mercredi 3 décembre 2025

Un mystérieux portrait

 

 


Le lendemain, après un bon petit déjeuner à base de laitages, d’œufs frits, de fruits et de brioche, les deux amis se séparèrent.

Rodrigue promit de tout préparer pour la venue d’Aliénor et il lui offrit en gage d’amitié, la plus belle esquisse la représentant.

Aliénor la fit encadrer et attendit patiemment l’invitation prévue pour les séances de pose du portrait dont l’artiste espérait la notoriété.

Les jours passèrent sans apporter le moindre signe de l’artiste. Aliénor se rendit souvent près de la rivière, guettant son apparition mais au fil des ans, elle dut se rendre à l’évidence : aucun portrait de sa personne ne verrait le jour.

Elle fréquenta régulièrement les expositions, espérant apercevoir la silhouette de son ami mais aucune toile de Rodrigue ne figurait parmi les tableaux proposés.

Quelques peintres la remarquèrent et certains lui demandèrent de poser pour eux. Aliénor refusa leurs propositions puis, le cœur meurtri, elle se fit une raison et cessa d’arpenter les salons.

Elle finit par prendre la peinture en horreur, décrocha l’esquisse de son portrait dont elle était si fière et la mit dans un coffre au grenier.

Elle ne renonça pas à ses promenades au bord de la rivière, contemplant les nymphéas avec le même amour.

Un jour, elle rencontra sur ses rives un jeune botaniste à la recherche d’une fleur rare.

«  Je ne sais pas si je trouverai la fleur à laquelle je donnerai mon nom mais vous êtes si belle, chère ondine, que je serais heureux de vous offrir mon nom ».dit-il à Aliénor qui resta sur ses gardes.

Elle ne l’invita pas à venir chez elle, gardant au cœur la cicatrice de la blessure infligée par Rodrigue.

Sans se décourager, Florian le botaniste poursuivit une cour discrète.

Aliénor aimait les fleurs et les plantes et elle prit plaisir à écouter les propos savants du jeune homme.

Un bonheur ne venant jamais seul, Florian découvrit une fleur inconnue, étudia sa composition et sa genèse.

Aliénor s’enthousiasma et apporta son concours pour peaufiner la présentation de la perfection faite fleur à laquelle Florian voulut donner le nom d’ Aliénor.

Grâce à cette découverte, Florian devint célèbre. Fortune faite, il fit une demande en mariage à Aliénor qui chassa de sa mémoire l’image du peintre trompeur.

Leur vie fut sans nuage, des enfants naquirent de leur union. La modeste maison d’Aliénor fut vendue et le couple vécut dans une spacieuse demeure dotée d’un beau jardin.

Or, un jour, en cherchant une lampe à pétrole chez un antiquaire, Aliénor eut le souffle coupé en voyant un tableau qui la représentait magnifiant leur rencontre sur les rives de la rivière fleurie. Le coût du tableau était modique et elle ne put résister à la tentation de l’acheter.

L’antiquaire lui apprit que ce tableau avait été peint par un artiste inconnu. Il avait trouvé la toile dans un vide-greniers et ce qu’il apprit était triste : attaqué, frappé violemment par des voleurs, l’artiste avait perdu l’usage de la parole et sa mémoire. Il avait peint ce tableau avant de mourir dans l’hospice où on l’avait placé.

«  Que cela ne vous attriste pas, chère Madame dit aimablement l’antiquaire. Ce tableau fera merveille dans votre intérieur d’autant plus que je vois une étonnante ressemblance entre la dame du portrait et votre personne si je peux me permettre cette réflexion ».

Aliénor emporta le tableau et le présenta à son époux en lui disant qu’elle avait eu un coup de cœur pour l’œuvre d’un inconnu.

Plus tard je lui raconterai peut-être l’histoire réelle de ce tableau pensa-t-elle et, chaque mois, discrètement, elle offrit à la rivière des bouquets de mauves, de renoncules et de pensées en hommage à son peintre disparu.

 

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