Gildas se sentit si heureux chez Violette qu’il reporta sans
cesse le jour de son départ. Non seulement Violette avait la fraîcheur de la
fleur dont elle portait le nom mais encore elle excellait dans l’art culinaire,
avait l’esprit ouvert, aimait la poésie. De plus, il cultivait un jardin avec
amour. Les fleurs les plus humbles, jacinthes, myosotis, violettes, primevères,
perce-neige et muguet occupaient une place de choix sur un petit muret. Sa
roseraie était une splendeur et des carrés cultivés et bordés de buissons
mettaient à l’honneur des cultures royales, lys, glaïeuls, dahlias et reines
marguerites.
Gildas aimait se promener dans les jardins et des poèmes lui
venaient aux lèvres. Il les murmurait puis, de retour dans sa chambre, les
écrivait, travaillant ensuite leur forme comme le sculpteur affine son œuvre.
« Violette des bois, charmante, fragile et parfumée,
tes racines ont pris place dans mon cœur et déploient les pétales cristallins
de sa splendide dédicace au jour.
J’aimerais que tu te blottisses dans mes bras jusqu’à la nuit
des temps.
Violette des bois, devenue femme, sois mienne à jamais ».
Il déposa ce cri d’amour à l’aube avant de s’éclipser, décidé
à repartir chez lui pour remettre de l’ordre dans son cœur tumultueux et ses
pensées.
En son manoir, il retrouva la quiétude, s’efforça de ne plus
penser aux femmes qui avaient bouleversé sa vie.
Il était temps que le seigneur revienne car le laisser-aller
avait eu raison de la beauté du domaine.
Il remit de l’ordre dans les terres, fit cultiver un carré de
violettes et créa un jardin d’amour avec roseraie, patio, fontaine et volière
pour qu’une dame vienne rêver à ses côtés.
Plusieurs printemps s’écoulèrent puis un jour, une princesse
orientale, Soraya, se présenta au manoir, munie d’une lettre émanant d’un
prince qu’il avait côtoyé dans son enfance.
« Je suis sa sœur dit-elle. Mon frère Azur a été
assassiné par des espions à la solde d’un ennemi et avant de mourir, il m’a
fait jurer de me réfugier auprès de vous. J’espère ne pas vous importuner ».
Gildas rassura la jeune femme en lui disant que désormais son
manoir serait le sien. Il lui donna la plus belle chambre, la sienne en l’occurrence,
se contentant, pour sa part d’une pièce réservée à la contemplation de la voute
céleste, ce qui lui rappela ses méditations de jeunesse.
Brigitte et Violette s’effacèrent de sa mémoire et il cessa
de livrer un combat perdu d’avance pour savoir qui l’emporterait.
Il commandita la création d’un palais oriental qu’il voulait
offrir à Soraya pour qu’elle se sente chez elle en cette terre de granit et de
vent.