« Ma fleur de lune aux longs cheveux de soie, je te
veux toute à moi » écrivait un poète en mal d’amour. Il rêvait de cette
belle au déshabillé de fleurs qui fondrait dans ses bras, appelant des caresses
et des baisers.
Soudain revenu à la réalité par une faim tenace, il sortit
acheter quelques denrées. Son choix se porta sur des œufs, de la salade et des
légumes variés. Chez le boucher il se procura des ris de veau et de la langue
qu’il cuirait au court bouillon avant de la servir avec une sauce piquante ou
au Madère.
Je ne sais pas si ma Fleur de Lune aimerait ces plats
rustiques pensa-t-il puis il se dit que ce n’était guère important dans la
mesure où la belle n’existait que dans son imagination.
Il déposa les provisions dans sa cuisine puis il sortit de
nouveau, espérant rencontrer la femme de sa vie qu’il servirait avec amour.
Il entra dans un café populaire dont le nom lui semblait
prometteur. Le Liberty Bar était pimpant. Les serveuses en robes à fleurs
prenaient prestement les commandes tandis qu’un pianiste égrenait les notes
lancinantes de chansons mélodramatiques où l’amour rimait avec toujours.
Une jeune femme, seule à sa table, semblait n’attendre
personne. Sans être particulièrement belle, bien loin du rêve de sa Fleur de
Lune, elle avait un certain charme mais ne paraissait pas s’en soucier. Son
chocolat chaud refroidissait sans qu’elle y prenne garde. Elle écrivait sur un
carnet, noircissant les pages avec ardeur.
S’enhardissant, Clément le poète s’approcha d’elle et lui
demanda s’il pouvait lui tenir compagnie. Clara, la jeune inconnue, lui sourit
pour toute réponse, ne lâchant pas son stylo comme s’il était sa raison de
vivre. Commandant à son tour un chocolat chaud, Clément écrivit quelques lignes
dans son carnet de moleskine noir qui ne le quittait jamais pour poursuivre sa
rêverie Fleur de Lune.
Se prenant au jeu, il noircit à nouveau son carnet et lorsque
le patron vint lui demander de régler sa note, il constata que la jeune femme
s’était éclipsée sans qu’il s’en rende compte.
Lisant sa déception dans son regard, le patron lui dit en lui
rendant la monnaie : « Ne vous en faites pas ; si vous voulez
revoir la jeune demoiselle, je peux vous dire qu’elle vient tous les jours à la
même heure. Elle écrit tant qu’elle oublie toujours de boire son chocolat,
comme vous. Vous êtes vraiment faits l’un pour l’autre » : Sur ces
mots, le patron regagna son comptoir en riant.
Clément rentra chez lui, cuisina pour oublier sa déconvenue,
savoura des ris de veau tandis que la langue cuisait à petit feu.
Demain elle sera parfaite se dit-il. C’est un plat trop
copieux pour une personne seule. Il faudra que je lance des invitations ou
mieux, que je propose sur le net des parts à l’achat.
Réconforté par le plat délicieux issu de ses mains, il lava
la vaisselle en sifflotant, but un thé au jasmin et rêva de lendemains où la
Fleur de Lune aux longs cheveux de soie avait une place éminemment florale,
féerique et un rien érotique.