lundi 25 mai 2026

La lettre de Roxane

 

 



Après le petit déjeuner consistant en café et chicorée à la crème double, parts de pain perdu et brioches à la confiture maison, Ophélie se cala dans le rocking-chair de sa mamie et lut attentivement la lettre que le notaire lui avait transmise avec les clefs de la maison et le chèque du legs correspondant aux économies de Roxane.

«  Ma chère Ophélie, lorsque tu liras cette lettre, je ne serai plus de ce monde. Sache que je t’ai chérie comme la meilleure partie de mon être et que j’ai aimé ton choix de vie et les tours de chant qui cependant m’éloignaient de toi.

Tu as composé sans le savoir des paroles et de la musique que n’auraient pas désavouée la grande Taos Amrouche et le groupe Djurdjura.

Le sang de nos ancêtres coule dans tes veines.

Je me nomme Soraya en réalité ; le prénom de Roxane venu de la pièce de théâtre que j’avais étudiée en classe m’a servi à m’intégrer dans le village de ton grand-père Gabriel.

Je l’ai rencontré dans le maquis, en grande Kabylie où je vivais sans souci jusqu’à ce que nos colonisateurs s’acharnent à nous maintenir dans l’état de dépendance où nous étions depuis tant d’années et se livrent à une guerre sans merci sans oser lui donner ce nom.

Gabriel n’avait pas supporté cet état de fait, jugeant la guerre illégitime et il avait quitté son unité à l’aube.

Se débarrassant de son uniforme, il était en train de revêtir des vêtements civils lorsque je l’ai surpris.

Poignard à la main, il m’aurait été aisé de le tuer mais nos regards se sont croisés et ce fut un coup de foudre réciproque.

Nous ne nous sommes jamais quittés et lorsque la guerre fut terminée, Gabriel m’emmena dans son village Maroilles et j’y trouvai tout de suite mes marques.

Désormais j’y vécus, vêtue à l’européenne, avec un prénom emprunté au théâtre.

La naissance de ton père Raphael nous a emplis de joie. Nous formions une famille unie et sans histoire.

Ton grand-père avait repris son poste de professeur d’Histoire au lycée de Cambrai et de mon côté, je cousais, brodais, dessinais, vendant mes ouvrages à la commande. Nous étions aisés et avons pu donner à Raphael une éducation soignée.

Il avait hérité de mon don pour le dessin et nous l’avions inscrit dans un établissement renommé pour l’obtention de diplômes recherchés dans le domaine industriel.

C’est dans cet établissement, à Armentières, qu’il a rencontré ta jolie maman, Déborah au beau sourire et aux talents culinaires exceptionnels.

Ils ont été heureux et le point d’orgue de leur bonheur fut ta naissance.

Hélas, un jour funeste, ils ont croisé un conducteur qui avait perdu le contrôle de son véhicule. Ils ont été tués sur le coup et leur véhicule broyé fut l’élément clef de la collision.

Selon leurs volontés, tu m’as été confiée : tu n’avais que cinq ans !

Voilà, ma chère Ophélie, ce que tu dois savoir.

Je suis si lasse que je vais devoir poser la plume. Le reste, tu le découvriras au fil de tes recherches car l’âme de nos ancêtres s’est infiltrée dans ton être, te poussant sans cesse à aller au fond des choses.

Ta grand-mère qui t’aime plus que tout depuis le départ de son cher Gabriel, atteint par une longue maladie qui l’a bien fait souffrir.

Il me tarde de le retrouver dans les champs d’éternité où depuis longtemps il m’attend. Soraya ».

Après la lecture de cette longue missive, Ophélie se recueillit dans le jardin, cherchant, parmi les fleurs, l’âme de sa grand-mère chérie.

La valse lente des amants

 

 
 
 
 
 

Ils se sont élancés sur le parquet ciré, pour une dernière valse, les amants éternels, pour se donner réciproquement le frisson harmonieux du bonheur.
L’orchestre et la salle de bal ont soudain disparu pour rendre les danseurs à la nature qui est un hymne à l’amour.
Les oiseaux ont pris la relève pour donner le tempo et c’est avec un vif plaisir que les valseurs ont esquissé leurs pas dans une clairière, près d’une fontaine dont les eaux chantent de manière cristalline.
Pierrot, Colombine et Arlequin ont rejoint la clairière enchantée et Merlin s’est extrait de sa prison de verre pour enlacer la fée Viviane, sa bien-aimée.
Lancelot et Guenièvre ont offert le spectacle de leur passion et il s’en est fallu de peu que les danseurs ne s’arrêtent pour les admirer.
Tristan et Yseult, parés de leurs couronnes de feuillages, se sont joints à la valse, rendant à cette prestation toute sa singulière beauté.
Un professeur de Lettres, en université, consacra un premier mois d’études à la pratique de la valse.
C’était, à ses yeux, l’unique moyen de faire comprendre à tous ses étudiants les mystères de l’amour.
La vibration des corps enlacés et dansant à l’unisson selon un code musical établi permettait à tous de pénétrer dans les arcanes des passions sublimées par la raison, rendant possible la compréhension d’une œuvre aussi complexe que La Princesse de Clèves, écrite pourtant à une époque où la valse n’existait pas encore.
Néanmoins c’est au cours d’un bal donné à la cour qu’une évidence éclata : le duc de Nemours et la princesse de Clèves qui n’avaient jamais été présentés l’un à l’autre, étaient manifestement faits pour former le plus beau couple qui soit.
Cet amour contrarié du fait que la princesse de Clèves était mariée, obéissant au souhait de sa mère qui lui présentait le mariage de raison comme la meilleure chose du monde, nous envoûte littéralement car il y a dans ce livre du dix-septième siècle la matrice de toutes les histoires d’amour les plus singulières et les plus dignes d’être analysées.
Mais laissons là la carte du Tendre et revenons à nos couples qui valsent sans se poser de question existentielle.
Que revienne le temps des cerises, de l’amour et des rêves d’éternité !

dimanche 24 mai 2026

Amour nocturne

 


«  Moi je n’étais rien

Et voilà qu’aujourd’hui

Je suis le gardien

Du sommeil de ses nuits

Je l’aime à mourir »

Rêvant à l’amour fou qui emporte tout sur son passage, semant des cerceaux de roses d’orient, Vincent marcha au hasard dans les rues de Paris.

Une princesse de la nuit surgit, dansant au son d’un violon inspiré par Chagall et le monde nocturne révéla sa présence comme dans un film de Woody Allen.

Toutes les figures qui avaient hanté les bars parisiens, Ernest Hemingway, Paul Verlaine et Edgar Degas offrirent un aspect de leur talent.

Degas peignit Vincent sous les traits d’un danseur du Moulin Rouge, Paul Verlaine écrivit une ode à sa beauté et Ernest Hemingway commença une nouvelle où une chanteuse de Fado s’ingéniait à ensorceler le ténor à la voix d’or.

L’aube chassa ce monde onirique et Vincent, les yeux clos, savoura la rosée du matin.

Johnny roi de l'été

 

 



Cherchant un pendant masculin à la représentation de l’été si souvent honoré par une figure féminine, la muse de l’été jeta son dévolu sur Johnny.

Non seulement il possédait cette fameuse beauté grecque qui inclinait vers une naissance en coquillage nacré comme Vénus, la déesse de l’amour mais, de plus, il attirait spontanément les fleurs de la forêt, Brocéliande notamment, ce qui le faisait apparaître comme le barde de La Table Ronde.

La muse Rose des bois demanda au peintre Alphonse Mucha de représenter Johnny en roi de l’été.

Le prince pictural de La Belle Epoque trouva le fil d’or qui transfigura Johnny, l’envoyant rejoindre le monde de Shakespeare dont il rêvait.