vendredi 28 août 2026

Mes années lycée

 



Que serais-je devenue si je n’étais pas allée au lycée ? Je préfère ne pas y penser ! mon père voulait me garder auprès de lui, sans se soucier de mon avenir.

Il avait misé tous ses espoirs sur mon frère, l’inscrivant dans une école prestigieuse à Armentières.

Daniel était certes intelligent et il avait de multiples talents. Doué en dessin, en musique, il brillait aussi bien en mathématiques qu’en Français.

Il fut cependant renvoyé de l’école car il était frondeur, belliqueux et il préférait conquérir les filles plutôt que les bonnes notes.

Echaudé par ce désastre, mon père finit par lui donner un ultimatum : le collège technique et un diplôme ou la musette !

C’est ainsi que mon frère devint tourneur sur métaux avant de reprendre les gants et de devenir par la suite professeur en Lycée Professionnel !

Quant à moi, j’eus beaucoup de peine à m’habituer au lycée de Douai, à ses règlements (blouse etc.) , à sa terrible directrice et à cet univers terrifiant si éloigné de l’ambiance familiale de la petite école de mon village.

D’abord demi-pensionnaire, je devins interne car les trajets aléatoires incluant un pont levis à l’entrée de Douai, m’épuisaient et m’interdisaient d’arriver à l’heure.

Interne, je dus affronter la solitude au milieu de camarades habituées aux us et coutumes de l’établissement.

La directrice nous réunissait lors des fêtes, allant jusqu’au champagne, et nous chantions l’hymne du lycée :

«  Nous l’avons bâtie, la chère maison et toute notre vie, nous la protègerons.

Amies, bon courage, bravons les jaloux, Dieu bénit notre ouvrage et triomphe avec nous » !

Je trouve étrange d’invoquer Dieu dans un lycée public mais notre directrice présentait d’autres excentricités.

Toujours coiffée d’un chapeau dont les décorations variaient selon les saisons, cerises, bouquets, plumes, elle alternait le chaud et le froid, souriant en s’adressant aux bonnes élèves et terrifiante face aux malheureuses qui piétinaient.

Outre les châtiments et les perspectives jugées honteuses dans le temple du clacissisme d’une réorientation vers le collège technique, il y avait les récompenses, le tableau d’honneur et les félicitations.

Devenue bonne élève en dépit de résultats médiocres en mathématiques, je ne pus prétendre qu’aux Encouragements.

J’appris des problèmes par cœur pour pouvoir reproduire un raisonnement à l’identique si un questionnement similaire se présentait.

Je ne voulais pas décevoir mes parents et par ailleurs j’étais soutenue par une camarade qui décrochait les Félicitations avec une incroyable facilité.

La directrice avait arraché Guylaine au collège moderne car elle pressentait que cette élève l’aiderait à consolider le fleuron de son lycée.

Guylaine apprit une année de latin en un trimestre et lorsqu’elle nous rejoignit, elle devint, de loin, la meilleure élève de la classe.

Elle n’était pas aimée car on voyait en elle une compétitrice. Elle se prit d’affection pour moi et me fit entrevoir la possibilité de franchir victorieusement la porte des mathématiques en m’expliquant patiemment les rouages chiffrés de la leçon.

Selon ses calculs, je devais pouvoir prétendre aux Félicitations mais il en va des récompenses comme aux notes et aux prix des championnats du patinage artistique : selon les professeurs, on ne devient pas excellente d’un coup, il faut faire ses preuves !

Guylaine suivait des cours au conservatoire et je l’aidais à transporter son instrument, un violoncelle !

Je nous revois, trébuchant sur le trottoir mais heureuses d’être ensemble et de partager une épreuve.

C’est au retour du conservatoire que je ressentis la première attaque du mal qui allait me ronger et qui ferait de mon adolescence un parcours cauchemardesque avec des perspectives sombres.

Je sentis le sol se dérober sous mes pieds tandis qu’un choc dans la poitrine me faisait chanceler.

J’eus toutes les peines du monde à rentrer chez moi.

Ma mère qui considérait les études comme une zone de turbulences, pensa que les vacances prochaines seraient le remède idéal.

Mais les symptômes perduraient. Je voyais le lycée tourner autour de moi, l’adhésion brutale au sol me causait un choc et des balbutiements me venaient aux lèvres spontanément.

Pour conserver les Encouragements, je devais fournir de gros efforts et je n’osais pas parler de mes troubles à Guylaine de peur d’être rejetée ! 

Sur ces entrefaites, mon père, secrétaire de Mairie, s’était mis dans une situation critique en attaquant le Maire frontalement et il dut demander sa mutation afin d’éviter les pires ennuis.

On l’obligea à choisir un poste dont il ne voulait pas, près de Denain.

Adieu le lycée de Douai et tous ces liens que j’avais eu tant de mal à tisser !

Mon inscription se fit au Lycée Watteau de Valenciennes et je fis mon entrée en classe de Quatrième, avec le Grec, comme seconde langue !   

 

La colombe médiatrice

 

 

 


Sevré de la présence apaisante de Brigitte, le prince Gildas ne voulut pas quitter brutalement le monastère qui l’avait si bien accueilli mais au terme d’un laps de temps qu’il jugea conséquent, il remercia le prieur de son hospitalité et prit le chemin du retour. Il vivrait désormais comme ses ancêtres et tâcherait de trouver une compagne qui s’accommode de sa personnalité.

Il fit ses adieux à Brigitte par l’intermédiaire d’une colombe qui déposa un billet sur le rebord de la fenêtre de sa dame d’amour :

«  Brigitte, dame de mes pensées, je pars, le cœur en miettes mais je suis heureux de vous avoir connue. Votre dévoué Gildas ».

En prenant connaissance du message, Brigitte se demanda si elle n’avait pas commis une énorme erreur en se séparant d’une si belle âme puis elle jugea que l destin les unirait pour toujours ou les plongerait dans une dérive sentimentale génératrice de souvenirs.

Distrait par son vague à l’âme, le prince ne vit pas l’embuscade tendue par des bandits. Il fut prestement assommé et dépouillé. Lorsqu’il reprit ses esprits, deux grands yeux bleus inquiets l’observaient.

C’était une jolie jeune fille, vêtue comme une paysanne mais dont la beauté servait d’écrin à son prénom, doux et parfumé comme elle, Violette. La jeune fille s’avéra suffisamment robuste pour l’aider à se remettre sur pied et lui proposa l’hospitalité de sa modeste maison :

«  Elle est toute simple mais les brigands ne viendront pas vous y chercher, Messire » dit-elle et cette proposition ravit le prince qui se demanda s’il n’était pas sur les chemins de Tendre-sur -Inclination tant son cœur battait la chamade.

Tristan, où es-tu ?

 

 



En se rendant chaque jour à la criée sur le port, Aurore s’interrogea sur sa destinée. Elle avait cru suivre l’inclination de son cœur en partant sur un voilier conquérir l’homme qui l’avait émue, un Johnnie venu vendre l’or rose de Roscoff sous forme de tresses colorées, l’oignon dont chaque famille britannique ne pouvait se passer.

Pas l’ombre de son Johnnie sur les quais où se pressaient chaque année les conquérants bretons.

Par contre, elle était devenue l’égérie de la cité en incarnant la légendaire Yseult grâce aux pinceaux de Gilles Le Guen parti en mer pour trouver le pendant de son tableau, Tristan.

Par un beau matin de mai, le mois des Pardons et des processions en l’honneur de la Vierge Marie, Gilles remit le pied sur le quai en compagnie d’un beau jeune homme en qui chacun se plut à voir le Tristan de la légende.

Gilles invita Aurore pour leurs retrouvailles à La Marée Bleue où son tableau brillait comme l’étoile du chef.

Dany s’était surpassé pour accueillir l’artiste qui avait contribué à sa victoire gastronomique.

Aurore-Yseult était très en beauté ; elle avait choisi une toilette Liberty qui lui donnait une allure d’ingénue en quête de son amant de cœur.

Quant à Ambroise, il n’avait besoin d’aucun artifice pour que sa beauté éclate au grand jour comme une fleur d’amour. Tristan à n’en point douter !

Après leur avoir servi un kig ha fars enrichi par une sauce nommée lipig préparée avec des oignons rosés de Roscoff, Dany Lebeau aporta une omelette norvégienne qu’il flamba au Bouchinot une liqueur du Porhoët  dont le parfum révélait la présence de plantes aux valeurs digestives.

Alors qu’un ange semblait se déplacer dans la salle, un homme vêtu de noir entra et se dirigea vers Aurore à la surprise de tous les convives.

Il baisa le bas de sa robe et lorsqu’il releva la tête, ses yeux où se lisait une profonde douleur s’éclairèrent.

Au comble de l’émotion, Aurore reconnut son Johnnie, cet homme qu’on avait pris pour un vagabond.

Tel Tristan relevant de blessure après avoir été empoisonné par la lance du Morholt  qu’il avait fini par tuer, Jehan de Roscoff retrouvait sa prestance et son charme.

«  Le voilà donc mon Tristan » pensa Gilles Le Guen et il se félicita de n’avoir jamais parlé de son projet à Ambroise.

«  Je le représenterai en fidèle écuyer car il est juste que sa beauté  soit présente sur une toile. Arthur et Lancelot étaient complémentaires et rivaux. Il en sera de même pour Jehan et Ambroise. Ainsi perdurent les méandres amoureux des légendes celtiques ».

Gilles et Ambroise se retirèrent, laissant les amants à leur bonheur.

Dany Lebeau salua ce couple de charme et lui offrit sa dernière création, une rose d’amour.

La rose était façonnée en pâte feuilletée si fine qu’elle pouvait servir de base à un kouign Amann et s’ouvrait en coupe contenant une crème aux amandes.

Un vin de Champagne pétilla dans de jolies flûtes pour célébrer la naissance d’un bel amour qui ferait revivre la légende de Tristan et Yseult sous une note heureuse et pérenne.