Gilles n’attendit pas qu’ Aurore vienne poser pour son
portrait ; il se mit immédiatement au travail après son départ et réalisa
de nombreuses esquisses, Aurore en char à bancs, Aurore contemplative face à
ses toiles, Aurore mangeant délicatement une part de far breton.
Je vais pouvoir produire une série dans le style des Martine,
livres charmants qu’adoraient mes petites sœurs pensa-t-il en posant ses
fusains.
Le lendemain, il peignit une suite de fresques, ajoutant la
scène du marché où ils avaient lié connaissance ; il reproduisait en
nature morte la magnifique cotriade qu’ils avaient savourée à La Marée Bleue ,
le restaurant gastronomique de Roscoff.
Mis en appétit par son dernier tableau, il commanda ce plat
typique à la cuisinière qui le dépannait lorsqu’il n’avait pas le temps de s’activer
derrière les fourneaux.
Au même instant, Aurore cherchait une tenue appropriée à l’intitulé
légendaire que Gilles voulait offrir au monde, Yseult !
Focalisée sur le personnage hors du commun de cette Yseult
aux cheveux d’or, Aurore peina à trouver une toilette conforme à la légende.
Mise au fait de l’objet de sa recherche, la responsable du
magasin Frou-Frou sortit d’une malle des tenues de princesse qui avaient servi
lors du tournage d’un film mettant en scène La Princesse de Clèves.
Aurore ne savait comment remercier la directrice de
Frou-Frou, véritable fée en l’occurrence.
Soizic ne voulut pas accepter d’argent : « Vous
faites vivre le commerce local ; à présent, peinte par Gilles Le Guen,
vous serez l’icône de notre cité. Je vais rafraîchir les toilettes et vous les
enverrai pour que vous soyez désormais la plus belle Yseult que l’on puisse
imaginer » !
Aurore acheta quelques robes pour renouveler sa garde-robe et
elle commanda une tenue bretonne complète, coiffe comprise.
Les deux femmes se quittèrent bonnes amies et Soizic tint à
offrir à cette cliente passionnée des articles de lingerie et un lot de
mouchoirs brodés à l’ancienne.
Lorsqu’Aurore apparut sur le seuil de l’atelier, dévoilant
ses atours masqués par une cape lors du voyage, Gilles sentit son cœur s’emballer
comme un cheval fou.
Il emmena son Yseult dans sa roseraie et ne prit ses pinceaux
qu’au bout d’une heure. Il peignit longtemps avec fureur et, dans un état proche du délire, il finit par
poser ses pinceaux sous les étoiles.