« Alors, mon prince, on veut
connaître son avenir » ? Max fut tiré de sa rêverie par la voix
rauque d’une créature à la beauté patinée et mystérieuse.
Elle agitait un semainier
d’argent en parlant et son visage maquillé aux nuances rubis était mis en
valeur par une coiffe surprenante, en dentelle de Caudry, insérée dans un beau
madras qui s’harmonisait avec sa tenue de gitane.
« Moi, c’est plutôt le
passé qui m’intéresse » répondit Max.
L’étrange femme s’assit sur la
banquette en face de lui, commanda du café et un verre de genièvre avec
désinvolture, sortit une boule de cristal d’une élégante sacoche en cuir et la
fixa sur la table avec infiniment de soin et de minutie.
« Un mot » ?
demanda-t-elle à Max qui répondit « Elisabeth » sans la moindre
hésitation.
La gitane se concentra, esquissa
des figures en forme d’arabesque au-dessus de la boule et entonna, à voix
basse, une sorte de mélopée.
Elle sortit de ses transes pour
inviter Max à regarder la révélation venue de l’au-delà.
Stupéfait, Max vit nettement
Elisabeth, au sortir de l’église, éblouissante et fébrile dans sa robe de fée.
Il se vit également, penché pour
ramasser les précieux objets, le missel surtout mais il vit également nettement
l’une des photos dont il ne se souvenait pas : c’était un homme élégant,
en costume quasi princier. Il arborait une perle dans sa cravate Lavallière et
il souriait avec charme.
La vision disparut et Max
entendit la voix de la gitane qui lui réclamait vingt euros.
Il s’acquitta de la somme
demandée sans broncher, paya l’addition en incluant la commande de la gitane et
il s’éloigna, à grands pas, ignorant les rappels de la gitane qui souhaitait
poursuivre ses fructueuses recherches.
Rentré chez lui, il eut la bonne
fortune d’y trouver Angèle qui mettait de l’ordre dans la maison et qui
s’apprêtait à lui préparer des asperges à la sauce mousseline, accompagnées
d’œufs durs à la russe.
Elle avait également l’intention
de lui faire des crêpes Suzette et des gaufres, ce qui lui parut de bon augure
pour que la journée se termine au coin du feu avec l’exploitation possible de
la révélation du jour.
En attendant, il feuilleta
l’album de photographies familiales et découvrit dans l’espace réservé à sa
communion solennelle, un homme qui ressemblait étrangement à la vision de la
boule de cristal.
Au dos de la photographie, il lut
« l’oncle d’Amérique » avec surprise : c’était la première fois
que cette mention, annotée par sa mère, apparaissait dans la saga familiale.
Il renonça à interroger Angèle,
de crainte que les veillées au coin du feu ne lui apparaissent comme des
interrogatoires déguisés mais c’est elle qui aborda le sujet de l’enquête.
Il lui montra alors la photo et
la mention qui l’intriguait.
Angèle lui révéla alors que cet
homme, connu sous le nom de Victor, avait séjourné au village à l’époque du
crime puis avait mystérieusement disparu après avoir donné dans les familles
principales et huppées du village une explication de sa présence à Fleur-Lez-Lys.
Ma mère avait sans doute utilisé
ce terme d’oncle d’Amérique d’une manière ironique pensa Max et il se promit
d’enquêter sur l’identité réelle de ce personnage puisque sa photographie, de
plain-pied, se trouvait dans le missel d’Elisabeth.
Pour terminer la veillée en
beauté, Angèle lui chanta Le Petit Quinquin avec tendresse et mélodie.
Pour la première fois, Max passa
une bonne nuit, sans rêves et au petit matin, le petit déjeuner pris en
compagnie d’Angèle, il partit, déterminé à renouer avec les liens du passé.