Lorsqu’Angèle naquit, le moins que l’on puisse dire c’est qu’elle n’était pas désirée. Née d’amours illicites dans la grande maison bourgeoise où travaillait sa mère, le père n’étant autre que le maître de maison, elle n’avait pas de prénom lorsqu’elle fut donnée aux religieuses venues la recueillir. Les servantes de Dieu estimèrent qu’elle était un petit ange et c’est ainsi que le prénom d’ Angèle lui fut donné lors de son baptême .
Elle grandit dans un milieu peu enclin à la tendresse. C’était une élève studieuse et docile et elle rêvait d’un bel avenir.
Lorsqu’un visiteur admira sa vivacité et lui demanda d’exprimer un souhait, elle dit très vite : « Je voudrais être modiste. Aidez-moi, Monsieur, à entrer en apprentissage ».
Lisant sa détermination, le visiteur répondit à ses attentes et elle fut embauchée dans une boutique parisienne de renom.
Angèle fut appréciée pour la qualité de son travail ; ses instructeurs louèrent sa vivacité et la précision de ses gestes. Les élégantes apprirent son prénom et souhaitèrent avoir affaire à cette créatrice douée.
Sa famille d’accueil ne souhaitait pas qu’elle vive à Paris censé être un lieu de perdition pour les jeunes filles. Angèle accomplissait chaque jour le trajet de son domicile à la capitale en train. Il lui arrivait de voir un bel homme élégant, un bourgeois à n’en pas douter.
On lui avait conseillé d’apprendre une langue étrangère pour le cas où une capitale européenne aurait besoin d’une modiste ; elle avait choisi l’Allemand, Berlin étant réputé pour la fréquentation de touristes habitués aux eaux thermales de Baden- Baden.
Le bel homme distingué se présenta un jour : Paul Manet. Il était voyageur de commerce et sillonnait les routes européennes pour vendre des articles de luxe. Il s’étonnait du choix d’ Angèle pour la langue allemande et prétendit que l’ Anglais était une langue prisée dans le monde entier.
Quelques jours plus tard, il offrit un cadeau enrubanné à la jeune fille.
Angèle découvrit des livres, un ensemble Assimil pour maîtriser l’ Anglais et un exemplaire du roman Paul et Virginie, écrit par Bernardin de Saint-Pierre ; ses parents s’étaient passionnés pour ce roman au point de prénommer leurs enfants Paul et Virginie.
Angèle remercia le jeune homme et promit d’étudier l’ Anglais.
Un jour, il lui annonça qu’il devait entreprendre un long voyage et séjourner en Chine.
« Ne m’oubliez pas lui dit-il en la quittant sur le quai. Je vous rapporterai un service en porcelaine de Chine » et en lui serrant la main délicatement il ajouta qu’elle avait les plus beaux yeux du monde, des yeux couleur de myosotis.
« Myosotis se dit Forget-me-not en Anglais, ce qui signifie Ne m’oubliez pas » ; après ce compliment, il déposa un baiser sur son front après quoi il s’éloigna rapidement pour qu’Angèle ne voie pas ses larmes.
Personne ne lui avait adressé des mots tendres ; Angèle fut toute remuée et elle se jura d’apprendre l’ Anglais pour se rapprocher de cet homme visiblement amoureux de sa personne.

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