mardi 16 juin 2026

Quand je t'aime

 

 


«  Quand je t’aime

J’ai l’impression d’être un roi

Un chevalier d’autrefois

Le seul homme sur la terre

Quand je t’aime

J’ai l’impression d’être à toi

Comme la rivière au delta

Prisonnier volontaire ».

Captivé par la fascinante chanson de Demis Roussos, Vincent rêva de celle qui susciterait en lui un semblable désir.

Il parcourut des lieues dans la campagne faisant des bouquets de tendresse, sur la grève, récoltant des coquillages pour en faire des colliers de sirène.

Et c’est une sirène qui vint à lui et lui tendit ses bras et ses lèvres amoureuses.

Renonçant alors au grand amour princier qui le maintiendrait captif au fond des eaux, Vincent échappa à cet appel et rentra chez lui, décidé à ne voir dans Quand je t’aime qu’une belle chanson !

Le seigneur d' Audencourt

 

 



Jadis, un seigneur d’Audencourt participa à une croisade et lorsqu’il en revint, quelque peu déconfit et blessé, il se réfugia dans son château, resta dans l’obscurité et mit ses derniers deniers dans la restauration de la vieille bâtisse, ordonnant même de concevoir un jardin à l’orientale comprenant un refuge floral destiné à sa dame, s’il s’en présentait une qui soit capable d’épouser sa mélancolie.

Les parents de tous les beaux partis de la région envoyèrent leurs filles dans des monastères afin de les soustraire à une hypothétique demande en mariage qu’ils ne pourraient refuser.

Le seigneur d’Audencourt, Monseigneur Louis, disaient les paysans, se promenait parfois dans le jardin d’amour de son domaine, espérant qu’une belle oiselle se laisse séduire par la douceur du lieu.

Fontaine babillarde, volières, bosquets de roses, de pivoines, buissons de houx et de rhododendrons, mimosas et lilas des Indes, althéas et hibiscus traçaient des sillons destinés à faire palpiter le cœur des jeunes vierges.

Manon de Beaumanoir, orpheline délaissée, élevée par sa vieille nounou, n’avait pas entendu les rumeurs qui circulaient sur Audencourt. Elle se perdit dans les halliers lors d’une promenade et lorsqu’elle arriva dans le jardin, elle fut immédiatement séduite, se croyant au paradis.

Elle s’assit sur un banc de pierre sculpté de griffons et de jolies femmes qui semblaient être une réplique de sa personne.

Elle ferma les yeux et lorsqu’elle les rouvrit, un étrange chevalier aux prunelles assombries par un chagrin secret, la contemplait, un sourire aux lèvres.

Il lui demanda la permission de s’asseoir à ses côtés et cette autorisation accordée, il respira enfin les parfums de sa roseraie.

Le fracas des combats qui n’avait pas cessé de marteler sa tête prit fin et c’est d’une voix apaisée qu’il invita la jeune fille à le suivre en son château.

Arrivée dans la demeure du châtelain, Manon prit place dans un fauteuil et se laissa servir un cordial et quelques amuse-bouche.

Le seigneur Louis fit un geste et un joueur de vielle apparut dans le salon.

Il joua de toute son âme puis il chanta et quelques anges semblèrent passer dans l’antichambre.

Alors le dernier seigneur d’Audencourt se jura de ne plus jamais participer à une croisade ou autre guerre dénuée de fondement et il réapprit, peu à peu, les gestes civilisés que ses ancêtres lui avaient transmis.

A la fin de l’entretien festif et frugal à la fois, il demanda à Manon l’autorisation de lui faire la cour en suivant les codes de la courtoisie, ce qu’elle accepta sans difficulté car elle pressentait que sous les strates de l’aliénation potentielle du seigneur, se cachait un jeune homme timide, effaré par toutes les scènes de violence auxquelles il avait participé bien malgré lui car le vassal doit toujours obéir à son suzerain.

Louis jura à nouveau qu’il n’accepterait plus jamais de participer à des massacres en invoquant le nom de Dieu et il baisa délicatement la main de sa promise, lui assurant la perspective d’un amour sans faille et sans nuage.

Le domaine d’Audencourt reprit désormais sa place de fief enviable et chacun oublia la supposée folie du comte, se comportant comme si rien d’étrange ne s’était passé.

Le prêtre bénit leur union dans l’église du village et l’on jeta des dragées aux amandes sur le passage des mariés.

Manon et Louis eurent des enfants et furent heureux en bannissant de leur vocabulaire les mots «  croisade » et « combats ».

Christian, l’aîné des enfants partit à la cour du roi et il se comporta de manière si courtoise qu’un beau parti se présenta à lui.

Le second, Louis-Marie entra dans les ordres et l’adorable Louison était si jolie et si avenante que de nombreux prétendants demandèrent l’honneur de la courtiser.

C’est un prince venu d’Orient qui obtint la clef de son cœur.

« Tout est un éternel recommencement, quoi que l’on fasse » soupira Louis d’ Audencourt mais il donna son accord et les épousailles furent célébrées avec faste et douceur.

Louis-Marie ferma pudiquement le livre qui relatait l’histoire de sa famille et cacha le manuscrit dans le tronc d’un chêne centenaire d’où on l’extirpa triomphalement à l’époque de la Révolution.

Et c’est ainsi que l’histoire de Manon et Louis entra dans la légende, faisant renaître les cendres du château d’Audencourt dont quelques pierres conservent encore des secrets.

 

 

 

 

lundi 15 juin 2026

Le retour des misérables

 

 



Dans la ville lumineuse, des ombres se terrent. À l’aube, on s’affaire pour reprendre figure humaine. Toilette dans les lieux publics ou dans les commodités des cafés pour les plus fortunés et chacun part travailler, heureux d’être encore en vie sans avoir subi les affres des nuits glaciales ou les dangers provoqués par des assassins.

« Dans les rues de Paris, Julot rencontre Nini » chantait-on autrefois avec une certaine gaieté et la nuit semblait être le refuge des amants.

Aujourd’hui, on voit renaître une sorte de cour des misérables et des personnes semblent sorties des pages d’un livre de Victor Hugo, y compris des enfants pour qui le grand poète avait tant milité.

Dans le meilleur des cas, des tentes Quechua fleurissent les berges de la Seine, vite démontées et roulées dans un sac cache-misère où chacun et chacune gardent des objets précieux servant à la toilette et des tenues de rechange.

Comment se fait-il qu’à notre époque la misère fleurisse et se propage comme les liserons près des jardins potagers ?