On traita la dépouille de la vouivre avec beaucoup de précautions tant on redoutait la facilité avec laquelle ce dragon lacustre pouvait renaître de ses cendres.
Les émeraudes de ses yeux furent ôtées et placées dans un reliquaire. Le tanneur mit des gants renforcés de cuir pour façonner des escarpins de bal. Il s’y employa avec tout son talent et lorsque la paire fut prête, on demanda à une rosière de procéder à un essayage.
S’il reste encore une once de maléfice dans cette peau de serpent pensa-t-on, elle sera neutralisée par la virginale pureté de la jeune fille.
Amélia, la rosière, se prêta à l’essayage de bonne grâce car elle éprouvait de l’affection pour la duchesse qui l’avait couronnée l’été précédent.
L’essai fut concluant à ceci près que les escarpins semblaient glisser sur le parquet d’une scène de bal avec une virtuosité féerique.
On attendit quelques jours afin de s’assurer que les pieds d’ Amélia n’avaient subi aucun dommage puis Jean des Merveilles demanda une audience à la duchesse afin de lui présenter le cadeau promis.
Jean se fit accompagner par Amélia car il souhaitait mettre en valeur le test auquel elle s’était soumis.
Anastasia de Wallonie fut touchée par ce geste et elle promit une couronne de roses d’or à la jeune fille pour marquer sa reconnaissance.
Elle demanda à son chef d’orchestre d’improviser une valse dans la salle de bal.
Jean devint son cavalier et ils exécutèrent un pas de danse si merveilleux que le peintre du palais croqua plusieurs esquisses pour peindre une scène de bal légendaire.
Enchanté par cette prestation, le couple se rafraîchit ; une citronnade et des muffins leur rendirent de l’essor.
La duchesse prêta son carrosse pour que son bienfaiteur et sa protégée rentrent chez eux sous bonne escorte et elle leur promit une invitation pour son prochain bal.
« Je vous ferai parvenir une toilette digne de votre vertu » dit-elle à Amélia en l’embrassant.
Les obligés de la duchesse rentrèrent chez eux, des étoiles dans les yeux.
Anastasia rangea précieusement les escarpins magiques, fit porter une bourse d’or au tanneur et elle se promit de ne sortir les souliers que le soir d’un bal qu’elle voulait grandiose.

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