lundi 3 août 2026

La forêt de Mormal

 

 

 

 



Les jours suivants, Ophélie arpenta les rues de Maroilles tout en songeant au legs épistolaire de sa grand-mère.

Elle se revoyait, chantant d’incroyables compositions qu’elle croyait originales et qui n’étaient, en fait, que la réminiscence de la bulle-souvenir attachée à Soraya, sa grand-mère chérie.

Lors de ses déambulations dans le petit village, elle n’apprit rien de notable à part le fait que sa grand-mère était très estimée : on parlait de ses dessins, ses dentelles, ses broderies et surtout de sa grandeur d’âme et sa générosité.

Pour opérer un parfait retour aux sources, Ophélie programma une excursion dans la forêt de Mormal où sa grand-mère aimait se rendre afin de collecter les champignons, les fleurs et les plantes dont elle ferait bon usage sur le plan artistique ou gastronomique.

Elle demanda à Françoise de lui préparer un pique-nique et fit appel à un cocher ami de sa famille pour qu’il l’emmène, en calèche, dans la forêt profonde où les chevreuils, les sangliers et les cerfs apparaissaient aux élus des Dryades.

Ils firent halte dans une clairière. Ophélie explora les alentours, cueillit quelques pervenches et du muguet.

Soudain, alors qu’elle s’apprêtait à rebrousser chemin, une fillette de cinq ans lui apparut, pieds nus, cheveux épars et chemise longue, vaporeuse, déchirée par les ronces. Elle pleurait et semblait perdue dans cet univers hostile aux yeux d’une enfant.

Ophélie l’emmena jusqu’à la clairière et disposa les préparations de Françoise sur un tapis d’orient ramené de ses voyages au pas de danse.

La petite choisit sans hésiter un sandwich au fromage et l’engloutit sans faire de manières. Elle but le contenu d’une gourde au sirop de cassis-maison puis s’endormit, les bras en croix.

Emue par ce spectacle, Ophélie s’empara de son calepin et dessina l’enfant. Puis elle composa un chant :

« Colombes du Djurdjura, coiffez cette enfant d’une couronne de roses car elle est la reine de vos montagnes. Un souffle de vent l’a emportée dans la forêt de Mormal où le destin m’a conduite pour que je l’élève selon nos ancestrales traditions ».

 Ensuite, Ophélie, pieds nus à son tour, se mit à danser au son d’un tambourin.

Un cerf apparut puis un chevreuil et enfin des sangliers pleins de vitalité se bousculèrent sur les bords des fossés.

Ophélie enveloppa l’enfant dans un manteau de laine qu’elle emportait toujours et elles parvinrent aux Bleuets.

Elle coucha l’enfant dans un petit lit près du sien et toutes deux firent des rêves où elles se rejoignaient comme deux âmes perdues du Djurdjura.

Retour aux sources

 

 

 



Sublimée par la douleur, Blanchefleur n’avait jamais été aussi belle. Le miroir de l’eau lui renvoyait son image, magnifiée par la lumière irisée du jour.

Chaque matin, elle se levait de bonne heure pour franchir les cercles de brume qui entouraient l’étang.

Elle admirait les fleurs qui cherchaient la caresse du soleil et en cueillait quelques-unes  pour en orner l’autel de la Vierge Marie.

L’après-midi, elle se promenait avec les enfants, jouant à la balle ou pratiquant l’art de la devinette.

Les jours passaient dans un bonheur relatif, l’absence de l’aimé se faisant toujours sentir.

Un après-midi, une colombe déposa sur sa fenêtre une fleur de jasmin et un message ainsi libellé : «  Suis la route du jasmin et la ville des Mille et Une Merveilles tu trouveras ».

J’ai passé l’âge de répondre à l’impérieuse promesse des messages sibyllins se dit Blanchefleur, se remémorant avec douleur le message qui l’avait conduite en terre de Brocéliande où elle s’était, peu à peu, laissée enfermer.

Pour chasser la morosité de ses souvenirs, Blanchefleur s’en fut, en calèche, au Val-Sans-Retour et elle souhaita vibrer près du Miroir aux Fées, grâce au vol gracieux des libellules.

C’était un spectacle charmant mais soudain une musique se fit entendre et un prince apparut dans un nuage rose ourlé de pourpre.

Il maniait l’oud ancestral et il susurra un chant d’amour dédié à la belle occidentale dont chacun rêvait.

« Dame de beauté, ô Blanchefleur au teint semblable au lys, je suis le prince Jasmin, pour vous servir et je suis venu d’orient, pour vous séduire et vous aimer.

Je vous promets les mille et une ivresses d’une passion si profonde qu’elle vous fera tout oublier.

J’ai hâte de sentir votre corps épanoui comme la rose du matin tout contre le mien, dans une alcôve où nos étreintes seront sans limite.

Laissez-moi vous aimer, gente dame ou j’en mourrai ».

Il se tut et se prosterna au pied de sa dame, attendant sa réponse avec fièvre.

Blanchefleur releva doucement le prince Jasmin et tout en lui caressant la joue, l’informa qu’elle avait trois enfants et que, sans l’offenser, elle souhaitait leur consacrer sa vie.

Le prince lui répondit qu’il connaissait l’existence de ces enfants qu’il chérirait comme les siens. Il leur avait déjà fait ériger un palais proche du sien avec laquais, maître d’armes, dames d’atour et tout ce qui convient à l’éducation d’un enfant.

Mais ajouta-t-il langoureusement, je compte bien avoir des enfants avec vous et ils seront les joyaux de mon royaume.

Un palanquin emmena Blanchefleur qui ne voyait pas comment résister à un prince aussi charmant.

Vos enfants vous suivront lui dit le prince Jasmin en la couvrant de baisers et c’est ainsi que Blanchefleur parcourut la route du jasmin à la recherche du bonheur fou des Mille et Une Nuits.

L'étang magique

 

 


Assis sur les bords de l’étang, les amants se laissaient envahir par l’atmosphère féerique de l’onde habitée par les cygnes et les nénuphars.

Diane, mise en confiance, posa sa tête sur l’épaule de Philibert qui lui caressa les cheveux avec infiniment de douceur.

Le vent soufflait dans la roselière où nichaient des palombes venues trouver le repos loin des chasseurs qui les traquaient sans merci pour déguster leur chair en rôtis ou en salmis aux champignons émincés.

Loin de ces perspectives gourmandes, les jeunes gens goûtèrent le bonheur de l’instant. La pluie mit un terme à leur romance et ils cherchèrent un abri.

La cabane d’une palombière leur ouvrit la chaleur de son intime foyer. La cheminée était garnie d’un bois prêt à être enflammé et d’une crémaillère où l’on avait préparé de l’eau, des plantes odorantes et des racines sauvages pour constituer la base d’un bouillon.

Philibert et Diane se mirent à l’ouvrage. Diane découvrit sur une étagère des bocaux de salmis de palombes. Elle en ouvrit un pour agrémenter le bouillon.

L’habitacle de la palombière était spacieux et confortable.

Diane servit le bouillon dans des soupières individuelles venues de la faïencerie de Samadet.

Ils savourèrent ce repas, burent du vin de Jurançon, de l’eau fraîche et se laissèrent envahir par la chaleur du foyer aux senteurs de résine et de pin. Ensuite, ils se couchèrent côte à côte dans un grand lit fleurant bon la lavande.

Le lendemain, heureux d’avoir trouvé un parfait nid d’amour, ils déjeunèrent de café chaud et de brioche.

Ils mirent de l’ordre, laissèrent un message de remerciements aux propriétaires de la palombière, promettant de leur apporter un gâteau cuit à la broche pour leur prochain affût.

Philibert déposa quelques pièces d’or dans une coupe posée sur la table avec sa carte personnalisée de Duc des Andelys.

C’est ainsi que Diane découvrit l’identité de son compagnon.

Ils repartirent vers l’étang, observant le vol des oiseaux et la ronde des sarcelles.

«  J’aimerais vivre sur ces rives » dit Philibert et Diane l’approuva.

Ils se résignèrent à rejoindre le bourg, craignant que le village ne s’inquiète de leur disparition.

Ils furent accueillis par un ban de hurrahs et d’applaudissements ; ils se fondirent dans la foule pour exprimer leur reconnaissance.