lundi 7 septembre 2026

Madelon aux longs jupons

 


 


Dans son village, Madelon était connue pour ses longs jupons qui lui donnaient une démarche chaloupée au son de doux frous-frous.

Un jour, on ne la vit pas rentrer au village à la nuit tombée et chacun s’inquiéta. Que lui était-il arrivé ?

Comme d’habitude, elle s’était rendue dans un petit bois dont elle connaissait chaque coin. Elle aimait récolter les fruits de saison et composait de magnifiques bouquets qu’elle vendait le soir même pour embellir l’intérieur des ménagères.

Elle occupait ses soirées à confectionner des bijoux artisanaux avec les trouvailles collectées dans les sous-bois ou à filer la laine, tisser la soie et broder.

Ce jour-là, en apercevant une orchidée, elle ne vit pas une ombre l’envelopper et la prendre pour l’emporter, aveuglée, ficelée sur la selle d’un cheval ou d’une monture inhabituelle.

Les yeux bandés, elle ne vit pas son point de chute. Une poigne solide la souleva et la déposa dans une pièce où elle découvrit, à tâtons, un sofa confortable.

Elle s’y installa, guettant le retour de celui qui l’avait enlevée.

C’est une jeune femme aux gestes doux qui détacha son bandeau ; la pièce qui lui était réservée était charmante. Lit à baldaquins, armoire contenant de jolies toilettes, secrétaire en bois de rose garni de parchemins et de stylos, piano,  meublaient la pièce ; un cabinet de toilette jouxtait la pièce avec le nécessaire hygiène et beauté.

La servante qui se prénommait Angélique lui apporta un repas sur une desserte. Chaud-froid de volaille, salade composée, crèmes à l’eau de rose et fondant au caramel ravirent les sens de la jeune fille qui en oublia, l’espace d’un instant, l’étrange situation dans laquelle elle se trouvait. De l’hydromel et de l’eau parfumée à l’orange facilitèrent sa digestion.

Angélique lui proposa une promenade dans les jardins, ce qu’elle accepta avec joie.

Elles traversèrent de longs corridors, descendirent les marches du perron et marchèrent dans des allées bien entretenues, séparant des carrés potagers ou fleuris.

Avisant un chêne centenaire, Madelon souhaita s’en approcher. Parvenue au pied de l’arbre royal, elle eut la surprise de découvrir une orchidée toute semblable à celle qu’elle avait vue avant son enlèvement.

«  Serai-je en train de vivre une aventure d’Alice Outre-Miroir » se demanda-t-elle. Pour ne pas abîmer la fleur, elle sortit un petit sac qu’elle détenait dans ses jupons ainsi qu’un matériel à dessins.

Elle croqua l’orchidée sous tous les angles, se promettant d’en réaliser une aquarelle.

Ce travail achevé, le soir tombant, les deux femmes rentrèrent au manoir.

Angélique lui prépara un bain, l’aida à revêtir une magnifique chemise de nuit brodée d’un semis de boutons d’or et lui souhaita une bonne nuit.

Madelon trouva l’alcôve confortable et s’endormit, espérant que le lendemain verrait sa délivrance.

 

 

dimanche 6 septembre 2026

Liseron, la fiancée de la forêt

 




En écrivant son dernier commentaire et en mettant la note appropriée à la pile de copies du Baccalauréat, Liseron eut l’impression qu’elle en avait terminé avec ce métier de professeur mangeur d’énergie et de temps.

En se promenant dans la forêt durant ses congés, Liseron avait ressenti un appel profond, intime et magique.

Un cerf blanc s’était approché d’elle pour la couronner d’un entrelacs de houx, d’églantines et de roses d’or.

Près de la fontaine de Barenton, un chevalier lui avait rendu hommage en lui offrant un bliaut brodé et une houppelande longue garnie de perles et de fourrure pour lui épargner la morsure glaciale de l’hiver.

Liseron rougit de plaisir et elle baisa la main de son généreux donateur en gage de fidélité.

Elle se promit d’écrire un roman de chevalerie où cet homme courtois aurait une place de premier plan.

Heureuse de sa décision, elle rentra chez elle, fit mijoter une soupe avec des racines et des fruits de la forêt puis elle commença un roman courtois sous le titre de La Fiancée de la Forêt.

Amaury de Rochenoire

 

 


De retour en sa demeure, une modeste maison réservée jadis au maître de chai, sa fonction actuelle, Amaury de Rochenoire se débarrassa de son frac avec soulagement et il activa le feu de cheminée avant de plonger dans un sommeil réparateur.

Le lendemain, il entreprit la mise en bouteille de son Rouge Gorge, satisfait des arômes de la cuvée.

Parfois l’image de sa cavalière d’un soir s’imposait à lui mais il la chassait rapidement.

Il comptait obtenir des prix avec son vin de qualité, ce qui lui donnerait des rentrées d’argent dont il avait grand besoin.

Il souhaitait restaurer son château mais ce projet impliquait des réserves financières importantes.

Afin d’arrondir son pécule, il eut l’idée de mettre à profit l’habituelle journée Portes Ouvertes pour lancer des invitations financées réservées à un banquet festif.

Viticulteurs, restaurateurs et personnalités locales furent sollicités.

Amaury envoya une invitation à Charlotte dont il avait gardé l’adresse et il précisa qu’elle serait son invitée d’honneur ; à ce titre, elle aurait droit à une chambre d’ami en sa demeure.

Charlotte qui avait quasiment remisé le jeune homme dans le monde merveilleux des souvenirs sans lendemain fut enchantée et elle se mit à la machine à coudre de sa grand-mère pour confectionner une robe qui soit en harmonie avec le Rouge Gorge célébré.

Elle utilisa un coupon de tissu Liberty et réalisa un ensemble charmant où les oiseaux, les papillons et les fleurs d’automne étaient une ode à la nature.

Enfin prête, elle se mit au volant de sa coccinelle, surnom donné à sa voiture vintage et partit vers le domaine de son prince charmant.

Les retrouvailles furent brèves et chaleureuses.

Amaury remercia Charlotte pour son cadeau, un magnifique gilet de satin qu’elle avait brodé d’oiseaux et de grappes de raisin en référence à la cuvée Rouge Gorge prometteuse de belles ventes.

«  Je le porterai, n’en doutez pas, chère amie. J’imagine que mes ventes seront boostées grâce à cette merveilleuse confection ».

Ils passèrent à table.

Un potage usuel lors des vendanges fut servi dans un bol de faïence en forme de soupière.

Pâté en croûte, saumon de rivière à l’oseille suivirent.

Le dessert consistait en une crème aux œufs accompagnée de sablés avec sa confiture de maison.

«  J’ai la chance d’être secondé dans mes tâches quotidiennes par une cuisinière hors pair. Elle me gâte avec de fabuleux plats du terroir » précisa Amaury et il ajouta qu’étant donné l’âge de la maîtresse en cuisine, il avait recouru aux services de jeunes vendangeuses pour concocter le repas Rouge Gorge.

Charlotte se retira dans sa chambre où le mobilier rustique étincelait de cire et de cretonne fleurie.

Elle lut quelques pages d’Un amour de Swann et s’endormit en rêvant que son prince charmant s’insérait dans le récit en sa compagnie.

 

 

Myrtille aux bras blancs

 

 

 


Ses bras étaient si blancs, ivoire et nacre, qu’ils faisaient penser à la belle Nausicaa, princesse phénicienne, envoyée par un songe en bord de mer pour accueillir Ulysse, couvert d’écume et nu, contraint de masquer sa virilité avec des feuillages, telle était Myrtille, jeune beauté dont les ressources provenaient des fruits des bois et d’un pécule laissé par sa grand-mère.

Chaque semaine, Myrtille vendait au marché ses produits-phares.

Elle s’ingéniait à produire une nouveauté à chaque fois pour ne pas lasser les habitués qui lui accordaient leur confiance.

Un jour, c’était un lapin aromatisé au thym et à la moutarde, une autre fois, une broche enchâssée dans une rose pourpre.

Dans le sous-bois qui lui livrait ses trésors, Myrtille découvrit un carré de tulipes aux couleurs de l’arc-en-ciel. Elle en préleva avec parcimonie et revint chez elle promptement pour tirer profit de cette splendeur à valeur d’offrande.

Elle créa une coiffe en entrelaçant les calices de la fleur avec des roses d’or. Complétant cette couronne inédite avec un voile de mariée miniature, elle enferma ce trésor dans un globe à l’ancienne décoré de fleurs d’oranger.

Cet article charmant obtint tous les suffrages et chaque jeune fille eut à cœur de s’inscrire sur une liste de commandes.

On jalousa Océane pour son achat du jour puis on la félicita pour sa rapidité et sa volonté d’acquérir un véritable trésor qui lui apporterait le bonheur le jour de ses noces.