mardi 23 juin 2026

Paris - Londres

 


Un soir, en sortant de la boutique Tout pour la Femme où elle travaillait en qualité de créatrice de mode, Angèle eut la surprise de trouver Paul, un bouquet de roses à la main, sous la porte cochère du fiacre qui l’emmenait chez elle, à Montmartre. Majeure, elle avait usé de sa liberté pour louer un studio et y vivre à sa guise.

Paul la raccompagna chez elle et l’invita à passer la journée du dimanche en sa compagnie.

«  Angèle aux yeux de myosotis, je n’ai pas cessé de penser à vous dans les rues de Shangaï et je souhaiterais vous épouser ».

Cette déclaration ravit la jeune femme et son sourire parla pour elle.

Elle mit à profit ses heures de liberté pour coudre une jolie robe en percale et confectionner un chapeau discret et raffiné.

Ainsi parée elle faisait honneur à son prétendant qui arborait une tenue élégante.

Ils dînèrent dans une guinguette au bord de l’eau. Rougets et goujons, moules persillées furent servis promptement avec un vin de Touraine.

Un gâteau Opéra et des fruits rafraîchis clôturèrent cet excellent repas.

Paul loua une barque et rama activement. Angèle était au comble du bonheur.

Ils se quittèrent sur un baiser d’amour et Paul l’assura de sa volonté à l’épouser.

C’était sans compter sur les préjugés bourgeois de ses parents. Paul eut beau vanter les mérites de sa promise, son père, approuvé par son épouse, refusa net cette mésalliance déshonorante pour la famille.

Incapable de résister au véto parental, Paul eut la désagréable surprise de se voir désavoué par sa sœur Virginie :

«  Qui voudra m’épouser si une femme déshonorée à la naissance devient ma belle-sœur » dit-elle vertement à son frère.

Paul, penaud et contrit, fit part de ce refus à Angèle qui sentit son cœur se glacer.

On cherchait une modiste talentueuse à Londres. Angèle brigua le poste, l’obtint au vu de la qualité de ses créations et elle partit sans laisser d’adresse.

La diseuse de bonne aventure

 




« Alors, mon prince, on veut connaître son avenir » ? Max fut tiré de sa rêverie par la voix rauque d’une créature à la beauté patinée et mystérieuse.

Elle agitait un semainier d’argent en parlant et son visage maquillé aux nuances rubis était mis en valeur par une coiffe surprenante, en dentelle de Caudry, insérée dans un beau madras qui s’harmonisait avec sa tenue de gitane.

«  Moi, c’est plutôt le passé qui m’intéresse » répondit Max.

L’étrange femme s’assit sur la banquette en face de lui, commanda du café et un verre de genièvre avec désinvolture, sortit une boule de cristal d’une élégante sacoche en cuir et la fixa sur la table avec infiniment de soin et de minutie.

« Un mot » ? demanda-t-elle à Max qui répondit « Elisabeth » sans la moindre hésitation.

La gitane se concentra, esquissa des figures en forme d’arabesque au-dessus de la boule et entonna, à voix basse, une sorte de mélopée.

Elle sortit de ses transes pour inviter Max à regarder la révélation venue de l’au-delà.

Stupéfait, Max vit nettement Elisabeth, au sortir de l’église, éblouissante et fébrile dans sa robe de fée.

Il se vit également, penché pour ramasser les précieux objets, le missel surtout mais il vit également nettement l’une des photos dont il ne se souvenait pas : c’était un homme élégant, en costume quasi princier. Il arborait une perle dans sa cravate Lavallière et il souriait avec charme.

La vision disparut et Max entendit la voix de la gitane qui lui réclamait vingt euros.

Il s’acquitta de la somme demandée sans broncher, paya l’addition en incluant la commande de la gitane et il s’éloigna, à grands pas, ignorant les rappels de la gitane qui souhaitait poursuivre ses fructueuses recherches.

Rentré chez lui, il eut la bonne fortune d’y trouver Angèle qui mettait de l’ordre dans la maison et qui s’apprêtait à lui préparer des asperges à la sauce mousseline, accompagnées d’œufs durs à la russe.

Elle avait également l’intention de lui faire des crêpes Suzette et des gaufres, ce qui lui parut de bon augure pour que la journée se termine au coin du feu avec l’exploitation possible de la révélation du jour.

En attendant, il feuilleta l’album de photographies familiales et découvrit dans l’espace réservé à sa communion solennelle, un homme qui ressemblait étrangement à la vision de la boule de cristal.

Au dos de la photographie, il lut «  l’oncle d’Amérique » avec surprise : c’était la première fois que cette mention, annotée par sa mère, apparaissait dans la saga familiale.

Il renonça à interroger Angèle, de crainte que les veillées au coin du feu ne lui apparaissent comme des interrogatoires déguisés mais c’est elle qui aborda le sujet de l’enquête.

Il lui montra alors la photo et la mention qui l’intriguait.

Angèle lui révéla alors que cet homme, connu sous le nom de Victor, avait séjourné au village à l’époque du crime puis avait mystérieusement disparu après avoir donné dans les familles principales et huppées du village une explication de sa présence à Fleur-Lez-Lys.

Ma mère avait sans doute utilisé ce terme d’oncle d’Amérique d’une manière ironique pensa Max et il se promit d’enquêter sur l’identité réelle de ce personnage puisque sa photographie, de plain-pied, se trouvait dans le missel d’Elisabeth.

Pour terminer la veillée en beauté, Angèle lui chanta Le Petit Quinquin avec tendresse et mélodie.

Pour la première fois, Max passa une bonne nuit, sans rêves et au petit matin, le petit déjeuner pris en compagnie d’Angèle, il partit, déterminé à renouer avec les liens du passé.

Bellissima

 




Bellissima, mon amour, ma beauté, mon églantine des bois, je reste attaché à la liane de volubilis qui entoure notre couple, même si le temps a opéré les ravages décrits par tous les poètes, incriminant parfois les miroirs incapables de capter les soleils parsemant l’ivoire des visages.

Les sourires de roses s’impriment sur tes lèvres, donnant à la moindre de tes paroles la tonalité musicale qui appelle une sonate des soirs perdus.

Sur mon chevalet de peintre ou le parchemin des romans qui courent sur les vagues, je capte ici ou là une larme de perle que j’étire pour en faire un bijou d’éternité.

Les chênes de notre vie se sont courbés pour former le cœur de la déesse Vénus qui nous renvoie aux jours disparus des courses dans les champs ou les pèlerinages vers les étoiles.

Le berceau en olivier de nos fils, doté d’une voile triangulaire devient une nef qu’Ulysse n’aurait pas désavouée lorsque la mer lie de vin ballottait son corps de manière inexorable, cherchant à le meurtrir et lui enlever sa force et sa beauté.

Retrouvant de l’énergie grâce à la déesse Athéna, il pouvait, pauvre naufragé, apparaître dans sa nudité, masquée par du feuillage, avec une allure royale et des propos animés par l’esprit qui lui valait le surnom de l’homme aux mille ruses.

Tels Pénélope et Ulysse, nous dormirons, mon aimée, dans notre lit nuptial, rêvant qu’il prenne un jour la mer pour atteindre son nirvana.