mercredi 11 février 2026

Gildas, prince des coeurs

 


La venue de Gildas causa un vif émoi dans la gent féminine de Paimpont. On ne parlait que de lui en se réfugiant derrière un éventail, ornement qui connut un regain d’intérêt. Derrière cet accessoire des bals d’antan, les mots glissaient, exprimant un rêve secret.

Ignorant ce remue-ménage, le prince partageait son temps entre randonnées lacustres et méditations.

Il eut la chance de rencontrer une artiste-peintre, Gisèle Jan Simon, qui exposait à la manière d’un ancêtre son chef d’œuvre en douze tableaux représentant la geste des Chevaliers de la Table Ronde.

Chaque détail était étudié et pesé au trébuchet pour que l’harmonie soit totale.

Il conversa avec l’artiste et promit de l’accompagner, une nuit, dans une réunion de druides en un lieu consacré. Mais lorsque  vint la nuit du rendez-vous, il ne put s’y rendre car il fut saisi par une forte fièvre.

Le médecin appelé à son chevet ne put établir un diagnostic clair et il recommanda des infusions à la mode des grands-mères pour faire tomber la fièvre.

Inquiet, Frère Benoît eut l’idée de recourir aux services de Brigitte dont on louait les connaissances en herboristerie.

Brigitte mit en œuvre son savoir-faire et le prince se rétablit.

«  Ai-je rêvé se demanda-t-il, j’ai cru qu’un ange était à mon chevet ».

Frère Benoît lui donna l’adresse de Brigitte, suggérant qu’il lui envoie des fleurs pour la remercier car elle avait refusé l’offre du prieuré, acceptant juste un morceau de fromage apporté par le prince.

Gildas décida de lui rendre visite et laissa passer quelques jours avant de se faire annoncer. Il arriva dans un bel équipage, sa calèche débordant de fleurs somptueuses.

Outre les fleurs, il pria Brigitte d’accepter une bague qu’il tenait de sa mère, destinée à sa future épouse :

«  Permettez-moi, Dame Brigitte, de vous faire une cour délicate et romancée car en me rendant la vie, vous m’avez emprisonné dans votre cœur ».

Brigitte sourit, acceptant la proposition courtoise tout en se gardant de la prendre au mot.

«  Je veux bien porter la bague de votre mère par amour de vous mais je m’engage à vous la rendre si d’aventure, cette demande en mariage n’était pas née de la confusion illusoire entre la gratitude et la fin amor des poètes courtois ».

Soit dit le prince et il invita Brigitte à l’accompagner dans ses promenades au bord de l’étang du monastère.

«  Nous apprendrons ainsi à mieux nous connaître » conclut-il et ils prirent le thé avant son retour à l’abbaye.

Le pèlerinage du prince Gildas


Dans le monastère où il vivait au rythme des prières et des tâches nécessaires à la survie de la communauté, la fabrication de fromages, de confitures et des plats cuisinés vendus au marché, le prince Gildas s’était si bien adapté à la vie monacale qu’il songeait sérieusement à revêtir l’habit de bure.

Cependant, Frère Anselme, le prieur du monastère voué à Saint Yves, le lui déconseilla :

«  Il est trop tôt, mon fils, pour prendre une telle décision. Afin que la clarté se fasse en votre âme, je vais vous envoyer chez un confrère qui dirige l’abbaye de Paimpont. Il y règne, à ce que l’on dit, une atmosphère propice à la méditation et à la rêverie. Vous saurez sans doute, à la fin de votre séjour, si votre avenir adhère au profane ou au sacré ».

Le prince Gildas se mit en route. Son émotion fut très vive à la vue de l’abbaye posée à la manière d’une fleur des bois auprès d’un étang aux belles eaux vives.

Frère Benoît, le prieur, lui réserva un accueil chaleureux et reçut avec reconnaissance le panel gourmand de son confrère. Le fromage fut servi en larges tranches au réfectoire et le petit déjeuner s’auréola des confitures du monastère, généreux en produits de qualité.

Gildas se promena sur les berges de l’étang fréquentées par des pêcheurs et des orpailleurs qui fouillaient les ruisselets adjacents. L’un des chercheurs d’or lui révéla qu’il vendait ces trésors rares à Bianca dont la boutique s’ornait d’objets artisanaux travaillés avec art.

C’est donc naturellement que le prince se dirigea vers L’ Ame de Brocéliande, la boutique de Bianca.

Séduit par tant de beauté exposée à l’étalage de la vitrine, il acheta quelques jeux d’échecs.

«  Ce jeu, d’origine persane, aura peut-être le mérite de réconcilier des mondes séparés depuis des siècles » dit-il à Bianca qui apprécia ce commentaire, se promettant de le diffuser tant il sonnait avec justesse dans un univers en proie à une hostilité nouvelle, inquiétante et barbare.

Après le départ du prince, Bianca demeura pensive ; était-il le messager divin que l’on attendait pour que renaisse le monde perdu de Brocéliande ?

Loin de ces préoccupations, Gildas rentra au monastère pour y trouver le charme du repos et de la méditation.

Une tasse de thé légendaire

 

 

 


Bianca arriva à l’heure au manoir et se laissa guider par un majordome en livrée.

Gwendoline l’invita à prendre place dans un jardin d’hiver plein de charme et l’on servit un thé à la rose et à la bergamote avec un soupçon de lait crémeux. Des scones à l’anglaise accompagnaient ce breuvage légendaire lié à tant d’événements mémorables. Des gâteaux de Pont-Aven, Traou Mad, constituèrent l’indispensable rappel breton.

Les jeunes femmes savourèrent ces délicates gourmandises puis elles se promenèrent dans la roseraie en devisant.

«  Ces roses sont si belles qu’elles m’évoquent un décor à créer avec des tourmalines, des topazes et des rubis. J’y adjoindrai un flacon de Murano contenant un parfum de prix pour célébrer cette magnifique roseraie qui vous honore.

Le mérite, chère amie, en revient à mon jardinier, un véritable orfèvre en la matière. Vous avez raison, ces roses sont d’une telle beauté que l’on souhaite les pérenniser en créant des œuvres reproduisant l’éclat de leur beauté ».

Bianca et Gwendoline s’assirent sur un banc près d’une fontaine qui diffusait une musique empruntée à un opéra célèbre. Les oiseaux donnèrent de la voix pour participer au récital.

«  Ce moment est à inscrire dans le livre d’or de Brocéliande » dit Bianca dans un souffle.

Les jeunes femmes se séparèrent liées par une solide amitié. Gwendoline tint à offrir à Bianca une robe inspirée par Alice au pays des Merveilles, ce qui ravit la créatrice de bijoux.

Elle se jura de concevoir une parure digne de ce don ; elle la lui offrirait lors d’une soirée galettes bretonnes qu’elle organiserait pour remercier Gwendoline de sa générosité et de son talent.