vendredi 13 avril 2012

Retour aux Sources Épisode I



Tendrement enlacés, Erwan et Gwendoline ne virent rien du paysage qui changea brusquement après que le carrosse eut plongé dans une fracture terrestre, les chevaux menant un train d’enfer.
Le voyage fut très long mais les amants trouvèrent le temps trop court. Parlant à mi mots, ils firent défiler leur vie qui leur sembla bien terne au regard des immensités qu’ils s’offraient avec une amoureuse réciprocité.
Ils arrivèrent enfin aux portes du château dont il ne restait que des ruines dans le souvenir du prince. Féerie ou travail de réhabilitation des lieux ? Un fier édifice muni d’une tour qui se perdait dans les nuages s’offrait à leurs regards éblouis.
La garde personnelle du prince était bien là. Quant à la princesse, elle était attendue par de jolies femmes vêtues avec élégance, ses amies plus que ses servantes. La joyeuse nuée de jeunes gens escorta les amants jusque dans la salle de réception du château où flambait un bon feu de cheminée. Tous se dispersèrent après avoir prié le couple de prendre place autour d’une table de chêne où on leur servit prestement des rafraîchissements et des mignardises sucrées ou salées, selon les goûts royaux. Après avoir repris des forces, les jeunes gens prirent la direction des jardins pour admirer la beauté de leur cadre devenu désormais le symbole de leur amour. Tout y était : pièces d’eau où glissaient cygnes et sarcelles, petits jardins secrets à l’abri des regards indiscrets où Gwendoline pourrait lire ou broder.
Des rosiers venus d’Orient agrémentaient le coup d’œil. Des tonnelles où couraient glycines, clématites et groseilliers formaient des endroits propices à la rêverie et à l’écriture. Erwan se jura de noter les souvenirs de sa jeune vie avant qu’ils ne s’enlisent dans les strates de toutes les actions qu’il lui incomberait d’entreprendre.
Chacun se retira en ses appartements, Gwendoline heureuse de retrouver une suite princière, parfait écrin de sa beauté et Erwan non moins satisfait de vivre son rêve de manière concrète. Sa chambre ayant vue sur les jardins, il contempla l’œuvre des ouvriers sous la houlette des maîtres jardiniers, émules de Le Nôtre.
Il se promit de faire construire un pavillon de bois et de verre au milieu des bosquets et ouvrit la fenêtre au moment où une mésange voulait s’y abriter. L’oiseau se percha familièrement sur son épaule et sembla parfaitement domestiqué car à l’arrivée des valets venus lui annoncer que son bain était prêt, il ne chercha pas à fuir et suivit son prince sur le bord de la baignoire où il se délassa de toutes les fatigues accumulées durant le voyage. La mésange entra dans une bulle et se livra à une féerique prestation qui amena un sourire sur les lèvres du prince.
C’était de bon augure, pensa-t-il et il rêva à des noces poétiques et champêtres où une mariée vêtue de fleurs, de dentelles et de soie lui offrirait sa main pour le reste de leurs jours.
De son côté, Gwendoline, après avoir goûté les joies d’un bain parfumé à la lavande et s’être vêtue d’un ravissant déshabillé de satin couleur champagne, brodé de roses et de crocus, se blottit sous les draps aux senteurs de marjolaine et de réséda et se mit à rêver d’un futur qui s’avérait prometteur.
Elle s’endormit, rêvant que des licornes l’escortaient jusqu’à la rivière où l’attendait un dieu, pressé de lui remettre les insignes royaux de l’ensemble des fleuves, ruisseaux et rivières qui partaient à la conquête de l’océan.
Des lotus flottaient sur les cours d’eau, offrant aux yeux de la princesse un éblouissement floral.
Elle cueillit des lys et des glaïeuls et offrit ce bouquet au dieu de la rivière qui lui posa, en retour, un diadème d’or incrusté de rubis sur sa belle chevelure.
Le lendemain matin, il y eut une effervescence folle dans les couloirs du château : la princesse avait disparu. On ne trouva sur son lit qu’une parure de nacre et un minuscule carrosse d’or. Erwan pensa qu’il s’agissait d’une énigme. Il se mit en devoir de la résoudre après avoir pris un petit déjeuner de chocolat chaud, de pain grillé, de beurre frais et de confitures de baies d’églantiers.
Après s’être restauré, il resta seul, tournant et retournant le carrosse d’or, pratiquement un jouet, essayant d’en percer le secret. Et c’est enfin, au moment où il pensait abandonner, qu’un mécanisme se déclencha. Une musique suave s’éleva dans la pièce, étrange et baroque et une voix que l’on prêtait aux castrats retentit dans la pièce, détachant les syllabes d’une chanson envoûtante.
« Viens, mon Aimée, l’Amour t’attend de l’autre côté de la rivière. Le prince que tu crois aimer n’est qu’un leurre. Lorsque tu m’auras contemplé, tu sauras ce qu’est la beauté masculine car dans mon royaume, je suis adulé, adoré. J’ai repoussé toutes les avances de ces jeunes filles et de ces femmes parce que je sais que tu m’es destinée.
Le satin de ta peau sera couvert de dentelles et de pierreries et je t’aimerais en silence avec pour seul interprète la chaleur de mon regard, caressant, enveloppant qui te conduira au désir d’être aimé par moi, en toute exclusivité. Le roi des oiseaux t’emmènera sur son dos puissant et t’emmènera, palpitante et désirable pour que je t’aime, comme il se doit, jusqu’à la fin des temps ».
 Erwan réprima un frisson et se mit en devoir de partir secourir sa bien Aimée. Nul doute qu’elle ne soit en danger en compagnie d’un tel magicien. Jouant machinalement avec la parure de nacre, il aperçut soudain une grande clarté qui inondait une grotte où vêtue de dentelles, de zibeline et parée de diamants, notamment un diadème qui ornait ses cheveux, Gwendoline, assise sur de moelleux coussins pourpre, laissait couler ses larmes qui tombaient une à une sous forme de perles. Le ravisseur apparut, le torse orné de coquillages, avec un long manteau de vison qui s’arrêtait net sur ses bottines de crocodile. Il baisa la main de sa reine et Erwan lut un mélange de répugnance et de crainte dans les beaux yeux de celle qui était venue le chercher dans ce carrosse d’or où ils s’étaient tant aimés.
« Plus une minute à perdre ! » murmura-t-il et il enfourcha son cheval Vent du Sud qui piaffait d’impatience galvanisant ses troupes en leur rappelant que leur reine était en danger. « Vive la Reine ! » crièrent-ils tous d’une seule voix et la petite troupe se dirigea vers un lac lointain où une divinité nuisible retenait sans doute la belle Gwendoline, au grand désespoir de leur prince.

Retour aux Sources Épisode II



Au fur et à mesure de leur progression, les chevaliers se sentaient pousser des ailes tant la désespérance de leur reine leur semblait évidente. Il n’était pas possible qu’elle trouve le bonheur loin de son bien Aimé et de plus le ravisseur semblait étrangement excentrique, peut-être sujet à une forme de folie.
L’itinéraire semblait balisé par d’étranges signes, rubans ayant manifestement appartenu à Gwendoline et même une bague superbe, une turquoise sertie dans l’or et cerclée de diamants qu’Erwan et Vent du Sud faillirent fouler au sol, plumes d’aigles accrochées dans les branches. Se fiant à ces éléments l’escorte progressait. Ils arrivèrent enfin au bord d’un lac immense dont on ne distinguait pas l’autre rive.
Loin de se décourager, Erwan ordonna que l’on construise sur le champ de solides embarcations. Quelques chevaliers partirent à la recherche de bûcherons et d’artisans qui se firent fort, moyennant de belles pièces d’or, de donner naissance à de beaux vaisseaux qui tenaient de la felouque ou du drakkar selon les compétences des compagnons.
Erwan commanda un bateau somptueux comprenant un édifice destiné à la parade et au repos, en toile de lin peinte de lianes fleuries et parée de coussins et de tapis d’Orient qu’un commerçant avait rapportés de la lointaine Shanghai.
Pour payer ce bateau de rêve, Erwan n’hésita pas à offrir en échange des bijoux royaux qu’il destinait à sa bien Aimée, pensant que l’épreuve terrible lui laisserait peut-être des séquelles. Pour se remettre d’un choc, rien de tel qu’un rêve ancré dans le réel d’un bateau glissant sur les eaux paisibles d’un lac. Erwan était prêt à renoncer à son royaume pour revoir le sourire ourler les jolies lèvres de la femme qu’il chérissait le plus au monde. Qu’importaient palais, bijoux, royaumes ? S’il le fallait, Erwan lèguerait tous ses pouvoirs au plus vaillant et au plus sage de ses chevaliers pour voguer à l’infini, avec sa belle, sur le lac magnifique aux eaux turquoise et argent.
Tout à sa rêverie, Erwan ressentit avec beaucoup de violence un nouveau coup du sort : jaillissant du lac avec une projection d’écume et de boules de feu, un dragon furieux s’élança vers le ciel, sa langue cramoisie en forme de flamme incandescente et rougit le lac de retombées brûlantes. L’air devint irrespirable et les artisans qui s’activaient sur les chantiers proches de la rive s’enfuirent épouvantés.
Par mesure de prudence, Erwan fit évacuer le site par ses troupes, déplorant que de si beaux voiliers soient ainsi abandonnés puis il décida de contourner le lac en espérant trouver par la suite une ouverture qui le mènerait à sa bien Aimée. La petite escorte trotta sans état d’âme, décidée à mener sa tâche à bien et sauver la princesse.
Erwan était résolu à aller de l’avant sans déplorer outre mesure l’obstacle qui s’était dressé devant lui. Persuadé d’avoir affaire à un entrelacs de sortilèges, il était décidé à résoudre un à un les problèmes qui surgiraient au fil du chemin.

Retour aux Sources Épisode III



Afin de ne pas se laisser prendre par les pièges nocturnes, le prince envoya quelques éclaireurs à la recherche d’un logis où tous pourraient se restaurer et dormir. Ils revinrent porteurs d’une bonne nouvelle. Non seulement ils avaient trouvé un très joli château mais encore ils semblaient y être attendus. Dans la pièce principale un bon feu de bois flambait, contenu par des pare-feu aux effigies princières. Le couvert était mis, porcelaine de chine, verres de cristal et argenterie chiffrée. Au milieu de la table, une corbeille de fruits assortie à des drageoirs où étaient disposées d’alléchantes sucreries, bonbons au miel, à la violette et au citron, guimauve, pommes d’amour, dragées et crackers anglais jetaient une note enfantine et accueillante.
Erwan fit remarquer à son interlocuteur que rien ne laissait supposer que ce bel amoncellement de denrées précieuses leur était destiné, ce à quoi le chevalier répondit qu’il en était certain et il sortit de son gant la reproduction d’une inscription en nougatine qui ne laissait plus la moindre place au doute : « Bienvenue au Prince Erwan et à son escorte. Ce château est le vôtre ».
Certes pensa Erwan sans exprimer ce soupçon, il se peut qu’il s’agisse d’un sortilège et que l’on nous tende un piège mais avait-il vraiment le choix ? Après cette présentation grandiose, il aurait été difficile, de plus, de demander à ces courageux combattants de dormir à la belle étoile et de se contenter de quelques biscuits pour tout souper.
Il donna donc l’ordre de suivre l’estafette et ils arrivèrent bientôt aux abords du château tout en briques roses avec des oriflammes brodées de fleurs de lys et du symbole de l’hermine. Une escouade de valets apparut afin de conduire les chevaux à l’écurie. Trois palefreniers bouchonnèrent avec soin le magnifique Vent du Sud et ils assurèrent à son maître qu’on le lui rendrait rajeuni et prêt à accomplir des prouesses. Erwan dispensa généreusement pièces d’or et d’argent et promit de leur en donner le double à son retour.
De jolies jeunes filles vinrent accueillir les chevaliers et leurs princes, leur proposèrent de se délasser un peu dans des bains bouillonnants, ce qu’ils acceptèrent avec joie. Des tenues d’appartement blanc et or pour le prince, bleu myosotis ou pervenche et tout un assortiment des couleurs de l’arc-en-ciel pour les chevaliers, des sandales en cuir tressées et même des médaillons où l’on voyait s’ébattre des licornes, des fées et des papillons étaient à leur disposition. Ainsi vêtus, les chevaliers et leur prince se dirigèrent vers la salle à manger où apparurent très vite des servantes élégantes qui déposèrent prestement dans les assiettes creuses un bouillon de volaille dont le fumet promettait des merveilles. Chacun se régala de cette entrée alléchante et accueillit la suite avec bonheur. Omelette mousseuse aux cèpes, coupelles de riz parfumé, rôti de sanglier aux airelles, légumes en purées, fromages de chèvre frais, brie à la compote de rhubarbe, macarons fourrés aux fruits, à la crème et au chocolat, gâteaux mokas, quatre-quarts et îles flottantes permirent à tous de se restaurer avec magnificence. On leur servait des boissons diversifiées, au gré de chacun, jus de fruits, eau plate ou gazeuse, vin miellé, bière légère, limonades ou sirops d’orgeat et de roses.
Boissons chaudes également diversifiées, grogs au rhum notamment qui eurent un vif succès, thés aromatisés, cafés suivis d’alcools au nombre desquels figuraient l’armagnac, l’eau de vie la plus ancienne de France, le cognac, la plus célèbre et enfin rarissimes et subtiles les liqueurs aux plantes élaborées par les Moines dans le secret de leur laboratoire, offrirent la note finale en bouquet de ce splendide repas.
Afin de garder l’esprit clair et de pallier toute surprise désagréable, Erwan n’avait bu que de l’eau et il avait juste trempé ses lèvres dans une petite coupe de liqueur afin de rendre hommage au travail des Moines.
C’est avec soulagement que tous accueillirent la proposition de se retirer en leurs appartements. Quelques chevaliers avaient le pas un peu lourd mais aucun n’était en état d’ivresse car ils n’avaient pas perdu l’objectif de leur mission et ils aimaient trop leur prince pour le décevoir par une attitude inappropriée.
La chambre d’Erwan était très spacieuse et décorée avec goût. Ce qui le frappa d’abord et l’émut fortement était la présence d’un tableau où la princesse apparaissait en majesté, escortée par une licorne et un faon au milieu d’une farandole d’oiseaux. Le château formait un solide ancrage dans le réel avec un lac où voguait un bateau qui ressemblait à s’y méprendre à celui qu’Erwan avait dû abandonner avec l’apparition terrifiante du dragon.
Erwan ne douta pas de l’authenticité de ce signe merveilleux qui lui était adressé et il se coucha sous un édredon douillet qui le plongea rapidement dans un sommeil émaillé de rêves. Une étrange mélopée le réveilla en pleine nuit. Il s’approcha de la fenêtre et ce qu’il vit le persuada de la proximité de sa bien Aimée, de sa délivrance programmée par le concours des forces vives de l’enchantement. Un être féerique vêtu de pièces ajustées où abondaient tissus vaporeux, strass et sequins d’or jouait de la flûte avec tant de talent qu’on s’étonnait à peine de voir une licorne et une fée danser sous la lune.
Erwan s’habilla prestement et s’élança dans le jardin, espérant se joindre à ce trio fabuleux mais lorsqu’il arriva, ils avaient disparu, laissant de leur passage un témoin, la flûte et quelques joyaux opales en forme de croissant de lune.
Erwan prit ces objets avec délicatesse en les enveloppant dans une écharpe de soie abandonnée par le musicien. Il rentra dans sa chambre pour mettre ces précieux témoins en lieu sûr, dans une armoire qu’il ferma à clef et dont il garda le sésame puis il se rendormit, rêvant que sa princesse était à ses côtés, gardée par une licorne au regard humain et tendre.
Le lendemain, pensant avoir rêvé la scène nocturne, il vérifia le contenu de l’armoire pour conclure qu’elle avait bien eu lieu puisque les objets étaient toujours là.
Le petit déjeuner était servi dans une pièce agréable et lumineuse puisque les rayons du soleil traversaient une véranda pour offrir chaleur et confort. Thé, café, chocolat, boissons chaudes à base de fruits, de fleurs et de plantes aromatiques étaient à la disposition des chevaliers ainsi que toasts grillés, gâteaux divers dont un au citron qui fit fureur et brioches à la fleur d’oranger.
Ainsi prêts à affronter les dangers, les chevaliers eurent le plaisir supplémentaire de se voir adjoindre une escouade de cuisiniers, marmitons, commis en tous genres veillant jalousement sur des denrées précieuses soigneusement emballées pour la suite du voyage.
Le prince avait pris soin de demander un petit coffret destiné aux pièces magiques de nuit. Une première dame lui en apporta un, précieux, en or massif serti de rubis. Erwan eut beau protester et réclamer un coffret plus modeste, la dame résista à tous ses arguments et le pria d’emporter également une grande boite cadeau dans laquelle on avait placé une robe d’apparat destinée à la princesse. Toutes les couturières et les brodeuses de la région y ont participé, dit-elle fièrement et les orfèvres n’avaient pas voulu être en reste, assemblant diamants nés de leur travail et pierres précieuses avec pour relais l’or, l’argent et le vermeil.
« Voici pour te protéger, Prince, ajouta-t-elle en lui présentant un objet merveilleux, une croix en or sertie de grenats, attachée à un collier d’or torsadé, à mailles fines. Nous pensons que ce bijou te sauvera de mille et un maléfices. Lorsque tu te sentiras en danger, face à un être malfaisant, n’hésite pas à brandir cette croix en prononçant cette formule magique : la rose percera la neige. Tu n’auras pas à le regretter ! ».
Erwan remercia la première dame, l’assurant qu’elle n’aurait pas affaire à un ingrat s’il survivait à tous les dangers qu’il devrait certainement affronter. Muni des objets précieux récoltés dans le jardin à médianoche, il donna à son escorte augmentée d’un groupe chargé de la logistique bien sympathique, l’ordre d’avancer.

Retour aux Sources Épisode IV



Ils avancèrent au trot, le groupe professionnel suivant à un rythme plus lent, encadré par des hommes d’armes du château.
Lors de la deuxième étape, après qu’ils eurent goûté au charme du confort prestement installé par les officiels de cuisine et de voyage, ils virent au loin la masse dense et sombre d’un bois que l’on ne pouvait pas contourner et qui n’offrait aucune perspective cavalière.
Pris d’une inspiration, Erwan se saisit de la flûte et en joua. Une belle mélopée jaillit de cet instrument magique et aussitôt une trouée lumineuse s’offrit aux sabots des juments et des étalons, pour le plus grand bonheur de Vent du Sud qui prit un peu d’avance, rejoignant la licorne et sa farandole de fées, de lutins et de biches. Enveloppé d’un brouillard d’étoiles, Erwan fit corps avec le ballet, semant derrière lui, comme le petit poucet, des étoiles d’or et de pierreries. Les cailloux blancs n’auraient pas été de mise dans cet univers fantastique, c’est pourquoi il fut heureux de disposer de généreux cadeaux transmis par la licorne et son cortège royal.
Rassurés par ces présents qu’ils attribuaient sans conteste à leur prince, les cavaliers, après avoir nommé chef du clan, le meilleur d’entre eux dont le sobriquet Dent de Loup était révélateur de son tempérament et de son désir d’en découdre, tinrent la cadence, laissant aux équipes du château le soin de collecter ces considérables trésors.
Néanmoins, bien qu’ils aient mené un train d’enfer, ils perdirent de vue Vent du Sud et son cavalier. Dent de Loup, persuadé qu’il y avait un développement irrationnel dans ce cursus, modéra le tempo. C’est donc au trot que la troupe s’inscrivit dans l’allée cavalière et que l’arrière garde partit en sens inverse afin de s’assurer que les gens du château n’avaient pas connu de dommages. Les nouvelles étant rassurantes, Dent de Loup ordonna une pause afin que les deux corps se réunissent pour reprendre ensuite une allure tempérée.
De son côté, Erwan vivait un rêve et lorsqu’il arriva à la fin du bois, il ne fut guère étonné de voir s’avancer le carrosse d’or auquel il avait si souvent affaire lors de ses péripéties sentimentales. Un cocher jovial conduisait l’attelage de six juments blanches qui auraient causé un émoi à sa monture si des lads expérimentés ne lui avaient pas mis des œillères. Des pages et demoiselles d’honneur en tenue équestre se portèrent à sa rencontre et l’escortèrent jusqu’au carrosse où il prit place avec bonheur, pensant que ce véhicule magique allait le conduire à sa bien Aimée Gwendoline.
Avec sa petite escorte où se joignaient licorne, fées et lutins, le prince vit défiler de somptueux paysages où alternaient lacs, rivières et champs cultivés de blé et de lin.
Erwan somnola quelques instants et lorsqu’il reprit ses esprits, ce fut pour constater que le carrosse s’était arrêté. La portière s’ouvrit et une jeune fille ravissante nommée Ondine selon ses dires, prit place à ses côtés. L’attelage repartit de plus belle tandis que la jeune fille, coquette et attachée à son image, disposait ses jupons. Elle sortit un livre d’un joli sac en tapisserie où alternaient roses, lys et violettes sur un fond turquoise qui rappela au prince la couleur favorite de Gwendoline, celle de ses yeux ouverts au monde comme d’immenses lacs ornés de pépites d’or au cœur des nénuphars et des lotus. Ondine ouvrit son livre au hasard et se mit à en déchiffrer le contenu. Il s’agissait d’une très belle histoire, celle de Tristan et Yseult. Erwan respecta la lecture de sa voisine et faute d’avoir songé à emporter un livre, se concentra sur le défilé de paysages qui continuait son déroulement. C’est avec bonheur qu’il aperçut au loin le bateau de plaisance commandé pour sa princesse. Il était amarré et semblait attendre ses passagers. De fait, le carrosse s’arrêta une nouvelle fois et un majordome le pria de prendre place dans le bateau ainsi que Damoiselle Ondine fut-il précisé.
Erwan s’exécuta, aidant galamment Ondine toujours empêtrée dans ses jupons à descendre du carrosse pour prendre place dans le bateau de plaisance. Tout était prêt, selon les ordres du prince mais hélas ! ce n’était pas sa bien Aimée qui était installée sur le divan de soie rouge commandé pour servir d’écrin à sa beauté.
Des marins levèrent les voiles et le bateau glissa sur le lac avec la grâce efficace d’un cygne.
Tandis qu’Erwan se rapprochait de l’élue de son cœur, Dent de Loup et son escorte eurent la désagréable surprise de voir les arbres se resserrer autour de leur troupe, prêts à l’étouffer. Le chef montra l’exemple en attaquant ces arbres diaboliques à la hache, bientôt suivi par tous ses guerriers. Marmitons et cuisiniers ne furent pas du reste, taillant sans relâche ces ennemis peu communs. À l’approche de la nuit, ils durent rendre les armes, fourbus et soucieux de la sécurité de leurs compagnons. En taillant à l’aveuglette, ils craignaient de blesser un guerrier ou un ami. C’est ainsi que les arbres recommencèrent leur processus d’étouffement et la petite armée aurait été brisée si une miraculeuse licorne n’avait pas fait son entrée dans la ronde maléfique des arbres. Ces végétaux hors du commun reprirent leur place initiale, comme par magie et l’escorte princière, fatiguée certes mais libérée de ce terrible piège, trotta allègrement sur un sentier lumineusement tracé par la licorne.
À la sortie de la forêt, les voyageurs furent heureux de trouver un campement confortable qui avait été établi pour le repos qu’ils méritaient amplement. Des serviteurs arrivèrent chargés de plateaux où alternaient plats sucrés et salés, tourtes au poulet, brochettes de poulet marinées dans un jus d’oranges additionné d’huile d’olive et de piment, tartes au citron, bref toute une série de plaisirs gourmands qui relégua dans le passé la terrible épreuve infligée par les arbres. Après cette collation et des breuvages à base de fruits, tous apprécièrent les bienfaits d’un sommeil profond, goûté dans des sacs de couchage douillets.
Quelques heures de sommeil suffirent à ces hommes habitués à affronter de multiples dangers et Dent de Loup n’hésita pas une seconde à donner le signal du départ, pain et lait absorbés pour renouer avec les habitudes coutumières du salut au nouveau jour.
Chacun partit, soucieux et léger. On savait à présent que le danger ne provenait pas seulement des hommes et qu’une observation renouvelée était indispensable pour pallier tout dommage. La légèreté était cependant de mise car tous se sentaient plus ou moins protégés par cette extraordinaire licorne et son souvenir était vivace en leur cœur.