haute gamme. Votre mari gagnerait à être habillé par vous » ! Vaincue, Angèle prit ses mesures et promit de tirer le meilleur profit d’un coupon de serge qu’il lui laissait.

Bien des années plus tard, elle dut lui dire que c’était le dernier pantalon qu’elle lui cousait «  J’ai 90 ans et à mon âge, je dois me ménager » ; ils se quittèrent bons amis.

Très occupée par ses travaux, heureuse de gagner sa vie en cousant, Angèle montait sa machine à coudre au grenier dès que Paul annonçait son retour. Elle faisait dire qu’elle serait indisponible pendant une période indéterminée et qu’elle reprendrait ses travaux après le départ de son époux.

Chacun jouait le jeu, comprenant qu’un bourgeois voyait d’un mauvais œil le travail d’une épouse.

Paul revenait chargé de cadeaux luxueux et inutiles et Angèle s’extasiait comme il se doit devant ces merveilles. Son mari appartenait à un autre monde que le sien et elle en avait pris son parti.