mercredi 24 juin 2026

Les archives de La Voix du Nord

 

 

 


De retour chez lui, Max trouva la cuisine fleurant bon le laurier, le thym et les baies de genièvre.

Angèle avait préparé un pot au feu et une tarte aux pruneaux. Max fit un bouillon aux perles du Japon et le savoura avant de manger quelques morceaux de jarret de veau et des légumes printaniers.

Il regretta l’absence d’Angèle avant de se couper une tranche de tarte à la crème de pruneaux que l’on réservait habituellement pour les jours de ducasse.

Des souvenirs lui revinrent à la mémoire, les fêtes de Gayant qui étaient le clou de la ville de Douai dont il avait fréquenté le lycée.

Antoine avait forgé l’épée du géant et il se souvint de l’avoir examinée en reproduction miniature dans la cuisine pour s’assurer que la poignée n’arborait pas les ciselures du poignard de style oriental qui avait frappé la malheureuse Elisabeth.

Sa pensée vagabonda et il se dit que l’assassin devait appartenir à un monde raffiné pour avoir possédé une arme de ce style.

Il pensa que sa prochaine investigation le conduirait aux archives. Il avait hâte de lire les coupures de presse relatives à ce meurtre singulier et détestable.

S’en prendre ainsi à une petite fille était le signe d’un manque total de morale et de respect de l’innocence.

Personne, au village, n’avait semblé au désespoir tant les clivages entre les deux mondes étaient puissants.

Max avait vécu dans une sorte de léthargie après le décès tragique de la petite fille qu’il portait en son cœur et il avait été soulagé d’apprendre la mutation de son père dans une autre commune pour un poste municipal. Leur ville désormais serait au cœur d’un pays minier, fief d’Usinor, de ses hauts fourneaux, de son laminoir et de ses célèbres corons.

«  Je te le jure, Elisabeth, je saurai qui t’a planté ce poignard dans le cœur » murmura-t-il et il fit le serment de ne pas laisser ce crime impuni.

Le lendemain, il prépara son café, se coupa quelques tranches de pain brioché et partit vers la ville voisine de Marchiennes où il demanda à consulter les archives.

Confortablement installé dans une belle salle impressionnante par son silence et sa clarté, il lut tous les articles de presse concernant le meurtre qui avaient été écrits à l’époque et il constata, non sans surprise et indignation, que la mort tragique de la petite fille au visage d’ange n’avait pas particulièrement intéressé les journalistes locaux.

Ils semblaient préoccupés par le fait de ne pas déplaire à la famille de l’enfant et le souci de ne jeter aucun voile de suspicion sur la belle entreprise dont le père d’Elisabeth était le directeur.

Au final, chacun sembla soulagé lorsque le commandant de gendarmerie jeta l’éponge, clôturant l’enquête sur un constat d’impuissance.

Toutes les pistes n’ayant conduit à la moindre interprétation du déroulé des faits, on se tourna vers un sujet porteur de rêve, l’élection de Miss Picardie qui deviendrait peut-être une Miss France à la vie idéale.

Max ne prit pas beaucoup de notes, remarquant simplement que l’éloge de la Belle Jardinière l’emportait sur les éléments succincts de l’enquête.

Il conclut alors que ses prochaines recherches consisteraient à mener des investigations sur la Belle Jardinière et ses dirigeants.

Le meurtrier se trouvait-il au sein de l’entreprise qui permettait à de nombreux salariés de connaître une vie acceptable en ces temps de lendemain de guerre ? Avait-on sacrifié la mémoire d’Elisabeth au nom de l’intérêt régional ?

En remuant toutes ces perspectives, Max se dirigea vers la baraque à frites qui trônait sur la place de Marchiennes.

Les frites étaient délicieuses et accompagnaient une magnifique andouillette de Cambrai, moelleuse à souhait.

Cet excellent repas sur le pouce achevé, Max s’installa dans l’estaminet le plus proche, pimpant à souhait, orné d’une magnifique verrière et de représentations féminines avenantes en fine porcelaine pour habiller les murs peints en beige nacré.

Il commanda une part de tarte au sucre et un cappuccino puis son esprit prit le large, le ramenant, une fois de plus, à la petite fille oubliée.

 

Au roi de coeur

 

 

Si vous étiez mon Cyrano, je serais votre Roxane. Las, ma mie, me direz-vous, je ne puis ni guerroyer ni rimer.

          Qu’importe, mon ami, il fut un temps où vous étiez sans égal à ces joutes viriles.

          Si la mort désormais vous talonne, sans égard pour votre talent d’antan, je suis là pour témoigner de votre haute vaillance et proclamer l’excellence de vos exploits.

          En cette terre gasconne, le rêve s’inscrit dans la pierre et le vent pour souffler en cascades le murmure des amants.

          Les sources jaillissent pour alimenter les torrents qui roulent dans leurs flots la harpe des poètes.

          Cyrano et Roxane, sculptés dans un arbre géant, se disent l’amour éternel qui ourle les nuages.

mardi 23 juin 2026

Paris - Londres

 


Un soir, en sortant de la boutique Tout pour la Femme où elle travaillait en qualité de créatrice de mode, Angèle eut la surprise de trouver Paul, un bouquet de roses à la main, sous la porte cochère du fiacre qui l’emmenait chez elle, à Montmartre. Majeure, elle avait usé de sa liberté pour louer un studio et y vivre à sa guise.

Paul la raccompagna chez elle et l’invita à passer la journée du dimanche en sa compagnie.

«  Angèle aux yeux de myosotis, je n’ai pas cessé de penser à vous dans les rues de Shangaï et je souhaiterais vous épouser ».

Cette déclaration ravit la jeune femme et son sourire parla pour elle.

Elle mit à profit ses heures de liberté pour coudre une jolie robe en percale et confectionner un chapeau discret et raffiné.

Ainsi parée elle faisait honneur à son prétendant qui arborait une tenue élégante.

Ils dînèrent dans une guinguette au bord de l’eau. Rougets et goujons, moules persillées furent servis promptement avec un vin de Touraine.

Un gâteau Opéra et des fruits rafraîchis clôturèrent cet excellent repas.

Paul loua une barque et rama activement. Angèle était au comble du bonheur.

Ils se quittèrent sur un baiser d’amour et Paul l’assura de sa volonté à l’épouser.

C’était sans compter sur les préjugés bourgeois de ses parents. Paul eut beau vanter les mérites de sa promise, son père, approuvé par son épouse, refusa net cette mésalliance déshonorante pour la famille.

Incapable de résister au véto parental, Paul eut la désagréable surprise de se voir désavoué par sa sœur Virginie :

«  Qui voudra m’épouser si une femme déshonorée à la naissance devient ma belle-sœur » dit-elle vertement à son frère.

Paul, penaud et contrit, fit part de ce refus à Angèle qui sentit son cœur se glacer.

On cherchait une modiste talentueuse à Londres. Angèle brigua le poste, l’obtint au vu de la qualité de ses créations et elle partit sans laisser d’adresse.